Interview – Trevor Dunn

Publié par le 16 novembre 2022 dans Interviews, Non classé, Toutes les interviews

Une synthèse sur la carrière prolifique de Trevor ne peut se réduire aux seuls groupes les plus célèbres dans lesquels il a officié durant trois décennies. Depuis Mr. Bungle, initié en 1986, Trevor Dunn n’a cessé d’élargir son spectre musical, brouillant les pistes, variant les styles, multipliant les idées. Derrière le rideau, une myriade de projets et de contributions ont vu le jour. Inclassable, toujours imprévisible, Trevor semble photographier le présent sans qu’il soit forcé de poser, son auditoire et sa cohorte de fans se retrouvent projetés dans un labyrinthe mental dont la clé et la porte de sortie est l’accumulation d’expériences et de rencontres inouïes. Il y a dans la musique de Trevor, un pouvoir attractif qui franchit les frontières de la rationalité dont seul les génies ont le secret. D’un point de vue conceptuel, sa musique a cette ascendance évocatrice de films imaginaires mais aussi d’un chaos organisé (cf Fantomas, King Dunn…). C’est par Zoom que nous avons pu échanger avec lui pour tâcher de percer un peu mieux son fascinant univers.

« Quand nous avons commencé à nous fréquenter avec Mike (NdR : Patton) et Trey (NdR : Spruance), nous étions dans de nombreux genres de musique, tout nous inspirait. Le but n’était pas de devenir populaire, on était trois potes et on souhaitait écrire ce qu’on voulait. On était catégorisé comme un groupe de metal, mais ce n’était pas vraiment le cas, pas le prétendu mauvais côté du metal, en tout cas. »

© Gen Monro photography


La première chose qui me vient à l’esprit c’est la diversité de tes projets, comment trouves-tu le temps de composer ? C’est quoi une journée habituelle pour Trevor Dunn ?
Trevor Dunn
 : Je réajuste mon planning quotidien quand je rejoins d’autres musiciens pour collaborer sur un album. Quand j’ai un projet en tête, je me réserve du temps pour pratiquer mon instrument, c’est un équilibre que je dois trouver entre les répétitions et les sessions d’enregistrement. Essayer de m’exercer à tout un tas de musique. Chaque jour est donc différent, j’aime faire ça, j’essaie de limiter mes apparitions scéniques. Il s’agit de se réveiller et de se sentir bien, c’est ce sur quoi je travaille ces temps ci. Je n’ai pas vraiment de routine, à proprement parler. Si je ne composais pas, mon emploi du temps serait bien différent.

Es-tu le genre de personne qui fait entrer la musique dans ses rêves, ou tout s’arrête quand tu dors ?
Il m’arrive d’avoir quelques rêves musicaux mais pas tellement, généralement pas assez pour m’en souvenir. Je peux lire vraiment dans mes rêves, lire des mots parce qu’une partie de mon cerveau sait que ce n’est pas réel, mais la musique reste de côté. Mais dans les quinze premières minutes qui suivent mon réveil, des idées de création me viennent, et ne sont pas étouffées par les activités de la journée.

As tu décidé d’écrire au départ comme un art visuel ? Quelle a été ta première approche de la composition ?
Dans une certaine mesure, je suis un peu un cinéphile. J’aime la musique de film, les arts visuels, aller dans les musées, et même ces sept ou huit dernières années, j’ai commencé à aller voir des spectacles de danse auxquels je ne connaissais rien, c’est même un mystère pour moi. Quand j’écris, je ne pense pas nécessairement de manière visuelle, je pense horizontalement et verticalement et j’essaie d’avoir un sens de l’image comme si c’était une peinture qui bougeait. J’écris de la musique de manière microscopique sur le morceau et ensuite je perds la trace de l’image globale. En vieillissant et en composant de plus en plus, j’essaie de m’améliorer en regardant comment les choses se développent. Je suppose qu’on peut assimiler cela à de l’art visuel.

Tu as sorti avec Sanne van Hek (aka Sannety) un disque intitulé Sperm Church, sur Riverworm Records, peux-tu nous en dire plus sur l’instrument dont joue ta partenaire ?
J’utilise plusieurs pédales d’effets, plus qu’à l’accoutumée, et ce disque est axé sur l’électronique avec des séquenceurs, des microphones, j’utilise des dispositifs spécifiques comme la distorsion, le glitch, le looper et je les mélange d’une manière inhabituelle. Une sorte de relation mathématique spécifique sur la façon dont nous jouons. Sannety a conçu un instrument unique qui produit des micro-rythmes proches de la musique carnatique (NdRC : tradition de la musique classique indienne issue de l’Inde du Sud. Elle met l’accent sur la structure et l’improvisation), sous la forme d’algorithmes.

Peux-tu nous parler des dernières sorties de Riverworm records ?
Deux albums viennent de sortir : un avec Phillip Greenlief, et un autre en trio du groupe appelé Ahleuchatistas avec Shane Parish et Danny Piechocki. C’est majoritairement expérimental avec une approche math rock bien structurée. Riverworm est mon propre label, j’en suis le seul responsable.

Le fonctionnement de ce label est Do It Yourself ? Que penses-tu de cette nouvelle tendance d’autoproduction ?
J’adore ce genre de choses. Quand j’étais plus jeune, à mes débuts, j’ai commencé à enregistrer des cassettes, à m’entraîner et à envoyer des enregistrements dans le monde entier. Quand j’étais au lycée, la créativité était quotidienne, et puis tout s’est développé au fur et à mesure à force de pratiquer. Oui, cette façon de travailler est vraiment excitante.

Quelle est la genèse de Mr. Bungle ? Comment avez-vous rassemblé toutes vos idées ?
Nous avons commencé quand j’avais 17 ans au lycée, mes copains avaient le même âge, Trey avait 15 ans et il jouait avec un batteur, donc nous trainions ensemble. Nous étions dans des genres de musique différents, dans une société microcosmique où les gens du punk et du metal ne se côtoyaient pas. On ne comprenait pas la musique radicale car elle n’était perçue que sous l’angle de l’intensité, de la colère, quelle que soit la catégorie à laquelle elle appartenait. Quoi qu’il en soit, quand nous avons commencé à nous fréquenter avec Mike (NdR : Patton, le chanteur) et Trey (NdR : Spruance, le guitariste) nous étions dans de nombreux genres de musique, tout nous inspirait. Le but n’était pas de devenir populaire, on était trois potes et on souhaitait écrire ce qu’on voulait. On était catégorisé comme un groupe de metal, mais ce n’était pas vraiment le cas, pas le prétendu mauvais côté du metal, en tout cas.

Considères-tu que California est votre album le plus abouti ?
La plupart des gens à qui j’en ai parlé étaient tous des Bungle-heads, fans de Disco Volante, nous étions plus jeunes sur ce disque et finalement j’ai été frappé par une sorte de crise d’identité dans ce disque, je pense qu’en termes de travail de studio, c’était probablement plus compliqué et plus avancé que ce que nous faisions sur des bandes. J’aime la forme des chansons et les interpréter. On était des gamins qui jouaient à fond avec de la testostérone et ça s’entend dans la musique. (Rires)

Ton travail avec John Zorn dans Electric Masada, en particulier avec At The Mountains Of Madness est plus proche du heavy metal. D’habitude ça sonne plus jazzy, peux-tu nous en dire plus sur l’approche de l’univers de Zorn ?
John Zorn produit, en tant que compositeur, dans un sens traditionnel, peu importe si c’est pour un groupe, un orchestre ou un projet solo, il veut que les choses coulent d’une certaine façon. Avec Electric Masada, les chansons que nous jouions dans ce groupe étaient assez simples, mais il dirigeait et façonnait le flux de la musique dans le sens qu’il voulait, et nous demandait clairement de jouer comme il le souhaitait. C’est ainsi quand vous êtes compositeur, personne d’autre ne comprend la décision, le mixage… Dans une performance live, son attitude peut être intense parfois c’est parce qu’il s’efforce d’avoir les meilleurs musiciens qui ont un impact sur le public.

« Je ne suis pas vraiment considéré comme un musicien de jazz. Je suis un bassiste, j’ai commencé par le rock, parfois j’en joue, et il peut parfois sonner horriblement. Je dis juste aux gens « Vous n’entendrez jamais ma musique à la radio ». »

© Gen Monro photography

Tu as enregistré avec Secret Chiefs 3 le premier LP, First Grand Constitutions and Bylaws, penses-tu travailler de nouveau avec Trey Spruance à l’avenir ?
Oui, certainement. Nous sommes censés aller en Amérique du Sud en décembre. Je n’ai pas vraiment fait grand-chose avec Secret Chiefs depuis longtemps sauf sur le premier album, c’était pendant les sessions de Disco Volante. Trey a travaillé avec des musiciens du monde entier et j’étais disponible, c’est une musique compliquée à reproduire sur scène. Avec Mr Bungle, nous n’avons rien prévu dans le futur, mais je suis sûr que nous le ferons, nous sommes sur la même longueur d’ondes.

Le précédent disque sorti sous le nom de Trevor Dunn’s Trio-Convulsant remonte à 18 ans, le nouvel album récemment paru sur Pyroclastic Records a été enregistré avec Ches Smith et Folie à quatre, comment se fait-il que vous reveniez au free jazz ? Peux-tu nous en dire plus sur Folie à quatre, le projet étant un trio ?
Oui, l’une des raisons pour lesquelles il m’a fallu si longtemps pour sortir un autre album, c’est que j’étais très occupé avec d’autres projets. Et aussi car je voulais quelque chose de différent du dernier album. Je pense que j’ai grandi en tant que compositeur et il y a certaines choses que je n’aime plus quand je regarde le dernier disque, l’approche est maintenant différente, j’essaie de comprendre comment les choses sont dans les formes, dans ce nouveau projet, j’ai voulu ajouter un quatuor de chambre qui soit en accord total avec le projet. C’est une partie du même groupe, en complément du trio. C’est un disque avec sept pièces, c’est une façon d’apporter différentes couleurs à la basse en particulier, c’est un quatuor incroyable. Nous allons jouer à un festival en Norvège, nous espérons nous produire en Europe bientôt, et voyager.

Te considères-tu plutôt comme un musicien de jazz ou un compositeur de rock ?
Je ne suis pas vraiment considéré comme un musicien de jazz, il y a une tradition incroyable de musiciens issus de l’école du jazz, c’est un monde que j’apprécie. Je suis un bassiste, j’ai commencé par le rock, parfois j’en joue, et il peut parfois sonner horriblement. Je dis juste aux gens « Vous n’entendrez jamais ma musique à la radio ».

As-tu déjà pensé à chanter aussi ?
J’ai produit un disque intitulé Mad Love en 2009, il y a un chanteur principal et je chante sur une chanson. Je chante également en tant que choriste sur des tas d’autres morceaux. Je travaille actuellement sur un album dont je suis le chanteur, cela fait longtemps que je suis dessus et on touche en but. Tout est enregistré à la maison, il sortira probablement cette année ou l’année prochaine !

Sur tes précédents enregistrements, il semble que tu préfères l’instinct à la technique… Comment enregistres-tu en termes de réglages ?
Les deux sont importants, je pratique toujours la basse avec des exercices traditionnels, arpèges, gammes et études. Avec un instrument comme la basse, le processus dure toute la vie, pour moi c’est important de garder le contrôle et de garder ma force avec l’instrument. Si je dois aussi improviser, avec un trio, j’écoute objectivement l’ensemble, c’est une composition spontanée, c’est complètement libre et libérateur, je ne pense pas à la technique, plus aux interactions entre les musiciens. J’avais surtout cette attitude avant, la technique est désormais secondaire, je dois être responsable musicalement vis-à-vis des projets et des groupes avec lesquels je m’engage.

Interview réalisée par Franck Irle

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