Sister de Sonic Youth a 35 ans. Chronique

Publié par le 31 juillet 2022 dans Chroniques, Incontournables, Non classé, Toutes les chroniques

(SST, 1er juin 1987)

Sister. Il est des albums qui comptent bien au-delà des chansons. Ceux qui marquent un tournant dans votre manière même d’envisager l’art musical. Ou vous ouvre des portes vers d’autres univers culturels.

Après le choc Nirvana à l’adolescence, rien de plus naturel que de tomber sur Sonic Youth, régulièrement cité par le trio comme une influence majeure. Et qu’on voit tous très proches dans le documentaire culte 1991 :  The year punk broke. J’avoue ne plus me souvenir par contre avec quel titre ou album des new-yorkais j’ai débuté cette longue admiration (sans doute Dirty). Mais au moment d’établir un classement, nul doute que Sister figure solidement dans mon top 5 de la discographie du quatuor. Pour sa musique – on va y revenir vite – … et pour le lien avec la littérature de Philip K. Dick. Même si seulement deux titres (« Schizophrenia » et « Stereo Sanctity ») s’inspirent directement de son œuvre. L’auteur de romans SF dont le grand public ne connaît pas forcément le nom, mais aura certainement vu une adaptation de son œuvre au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Paycheck, Minority Report…) ou en série TV (The man in the high castle…). C’est sans doute dans la presse musicale ou plus tard à la lecture de la biographie du groupe par Alec Foege (Sonic Youth : Chaos Imminent) que j’ai découvert l’influence du romancier sur la genèse de Sister. J’ai une culture littéraire plutôt limitée, étant issu d’une famille ouvrière où lire n’allait pas de soi. À part le Club des 5 (on ne rit pas, merci) et la littérature policière étant jeune, beaucoup de mes rencontres avec des auteurs à partir de l’adolescence sont donc liées… à la musique. Le Parfum de Suskind, j’y suis arrivé par « Scentless Apprentice » de Nirvana. Philip K. Dick et quelques auteurs de la Beat Generation par Sonic Youth. Orwell, par Théo Hakola notamment. Naomi Klein, par Radiohead. Ou plus récemment Joseph Pontus via (le toujours excellent) Michel Cloup.

Ceci étant dit, il reste évidemment la musique. En 1987, Sonic Youth est déjà un groupe qui compte dans l’underground US. Et un quatuor qui commence vraiment à conjuguer ses aspirations pop avec son noisy-rock exigeant, héritier de la no-wave new-yorkaise. Avec Bad Moon Rising et EVOL, il compose maintenant des (vraies) chansons et se forge une identité sonore singulière entre mélodies (naissantes) et dissonance. Avec Sister, c’est un pur joyau de pop déviante que le groupe a poli. Les guitares vrombissent, tournoient et semblent jouées comme on poncerait un mur irrégulier. Le grain des Jazzmasters de Lee Ranaldo et Thurston Moore est délicieusement dirty. A part la cover de Crime (« Hotwire my Heart »), aucune chanson n’est en accordage standard évidemment, leur marque de fabrique. La plupart des tunings offrent ainsi 3 voire 4 cordes accordées de manière identique d’où cette impression jamais démentie d’une masse sonore bourdonnante venue d’ailleurs (le site sonicyouth.com compile d’ailleurs TOUS les accordages de chaque guitare de chaque chanson de Sonic Youth, #guitarporn). Il suffit d’écouter les assauts abrasifs de guitare sur les couplets de « Stereo Sanctity » ou la fin de « Tuff Gnarl » pour s’en rendre compte. Avec Steve Shelley pour la deuxième fois seulement derrière les fûts (après EVOL), le groupe a désormais son batteur, sans doute pas étranger à ce virage pop diaboliquement addictif. Vous penserez sans doute à la batterie étouffée de l’intro légendaire de « Schizophrenia » mais sur le punk rétro-futuriste de « Stereo Sanctity » ou le vortex noisy de « Pipeline/Kill Time » (lui aussi imprégné de SF et sur lequel on peut entendre un synthétiseur Moog), il régale aussi. Car c’est le miracle de cet album. Chaque titre est une bombinette pop abrasive (« White Cross ») qui, au gré de ponts instrumentaux ou d’outros sublimes, ménage des instants de grâce noisy désormais entrés dans la légende du rock US. La dernière minute de « Catholic Block » ou l’outro de « Pipeline/Kill Time », c’est de l’orfèvrerie noisy. Le crescendo sur l’inquiétant et sombre « Pacific Coast Highway », un véritable cri de guitare. Dans mon panthéon des plus beaux soli ! Si Kim Gordon raconte une histoire creepy sur ce titre, elle signe par ailleurs au chant deux des plus beaux titres du disque avec la dream-pop de « Beauty Lies in the Eye » et le sublime duo avec Thurston Moore, « Cotton Crown », love-song noisy monumentale. On trouve aussi un titre improbable, sorte de proto hip-hop, avec l’étonnant « Master-Dik » qui clôture l’album aux sons de cloches célestes. Et annonce l’étrange The Whitey Album publié sous le nom de Ciccone Youth (en référence à une certaine Madonna).

Il y a quelque chose d’intemporel dans le grain de ce disque qui me le rend attachant comme peu d’autres. J’ai toujours adoré le son rugueux voire abrasif de la plupart des disques du quatuor new-yorkais, et leurs choix de productions contraints (et fauchés… notamment lors des 80’s) ou conscients (le caractère lo-fi d’Experimental Jet Set, Trash and no Star est sans doute une réaction à Dirty, produit par un Butch Vig plus policé) et leur utilisation des accordages alternatifs donnent à la plupart de leurs albums une identité sonore singulière. Ajoutez la vibe SF sur ce Sister et vous obtenez un flying saucer rutilant et noisy qu’on jurerait venu des fifties via une faille temporelle. Le fameux vol d’une partie de leur matériel en 1999 a d’ailleurs eu une influence non négligeable sur le son du quatuor et ainsi sur la fin de leur carrière (à partir de NYC Ghosts and Flowers). Sans compter l’apparition de Jim O’Rourke comme producteur puis membre à part entière du groupe. Il a beau fêter 35 ans, ce Sister a toujours fière allure et constitue plus que jamais le témoignage d’une époque bénie de la musique américaine. Celle où de jeunes gens pouvaient pondre des chefs d’œuvre every fucking year. Et changer la face du rock à jamais. (Et accessoirement me conseiller des bouquins). Merci la jeunesse sonique.

PS : Alors, certes, cette chronique anniversaire arrive en août (festival, canicule, apéros, vacances, flemme, toussa toussa…) alors que l’album est sorti un 1er juin, au grand dam de votre rédac-chef préféré. Mais comme je dis souvent, il n’est jamais trop tard pour un Sonic Youth.

We.Should.Kill.Time.

Sonicdragao

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