Interview – Jerry Cantrell

Publié par le 10 novembre 2021 dans Interviews, Non classé, Toutes les interviews

On avait toutes les raisons d’être inquiets. Jerry Cantrell est autrement plus réputé pour ses riffs légendaires que pour sa bonhommie en interview. Ajoutez à cela, une liste longue comme le bras de sujets à ne pas aborder (en gros : les morts, la drogue et le suicide), un nouvel album assez plan plan et on aurait presque pu faire la fine bouche à l’idée d’interviewer le leader d’Alice In Chains. C’eût été dommage puisqu’on serait passés à côté d’une agréable conversation téléphonique en compagnie d’un type finalement très détendu et plutôt loquace, y compris à propos du passé du groupe de Seattle. Un type qui, croyez-le ou non, ne se sent toujours pas très à l’aise lorsqu’il s’agit de chanter et jouer de la guitare en même temps.

Ma musique n’est pas comme une feuille de route mais c’est probablement le reflet de ce que j’ai absorbé au cours de ma vie. C’est aussi ça être un artiste : tu lis des choses, tu vois des choses, tu en ressens, tu vis des expériences personnelles ou au travers d’autres personnes. Et tout cela peut se retrouver dans ton œuvre.

© Jonathan Weiner

Brighten sonne très différemment de tes deux premiers albums solos. On y entend de l’orgue, de la pedal steel guitar, des influences classic rock et country. C’est quelque chose que tu souhaitais faire depuis longtemps et que tu n’osais pas vraiment te permettre avec Alice In Chains ?
J’entends quand même certains de ces éléments sur notre premier EP acoustique Sap (NdR : sorti en 1992). Je ne me suis jamais auto-censuré avec Alice In Chains, je fais ce que je veux ! (Rires) C’est mon groupe, avec mes potes. On fait ce qu’on veut ! Je cite Sap car c’était un disque important pour le groupe et pour moi en tant que compositeur. Il fallait oser sortir un EP acoustique après un album rock qui s’était bien vendu (NdR : Facelift en 1990). On a toujours fait ce qu’on souhaitait et tenu à élargir la vision de ceux qui nous écoutent et peuvent nous percevoir de manière réductrice. J’aime t’entendre dire que ce nouvel album ne sonne pas comme mes précédents disques solos, c’est également ce que je pense de chaque album d’Alice In Chains. Aucun ne sonne comme le précédent, pour moi. Ils sont identifiables, on nous reconnait mais le but est de faire toujours quelque chose de nouveau. Faire un album est toujours intéressant pour moi, je ne planifie rien : je savais simplement que je voulais sortir un disque, point barre. Quand je commence, je n’ai aucune idée de la direction que je vais emprunter. J’avance et je vois où l’inspiration et les évènements me mènent jusqu’à aboutir à un disque dont je suis fier, que j’apprécie réellement en tant qu’auditeur. Si ce n’était pas moi qui l’avais sorti, j’écouterais ce disque, il me plait ! (Rires) J’écoute ma propre musique en me positionnant comme si j’étais un fan « est-ce que j’aime ? Ferait-il partie de mes albums préférés ? M’intéresserais-je à ce groupe si je ne connaissais pas auparavant ? ». La réponse à toutes ces questions est « oui » !

Tous ces morceaux sont complètement nouveaux ou certaines démos ou riffs ont ressurgi du passé ?
Certaines idées datent d’il y a un moment. C’est assez commun chez un auteur, un réalisateur, un musicien ou même un peintre d’avoir une idée inexploitée durant longtemps. Une bonne idée te rappellera régulièrement « hey mec, tu dois faire quelque chose de moi car je suis une excellente idée ! » (Rires) Sur chacun de mes albums, on trouve donc des parties qui datent de quelques années aupravant. Elles sont dans ma tête, sur bandes ou viennent de la part d’un des autres musiciens. J’ai pu en développer quelques-unes ici auxquelles je tenais.

Tu t’es entouré de nombreux musiciens dont certains avec qui tu avais déjà collaboré comme Duff McKagan, j’étais plus surpris de te voir travailler avec Greg Puciato. Quand et comment l’as-tu rencontré ?
C’est Gil Sharone qui me l’a présenté, il était dans Dillinger Escape Plan comme Greg. Gil, Tyler (NdR : Bates, compositeur de films, également présent sur l’album) et moi cherchions des musiciens pour donner deux concerts à Los Angeles en décembre 2019. Il m’a alors proposé d’inviter Greg. Il l’a appelé, il est venu chez moi et on a joué quelques morceaux. On s’est rencontrés comme ça et nous sommes amis depuis. Il est très talentueux, il a eu une carrière très intéressante et son futur s’annonce brillant également. Tous les musiciens présents sur ce disque sont soit des amis à moi, soit des amis d’amis. Tout s’est fait très naturellement. Joe Barresi a convié Abe Laboriel Jr. à la batterie, Tyler m’avait fait connaitre Gil Sharone qui m’a fait connaitre Greg Puciato. Mon coproducteur et ingénieur du son Paul Figueroa m’a présenté Vincent Jones qui joue du clavier et des arrangements de cordes de manière incroyable sur ce disque, Tyler Bates en a fait de même avec Jordan Lewis et Michael Rozon qui joue de la pedal steel guitar. Il a aussi appelé Duff qui joue sur plusieurs titres. C’était très sympa.

Tu as beaucoup écouté Dillinger Escape Plan ?
Oui, on a joué dans plusieurs festivals ensemble il y a de nombreuses années. C’était un groupe impressionnant, très énergique, plein d’idées. Je crois qu’on a joué aussi un concert avec eux en Australie, en tournée avec Nine Inch Nails (NdR : il fait sans doute référence au Soundwave Festival en 2009). On s’était donc croisés quelques fois, j’apprécie beaucoup Greg, c’est un bon gars.

J’ai lu que tu avais eu des difficultés à composer « Atone ».
Oui, j’avais une idée de chant et un riff que j’aimais. C’était dans un vieux fichier, j’y suis revenu il y a deux ans et je suis parvenu à compléter les parties manquantes pour en faire un super morceau.

Tu vis désormais proche du désert et on retrouve ce type d’ambiance un peu western sur ce morceau. Ton environnement t’a inspiré en ce sens ?
Oui, totalement. Ça rejoint ce que je disais tout à l’heure, avec le recul on perçoit ce type d’influences mais sur le coup ce n’est pas prémédité. Je ne me suis pas dit « je vais composer un morceau d’un bandit de western inspiré par Morricone ». Maintenant que je l’écoute, je me dis « ok, c’est carrément intéressant ». Ma musique n’est pas comme une feuille de route mais c’est probablement le reflet de ce que j’ai absorbé au cours de ma vie. C’est aussi ça être un artiste : tu lis des choses, tu vois des choses, tu en ressens, tu vis des expériences personnelles ou au travers d’autres personnes. Et tout cela peut se retrouver dans ton œuvre. Tout ce qui nous entoure peut constituer une source d’inspiration, interprétable de différentes manières pour aboutir à quelque chose de cool.

Le disque se clôture par une reprise d’Elton John, « Goodbye ». Il avait joué sur le morceau « Black Gives Way To Blue » d’Alice In Chains en 2009. Je suppose qu’il a été très important dans ton cheminement musical ?
Oui, c’est marrant qu’on l’ait fait jouer sur « Black Gives Way to Blue » car cette chanson rappelle « Goodbye », très courte et poignante, assez sombre mais un peu lumineuse malgré tout. Avec Alice In Chains, on avait aussi repris « Curtains » d’Elton John à un concert de charité organisé par Tom Morello il y a longtemps. Un morceau dont la structure est assez similaire également. Il a toujours été un artiste important pour moi, j’ai grandi en écoutant sa musique. Nous sommes ensuite devenus amis et c’est un mec très cool qui reste un fan de musique. C’est inspirant. On avait conclu les deux concerts de 2019 avec « Goodbye », une excellente façon de terminer le set et je me suis dit que ce serait une bonne idée de finir l’album de la même manière. On l’a enregistré, Vincent Jones a joué du clavier et des arrangements de cordes fantastiques dessus. Je l’ai envoyé à Elton pour être certain que ça ne lui posait pas de problèmes, il a adoré, a trouvé que c’était une excellente version. ll m’a autorisé à la mettre sur l’album. C’était très réjouissant d’avoir son approbation.

“Je n’apprécie pas qu’on rejette certains genres musicaux et le snobisme qui va avec « tu ne peux pas écouter ça ou faire comme ça »… Le rock’n roll est la combinaison de tout un tas de styles, le blues, le country, le RnB… Tout est connecté. C’est la même chose pour moi. Le metal c’est tout ça rassemblé, mais joué très fort, très vite, avec plus de distorsion !” (Rires)

L’Unplugged d’Alice In Chains reste mon concert acoustique préféré, si ce n’est pas mon concert préféré tout court. Gardes-tu des souvenirs forts de cette soirée et étiez-vous conscients d’avoir accompli une grande performance ?
Je crois que oui. On savait que c’était un concert particulier. On n’avait pas joué depuis longtemps et c’est presque surprenant que ça ce soit produit. On nous avait déjà proposé de participer auparavant, puis des performances incroyables se sont enchainées dans cette série d’Unplugged et on a alors eu le sentiment qu’il était trop tard pour le faire. Mais ils nous l’ont proposé à nouveau et on a été très surpris que chacun d’entre nous accepte. (Rires) Certains albums live figurent parmi mes albums préférés : Strangers in the Night de UFO, Frampton Comes Alive de Peter Frampton ou Alive! de Kiss. Capturer un tel moment, en une seule performance, reste particulier. Je crois qu’on n’était absolument pas préparés. C’était très spontané. C’était une de ces soirées parfaites où beaucoup de bons amis étaient présents, tous les gars de Metallica notamment, et c’était une bonne performance. C’est agréable d’entendre que des gens y sont toujours attachés. C’était une soirée assez magique et ça reste un de nos albums les plus significatifs pour beaucoup de gens.

Tu parlais de l’importance de Sap tout à l’heure, ce concert-là était aussi la preuve que vous n’étiez pas qu’un groupe qui joue fort, que vous composiez également des mélodies fantastiques.
Oui, dans une configuration minimaliste comme celle-ci, on enlève nos vêtements chics. (Rires) Il n’y a rien à cacher, les chansons sont vraiment au premier plan. Les jouer de cette manière épurée permet d’évaluer si le travail de composition est à la hauteur, si ce sont vraiment de bons morceaux.

Tu racontais récemment avoir donné une démo d’Alice In Chains à vos débuts à Axl Rose qui l’aurait balancée…
(Il m’interrompt) C’est étonnant comme cette histoire ressurgit régulièrement, je n’en ai pourtant pas parlé depuis des années ! (Rires) Guns’N Roses est un groupe qui nous a beaucoup influencés et au moment où on s’est formés, ils étaient vraiment au sommet. Ils faisaient quelque chose d’assez nouveau, ils emmenaient le rock’n roll là où il était censé être. C’était nouveau, frais, ils avaient une putain d’attitude, la guitare très en avant, une voix incroyable et de bonnes compositions. Ils ont donné un concert près de chez nous, on avait fait une démo et je suis allé à l’arrière de la salle sachant que parfois ils venaient saluer les fans, signer des autographes – ce que je fais aussi de temps en temps. Je lui ai donc donné une démo mais ce n’est pas lui qui l’a jetée, c’est le gars de la sécurité. Il lui a donnée et le gars l’a balancée, ce n’est pas la faute d’Axl ! (Rires)

En fait, j’évoquais cette anecdote car on lit souvent que le grunge était comme une réponse au hard rock/metal 80s, qu’il l’avait ringardisé. Vous, vous avez toujours admis sans problème qu’ils faisaient partie de vos influences.
Oui, je n’apprécie pas qu’on rejette certains genres musicaux et le snobisme qui va avec « tu ne peux pas écouter ça ou faire comme ça »… Le rock’n roll est la combinaison de tout un tas de styles, le blues, le country, le RnB… Tout est connecté. C’est la même chose pour moi. Le metal c’est tout ça rassemblé, mais joué très fort, très vite, avec plus de distorsion ! (Rires) Comme Billy Joel disait « c’est toujours du rock’n roll pour moi ». J’adore le metal, le rock’n roll, toutes les formes de musique. Je ne suis simplement pas fan de mauvaise musique. Tu trouves du bon dans tous les genres.

À la sortie de l’album homonyme d’Alice in Chains, appelé le tripod par les fans, tu disais que « jouer de la guitare et chanter en même temps, c’était l’enfer, comme marcher sur des clous ». Tu as l’air plus à l’aise aujourd’hui !
Oui, c’est toujours le cas, c’est hyper dur, mec ! Faire l’un ou l’autre est très simple, faire les deux en même temps et bien le faire reste un défi. Mais c’est un défi qui vaut la peine. Je suis dans un groupe et j’ai eu la chance de composer pour deux voix différentes, je ne peux pas me charger de quelque chose quand je sais que des mecs meilleurs que moi peuvent le faire. (Rires) Si je compose un morceau que je ne me sens pas capable de chanter, j’ai toujours eu quelqu’un pour m’aider à le faire et probablement bien mieux que moi, avec Layne.

Mais désormais tu es le chanteur principal d’Alice in Chains, tu occupes beaucoup plus souvent ce rôle que William DuVall.
Oui, j’ai travaillé pour y parvenir.

Tu as déjà songé à rééditer “le Tripod” ?
Oui, on va avoir des trucs excitants pour les fans ces prochaines années. On a sorti le coffret de Facelift. Ryan (NdR : Clark) d’Invisible Creature est un artiste incroyable et il a travaillé avec nous sur les trois précédents coffrets. C’est un mec très talentueux. Nous sommes dans une période où on va fêter coup sur coup les trente ans de chacun des disques donc je pense qu’on va avoir des trucs sympas dans un futur proche.

Vous n’avez pas encore commencé à travailler sur le nouvel album ?
Non, j’ai fini mon album solo il y a peu donc je lui laisse un peu de temps avant de me consacrer à autre chose.

Tu es un grand collectionneur de vinyles, achètes-tu beaucoup de nouveautés ?
En fait, je ne suis pas vraiment un grand collectionneur. Beaucoup croient ça à cause de cette interview avec Gibson (NdR : il y apparait devant un impressionnant mur de vinyles) mais ce ne sont pas mes disques ! (Rires) J’ai une petite collection mais ceux-là ne m’appartiennent pas.

Tu écoutes beaucoup de nouveautés ?
Oui, principalement quand je suis sur la route en tournée. Je m’intéresse alors beaucoup aux nouvelles sorties. Mais je ne passe pas beaucoup de temps à fouiller sur internet, je préfère aller voir des concerts. Les festivals sont parfaits aussi pour découvrir d’autres groupes.

Interview réalisée par Jonathan Lopez

À retrouver également dans new Noise octobre-novembre #59, actuellement en kiosques.

Merci à Sam Batista.

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