Maudits – Angle Mort EP

Publié par le 16 novembre 2021 dans Chroniques, Toutes les chroniques

(Klonosphere/Season of Mist, 5 novembre 2021)

L’anecdote m’a été rapportée par l’un de mes amis. Il se trouve chez un disquaire indie pop renommé de la capitale – lisez la chronique jusqu’au bout et je vous dis duquel il s’agit – et voit entrer un homme d’une quarantaine d’années accompagné de son gamin de dix à douze ans environ. Père et fils parcourent les bacs : ça sent les transmissions et ça donne foi en l’espèce humaine. L’enfant va alors au comptoir et demande à la vendeuse : « Est-ce que vous auriez du Metallica ? » « Non, nous n’avons que du metal intelligent », lui répond cette dernière. Le père, quelque peu interloqué, lui demande : « C’est quoi du metal intelligent ? ». Et la vendeuse de lui répondre : « Et bien, Patton, ce genre de choses… » Le père et son fils ressortent sans rien acheter et l’ami, dont les écrits ornent régulièrement les pages de ce magnifique webzine musical, a plutôt envie de leur emboîter le pas.
N’empêche : les adeptes du « metal intelligent » ont désormais un précieux allié appelé « post metal ». Le post metal, c’est simple, c’est tout ce que vos potes indie popeux détestent, sauf que dans le cas présent, pour des raisons que seuls de grands analystes des arts populaires pourront un jour nous expliquer, c’est une musique qui résiste à leur fiel consistant à dire à quel point le genre est de la musique de crétins dégénérés qui n’ont rien d’autre à faire dans leur vie que montrer leurs fesses chez Yann Barthès. Pourquoi donc le post-metal échappe-t-il à la bile des indie snobinards ? Peut-être parce que, déjà, c’est assez souvent une musique instrumentale et qu’on n’a pas besoin de supporter les habituels chants gutturaux. Ou alors, s’agit-il juste d’une question d’esthétique ; Les gens qui ont fait ça ont des pochettes abstraites, ils ont des cheveux cours avec une raie sur le côté, s’habillent en noir et évitent les t-shirts Iron Maiden, ça doit sans doute être ça, le secret… Mais faut-il pour autant s’emballer pour toutes les nouvelles sorties de ce genre si respectable ? Disons que dans le post-metal, on est rarement déçu mais on est aussi rarement surpris. Les codes du genre peuvent être parfois rigides : la dynamique bruit calme développée par des groupes comme Mogwai mais ici jouée avec la fougue et le son du metal, des arpèges cristallins qui laissent place à des accords joués deux tons en dessous et des mélodies en mode mineur, des blasts épiques et des mélodies qu’on pourrait coller par-dessus n’importe quel reportage télé relatant des exploits sportifs… cela tourne parfois à la formule et pour être honnête, il nous arrive de peiner à différencier les groupes tant le sous-genre semble caractérisé par une uniformité de son.

Aussi cela fait-il du bien quand un groupe décide de ne pas sonner comme les autres. C’était le cas avec Maudits, un groupe qui nous avait livré l’année dernière un magnifique premier album homonyme et dont le post-metal semblait déjà se différencier de la masse. Un des éléments expliquant sans doute cela était la présence d’une section rythmique assez inhabituelle, avec une basse sortant des sentiers battus, un batteur très créatif et des grattes assez éthérées, rappelant autant le rock progressif que la lourdeur tellurique propre au metal extrême. Il faut dire que le trio avait fait partie de The Last Embrace, dont le guitariste, Olivier Dubuc, était un membre fondateur, et que cette formation parisienne de Doom avait peu à peu lorgné vers le rock progressif, à l’instar des Britanniques d’Anathema, dont ils s’inspiraient pas mal en plus de les avoir régulièrement fréquentés sur scène. Avec ce deuxième disque, qui s’avère être un EP de 35 minutes – soit juste 9 de moins que l’album de l’année dernière, Maudits dit adieu à son bassiste mais même réduit à un duo, le groupe s’ouvre à de nouveaux sons. On peut déjà commencer par voir, en lisant les crédits du disque que l’album inclut du violoncelle et du synthé vintage mais aussi des beats numériques et des samples. Les guitares sont souvent assez claires et même parfois acoustiques. Sur l’inaugural « Angle Mort », on est encore en territoire connu si on a écouté le premier album car on retrouve une ambiance assez inquiétante avec des entrelacs d’arpèges de guitare et de violoncelle, et une dynamique qui lorgne entre progressif et post metal. Dès le deuxième morceau, le très long « Verdoemd », on commence à voir poindre des éléments dans le jeu de batterie qui rappellent le dub ou le trip hop, un groove qui tranche quelque peu avec la mélancolie des mélodies et qui a son charme. Avec « Perdu d’Avance » et la version réarrangée de « Résilence », déjà présente sur l’album de 2020, les éléments dub commencent à prendre le dessus. On pense parfois à certains des morceaux les moins bavards – les meilleurs, à vrai dire – d’un groupe jazz-rock comme Mahavishnu Orchestra. Sur le final « Epäselvä », tous ces éléments – rock progressif, groove et lourdeur metal – semblent se combiner pour creuser un sillon très original et plus on l’écoute, plus il nous semble que ce sillon est très français. Car les mélodies de ce disque ont quelque chose de presque début du siècle dernier – Ravel, Satie et consorts – qui, combiné à des éléments electro qu’on pourrait qualifier de French Touch, semblent donner une couleur hexagonale au metal progressif et instrumental.

Si les cinq titres qui constituent ce vrai-faux EP sont indicateurs de ce que pourrait nous réserver le groupe à l’avenir, on est alors vraiment impatients d’entendre la suite. Angle Mort s’avère aller bien au-delà de la sortie « de transition » qui viendrait juste faire patienter l’auditeur entre deux albums mais semble au contraire s’appuyer sur les qualités du disque précédent pour en élargir drastiquement la palette sonore. Si on ajoute à cela que l’artwork, toujours signé Dehn Sora, est encore sublime, on peut d’ores et déjà affirmer que cet EP est l’une des sorties essentielles de cet automne. Et avec sa musique à la dynamique subtile et aux arrangements lettrés, qui sait si on ne trouvera pas un jour les vinyles de la formation chez Ground Zero* ?

*Yann Giraud, le chroniqueur qui tient toujours ses promesses.

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