Loïc Lantoine et Marc Nammour – Fiers et Tremblants

Publié par le 11 octobre 2021 dans Chroniques, Toutes les chroniques

(La Canaille, 17 Septembre 2021)

Il est des disques qui font du bien à l’âme. Déjà 4 ans depuis le dernier album de La Canaille, 11.08.73. Mais Marc Nammour revient (enfin) avec ses musiciens (Jérôme Boivin, Valentin Durup, Tibo Brandalise), et un nouveau compagnon, Loïc Lantoine, pour un projet collaboratif qui fait la part belle au verbe et à l’Humanisme. Le communiqué de presse est éloquent :

« Des textes inédits écrits ensemble pour l’occasion qui feront écho avec ce que nous sommes, ce que nous refusons et surtout ce à quoi nous aspirons. Nous avons en commun les mêmes valeurs humanistes. Les petites gens sont nos héros ordinaires. »

Rares sont ceux capables de parler aussi bien de Nous. Avec bienveillance et modestie, touchant délicatement à l’intime. Rares sont ceux capables de parler aussi subtilement, en filigrane, de l’état de notre société, sans tomber dans le slogan bidon. La plume acérée et le ton combatif. Sur 8 des 9 titres, Marc Nammour n’est donc pas tout seul au micro et ce duo fait des merveilles. À mi-chemin entre chanson française poétique et hip-hop de haute volée habituel chez le MC de La Canaille. « Les gens qui doutent » est le seul titre chanté seul par ce dernier. Mais il y est pourtant question de partage. L’intro géniale avec Loïc Lantoine (un message sur un répondeur), le sample emprunté à une chanson du même nom d’Anne Sylvestre (que j’ai découvert après une recherche rapide sur Youtube) et la guitare discrète mais habile de Valentin Durup. Je ne peux pas mettre tous les textes de l’album sinon l’option Director’s Cut peut s’activer… même si le rédac chef de votre webzine préféré apprécie beaucoup Marc Nammour et La Canaille.

« J’aime les gens qui doutent / Les discrets, les silencieux, ceux que personne n’écoute / Ceux qui se perdent en cours de route / Ceux qui passent entre les gouttes / Les réservés, ceux qui marchent en dedans / J’aime ceux qui groovent sur un autre temps / Un peu maladroits, un peu lents / Ceux dont les appuis vacillent à contre-vent »

Si au collège ou au lycée, vous étiez le gars populaire, le sportif sûr de sa force, le mec qui parle plus fort que les autres, il n’est pas sûr que vous vous attardiez sur des titres comme « Gloire aux perdants » ou « Fiers et tremblants ». Si en revanche, vous étiez le gars discret, le curieux qui demande Pourquoi, celui qui s’enflamme quand l’injustice frappe, alors vous allez trouver dans le duo Lantoine – Nammour des compagnons d’odyssée accueillants. Dès le premier titre à l’instru discrète qui donne son nom à l’album, le programme est clair :

« Avec Loïc on a croisé les vers / L’époque est délétère / On a jugé la réplique nécessaire / J’ai la plume de mes pairs / J’ai la voix des précaires / Longues peines, joies éphémères / Nerfs à vif le revers est sévère / Nos chansons ne se chantent pas / Leurs chansons ne me tentent pas / Poétique est l’attentat / J’frappe là où l’industrie ne l’attend pas… »

Je pourrais tout aussi bien mettre la totalité du texte de « Gloire aux Perdants », pas forcément le nouvel hymne de la start’up nation mais un parfait réconfort pour les so-called « premiers de cordée ». Au rayon des réussites de ce disque, on pourra aussi ajouter le refrain addictif de l’excellent « Les Fauves », qui fait office de single parfait, avec sa guitare joueuse, qui esquisse en plus sur la fin un riff orientalisant inattendu du plus bel effet. Trop courtes ces 3 minutes !

« Si je me perds c’est pour mieux me retrouver / Mon ton est grave mais m’empêche pas de groover / Je changerais bien le monde si je le pouvais / J’ai quelques vers en offrande pour le prouver / Je sais d’où je viens, jamais où je vais / Je veille au chevet d’un secret qui me plaît / Parlons bien parlons fort parlons court / Et si les fauves menacent mes rêves / J’entretiendrai le feu autour »

La six-cordes sait se faire discrète voire disparaître derrière des instrus variées (« Fantaisie » et son rythme frondeur, les notes de piano répétitives sur « Le visage du clan », l’ambient « Dernier Vers ») … Mais elle peut ressurgir (le refrain de « Mélopée », la fin de « Dernier Vers ») ou carrément magnifier l’ambiance sombre et psyché que l’on découvre, surpris, sur le splendide « Supernova », le sommet (?) de l’album. Long de presque 8 minutes, le titre enfle progressivement, au gré des textes ciselés par Marc Nammour et Loïc Lantoine et la guitare lead offre ensuite une belle outro stellaire. Allez, je vous mets le premier couplet magistral de Marc Nammour :

« La nuit j’observe le ciel et j’me sens ridicule / Face à l’étendue que cette matière noire dissimule / Je ne suis rien qu’un petit point perdu dans l’univers / Un petit point qui souvent s’croit plus gros que Jupiter / J’attrape le tournis à plonger les yeux dans l’espace / Alors j’relativise l’importance de notre espèce / De là-haut un homme qui crie n’est autre qu’une messe basse / Un détail, une insignifiante mauvaise passe / Nos vies sont tellement brèves, je les croyais palpitantes / Y’a des millions d’années-lumière dans une étoile filante / Là-bas le sombre est clair là-bas le vide est plein / Là-bas je représente l’éclat d’un soleil en déclin / Retour vers le futur voilà qui donne le vertige / Voilà qui minimise le prestige de nos vestiges / Poussière de particule ça force l’humilité / La portée du Big Bang m’apparaît comme une futilité »

Quel titre ! Un de ceux que je vais garder précieusement dans un coin de la tête, et que régulièrement j’exhumerais avec fièvre comme on retrouve un trésor enfoui. 

On ne l’attendait pas, ce nouveau disque surprise avec Marc Nammour, encore une fois très bien accompagné, dans un nouvel album réjouissant. Mais il trouvera une très belle place dans ma discothèque. Je vais le ranger pas trop loin de ceux de Michel Cloup, ces disques qui (re)donnent de l’espoir, de la force, de l’élan quand le monde semble imploser. Sur « Mélopée », le refrain nous rappelle combien « on l’aime à mort, la vie ». Surtout avec ces disques refuges qui nous rappellent d’où l’on vient et avec quelle fierté on continue de tracer notre chemin. En se « foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes », comme dirait un ancien rappeur de Sète.

Sonicdragao

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