Interview – Eightycuts
L’exercice de l’interview peut s’avérer périlleux pour bien des raisons. On est dépendant de la bonne ou de la mauvaise volonté des divers intervenants. On peut aussi devoir gérer les retards, les connexions foireuses, les timidités, les américanismes, les mises à jour de dernière minute, la langue, les égos, le manque d’intérêt total des réponses des interviewés, la finesse et l’intelligence trop profonde des questions de l’intervieweur, etc. Plus rarement, il arrive que le destin lui-même s’en mêle et décide, de manière totalement arbitraire, de supprimer l’enregistrement de l’interview que vous aviez dûment et rigoureusement sauvegardé sur un cloud.
Ok… pas VOTRE cloud, mais un cloud tout de même !
Dans ces moments-là, contrairement à ce que monsieur Bécaud chantait aux grandes heures de l’Olympia – la solitude existe… je peux en témoigner.
Ainsi, après un premier entretien avec le groupe Eightycuts, j’ai constaté, au moment de le retranscrire, que le fichier avait expiré. Ne riez pas !
S’il me restait de la fierté, je l’ai ravalée.
Mon premier réflexe, légitime et très français, consistait à ne rien dire et à attendre gentiment que le problème se résolve de lui-même. Malheureusement, cette solution est rarement la bonne, et bien que cela soit contraire à mes principes, j’ai bien été obligé de prendre mes responsabilités et d’affronter le problème. Alors j’ai avoué, j’ai assumé, et j’ai croisé les doigts pour que le groupe accepte de refaire l’interview.
Jamais je n’aurais entrepris pareille démarche rédemptrice si je n’étais convaincu de la nécessité de parler de lui et de son premier album, Thousand Fates, qui sort ce vendredi 25 septembre.
Eightycuts est formé par Grégoire Lēautē Culioli à la guitare et au chant, Siam Coudrai à la batterie et est accompagné le plus souvent par Frédéric D. Oberland, qui est à la fois le mentor et le premier fan du groupe, et que l’on a évidemment déjà vu avec Oiseaux-Tempêtes, FOUDRE!, et bien d’autres projets. Thousand Fates est un premier album étonnant, d’une richesse et d’une étrangeté qui nous obligent à l’écouter en boucle. Chaque fois que l’on pense en avoir percé le mystère, le sol se dérobe et tout est à recommencer. Inspiré par l’insaisissable et fascinant roman de l’auteur roumain Mircea Cărtărescu, Solénoïde, c’est le genre d’album dont on se demande qui se cache derrière et quelle en a été la genèse.
Je m’en serais énormément voulu si cette interview n’avait pas vu le jour… et puis comme l’a souligné Frédéric à la fin de celle-ci – et c’est quelque chose que je m’évertue à essayer de faire comprendre à certaines de mes connaissances – je suis meilleur la deuxième fois !
« L’album est rock malgré nous parce que, malgré nous, on joue ces instruments qui sont associés au rock. »

Pouvez-vous me raconter votre rencontre ?
Grégoire : On s’est rencontrés par hasard, à la fête d’anniversaire d’une amie que nous avions en commun. J’avais quelques morceaux de guitare sur lesquels je travaillais depuis un moment, car le groupe dans lequel je jouais était terminé. J’avais quelques idées de batterie pour aller avec ces morceaux, mais personne avec qui les tester. J’ai rencontré Siam complètement par hasard et il s’est avéré qu’il jouait de la batterie. À l’époque, il vivait à Bruxelles, mais a quand même commencé un petit peu à essayer des choses sur les parties de guitares sur lesquelles je bossais. C’était en 2019. On a travaillé comme ça pendant un moment et ça a été l’origine des morceaux qu’il y a sur l’album. On s’est beaucoup concentrés sur la batterie, au début. Il a fallu fabriquer un langage avec elle pour articuler ces morceaux assez disparates.
T’étais dans quel groupe avant ?
G : Il s’appelait Son of, un trio batterie, guitare, voix, avec le chanteur de Jack the Ripper (NdR : Arnaud Mazurel). C’était son projet solo. On a enregistré un disque et ensuite on a arrêté.
Siam : Pour ma part, je n’avais pas de projet précis. C’était des petites choses succinctes ici et là. Eightycuts est mon premier vrai projet.
L’entente musicale est venue tout de suite et vous êtes devenu potes ensuite ?
G : Ça s’est fait vraiment tout de suite. On s’est rencontrés ce fameux soir, et peut-être une semaine après on s’est retrouvés à jouer en studio sur un morceau qu’on joue toujours, d’ailleurs. Il n’est pas dans l’album mais on le joue toujours. Peut-être qu’il sera dans le prochain. Ça s’est fait tout de suite, on est devenus amis très rapidement.
Vous avez tout de suite eu l’envie de faire un album ou l’évolution s’est faite naturellement, de façon plus légère ?
G : C’était pas léger, il y avait plutôt l’envie de travailler ce langage à deux, et de construire un set et un ensemble de morceaux cohérent. J’en avais quand même pas mal sous le coude. Une fois que j’ai rencontré Siam, j’ai pu un peu mieux organiser tout ça. Au début, il n’y avait pas l’idée d’enregistrer un album, ça a pris du temps et avant toute chose, on voulait jouer en live pour éprouver et travailler les morceaux. Les réécrire, aussi, au fur et à mesure des concerts pour voir ce qui marche et ce qui ne marche pas. Donc il y avait cette base de départ et ensuite les morceaux se sont écrits et ont évolué en travaillant tous les jours avec Siam en studio, en plus des live. Et même avant d’avoir l’idée de faire l’album, on enregistrait un peu tout le temps au téléphone, notamment nos concerts. On avait sorti une petite cassette pirate avec le label du Tony (NdR : Tony Collectif, bar concert du 10eme arrondissement, aujourd’hui définitivement fermé), où je bossais, qui sont des sortes de proto-morceaux, avec des formes archaïques de plein de titres qu’on joue maintenant. Au fur et à mesure des concerts, on a condensé les sept morceaux de l’album. Il s’agissait des morceaux les plus cohérents et ceux qui nous semblaient terminés. On a eu aussi le sentiment d’avoir un peu fait le tour de notre univers, à Paris en tout cas, d’être arrivés à un point où on s’est dit que c’était le bon moment pour enregistrer.
C’était quand ?
G : Il y a trois ans. On a beaucoup parlé avec Fred à ce moment-là.
C’est à ce moment-là que tu rentres dans l’équation ?
Frédéric : Oui, même si avec Greg on se connait depuis un bout de temps. Presque vingt ans. On s’était un peu perdus de vue et on s’est retrouvés il y a six ans, comme ça, par hasard. J’étais venu à un concert au studio qu’il avait avant, pendant le confinement. Je ne t’avais pas dit que je viendrai, c’était une surprise, et j’ai été hyper ému de vous voir jouer tous les deux. Vraiment très ému parce que quand j’ai connu Greg, d’abord en lui donnant des cours de guitare. Il était encore ado, fin adolescence, et moi j’étais un jeune adulte. C’était assez fou de voir ce qu’il était devenu et de voir le premier développement d’Eightycuts. Après ça, je les ai revus souvent en concert. On échangeait sur plein de sujets et à un moment les gars ont cherché à enregistrer cet album. Au début, je les ai accompagnés en termes de conseils, de DA, ou de producteurs en leur recommandant, par exemple, Manuel Duval de Rien Virgule qui a enregistré les batteries, et les parties de guitares. Je les ai mis également en contact avec Camille Jamain (Mia Vita Violenta, Casse Gueule et d’autres) qui a mixé le disque.
En gros, j’ai un peu aidé à structurer leur démarche. Ensuite, pendant l’enregistrement, je ne sais plus comment ça s’est fait, mais vous m’avez demandé si je n’avais pas envie de rajouter des synthés ou des trucs comme ça. Au début, je ne savais pas trop. J’étais touché, j’avais envie, mais je me suis dit que ça ne serait que pour un morceau. Finalement, j’ai commencé à m’y coltiner pendant deux à trois jours et je me suis retrouvé à jouer sur pas mal de morceaux du disque.
Quasiment tous, non ?
F : A l’exception d’un. J’ai aussi rajouté du sax et un autre petit soufflant, un chalumeau, qui est comme une petite clarinette. La spécificité de ce groupe est d’être un groupe de rock sans basses. Il n’y a pas de bassiste à proprement parler, même si les gars jouent des basses sur l’enregistrement. Il y avait donc vraiment une place pour les synthés afin de réussir à respecter une certaine esthétique rock indé, granuleuse d’une certaine manière. Il fallait réussir à trouver une forme d’orchestration en jouant des basses seulement de temps en temps et d’autres fois des pads, comme une sorte d’orchestre synthétique. Pour la dernière phase de l’enregistrement, vous êtes venus à la maison, on a enregistré les derniers trucs ensemble. On a pu aussi décortiquer certains morceaux vraiment ensemble.
Quand on écoute l’album sans connaître votre parcours, on sent qu’il y a pas mal d’univers et influences différents. On pense au kraut, au rock psyché, au post-punk, et par moments au Gun Club. Vous aviez réfléchi pendant l’enregistrement ? C’était une démarche consciente de votre part ?
G : Consciente non mais on est forcément nourris de plein de groupes qu’on a écoutés, intégrés et ingérés. C’est une manifestation de notre culture propre. L’album est rock malgré nous, parce que, malgré nous, on joue ces instruments qui sont associés au rock. Je joue de la guitare depuis tout le temps et ce n’est pas tant un choix qu’une question de sonorité. Il y a cette culture-là qui transparaît. Après, je dirais qu’on a cherché plutôt dans d’autres types de musique, d’autres références, des choses qui nous ont consciemment nourris. Par exemple, j’aime beaucoup la musique indienne, et j’écoute aussi beaucoup de oud. Il y a plein de choses auxquelles j’ai pensées à partir de guitares de flamenco, qui ne sont pas visibles, mais qui ont plutôt influencé une idée de lien entre la guitare, la batterie, les espaces où la voix se met, comment elle peut se poser. À la base, je ne suis pas chanteur, c’est la première fois que je fais un projet où je chante. C’était donc comme se brancher consciemment à d’autres types de musique qui nous parlent, qu’on écoute et qui n’ont rien à voir avec l’univers du rock. Au niveau de la batterie, ça nous a beaucoup aidés parce que dans la musique indienne, par exemple, il y a tout le temps ces percussions, avec un son très sourd, et on a essayé d’utiliser ces idées de placement. Pareil sur la charley et le fait d’avoir écouté plutôt des jazzmen ou de la musique électronique. Pour certains morceaux, on voulait que ça sonne comme de la musique de club, alors que ce n’est pas du tout de la musique de club. L’idée était plutôt de prendre d’autres choses que nos propres influences et qui pouvaient faire référence à ce qu’on écoutait pendant notre adolescence et qui était plutôt rock.
« Ça me fait penser à la dernière période de Talk Talk, où les morceaux sont à l’os. Tu sens que les gars ont passé trois ans en studio à jammer tout le temps et à chercher des trucs. Ça expérimente sans être expérimental, c’est même plus que jamais des vraies chansons. »

Je trouve qu’il y a également une touche SF qui ressort du disque. Ça doit peut-être beaucoup aux synthés que vous utilisez et notamment le Deckard’s Dream qui est une référence directe au personnage de Blade Runner.
F : Oui c’est un constructeur américain, basé au Japon, qui l’a fabriqué sur le modèle du Yamaha CS-80 qui a été utilisé sur la bande originale de Blade Runner.
Dès que j’ai lu cette référence, je n’ai pas pu m’empêcher de coller cette imagerie à votre musique et aussi par ton intervention au saxophone.
F : Oui c’est vrai, c’était marrant le sax, effectivement. Après, je pense vraiment qu’il y existait plein de manières de faire ce disque. Le temps que ça a pris, trois ans de fabrication, le recul que ça a demandé, la possibilité qu’on a eue de choisir les prises… Tout ça nous a permis de trouver ce qui allait être vraiment l’équilibre de l’album. Encore une fois, comme il n’y a pas de basse, il y a vraiment ce jeu avec la batterie de Siam, qui de temps en temps utilise des patterns de polyrythmie et rien n’est enregistré au clic, donc c’est vraiment live. Ça veut dire que parfois ça accélère, parfois ça décélère. Pour moi, c’était vraiment une notion assez importante quand j’enregistrais les synthés parce qu’en fait, t’es obligé d’être très à l’écoute. Je le faisais aussi en direct mais pas avec eux. Il faut retrouver un peu le mood originel qui était le leur, et en même temps le rôle des synthés est de créer un pont entre les silences qu’on trouve dans la batterie et les différentes nappes de guitare de Greg. Parce qu’il y a parfois une guitare rythmique, parfois une guitare lead, mais aussi beaucoup de nappes, qui étaient déjà là, avec lesquelles j’ai vraiment dialoguées quand j’ai fait mes synthés. Il y a aussi la voix, bien sûr, et le fait que tout soit au final tourné vers l’aspect chanson. Parce qu’évidemment c’est sonique, évidemment il y a des patterns, ça riffe, on retient bien ce qui se passe. J’ai l’impression, du moins, que c’est le cas. C’est plus facile pour moi de dire ça parce que je ne suis pas à la base de la construction des morceaux, mais je trouve qu’il y a un aspect dans leur musique en duo qui est bien identifiable. On retient vraiment les patterns de Siam, on peut limite les chanter. La guitare riffe, mais parfois elle accompagne seulement la batterie et elle supporte la voix pour la faire exister en termes de chansons. Dans ce sens, ça me fait penser à la dernière période de Talk Talk, où les morceaux sont à l’os. Tu sens que les gars ont passé trois ans en studio à jammer tout le temps et à chercher des trucs. Ça expérimente sans être expérimental, c’est même plus que jamais des vraies chansons. À certains moments, c’est même lyrique et t’as vraiment ce jeu avec les soufflants, la trompette, les synthés. On sent un espace, tu vois ? Toutes proportions gardées, dans certains passages du disque, on retrouve quelque chose de la musique tsigane. Dans le son de batterie, quand la basse rentre pendant l’intro, avec le sax. Clairement, quand j’ai fait la prise, j’ai pensé directement à ça. Sur mon sax, il y a des effets en direct, notamment une whammy et elle a un mode chorus qui, branché avec un sax, évoque directement ça.
S : C’était beau de sortir du côté assez brut à deux, guitare-voix-batterie. Comme tu le dis, on a beaucoup travaillé. La cassette était sortie et elle avait un truc encore plus brut, car on l’avait enregistré au téléphone. En live à deux, c’était très brûlant, on le retrouve même à trois, mais c’est peut-être moins palpable. En enregistrant un album, en le produisant et en l’orchestrant en quelque sorte, on souhaitait aller un peu plus loin que ce qu’on avait fait jusqu’alors en concert.
On a parfois l’impression que deux thèmes sont joués en même temps et s’entrecroisent sans qu’il y ait non plus des couches d’instruments hyper développées. Je trouve très intéressant dans vos morceaux les cassures qui nous emmènent dans d’autres directions, des bifurcations très belles, très mélodiques, alors que, juste avant, on est plus dans quelque chose de rythmique.
F : Plein de lignes s’entrecroisent, avant de devenir parallèles à des moments. Elles peuvent être tentaculaires ou sinueuses, tout est constamment enchevêtré.
Est-ce que c’est dans cet enchevêtrement qu’il faut voir l’influence du livre Solénoïde ? Il a ce côté très multiple, protéiforme, mais qui revient toujours au même point.
G : Oui, complètement. Déjà, le nom du groupe vient d’un thème qui revient tout le temps dans le bouquin. Il s’agit de la division cellulaire. La première cellule se divise quatre-vingts fois, et c’est un des thèmes récurrents du livre. Ça m’avait vraiment beaucoup parlé. Ce livre est aussi un livre de science-fiction et quand tu penses à la science fiction, tu penses aux synthés comme tu le disais tout à l’heure. C’est un livre étrange sur Bucarest et sur la Roumanie. C’est aussi une histoire de la littérature qui cherche à sortir d’un quotidien super étrange. Il y a beaucoup d’aphorismes, de mathématiques, de géométrie et une réflexion permanente sur comment sortir d’une ligne tracée par le quotidien à Bucarest, sous Ceaușescu. En le lisant, quand on a commencé à travailler avec Siam, ça m’a parlé. La littérature qui intéresse Cărtărescu est celle qui tente de sortir des trois dimensions. Celle qui représente une nouvelle trajectoire faite d’une multitude de cassures. Un peu comme l’idée de découper un morceau à partir de plusieurs idées, que tu n’as pas envie d’étirer au maximum, comme une pâte, pour le réduire à une seule idée dont l’essence tient peut-être en une seule minute. Si tu la tires suffisamment, tu peux en faire un morceau, mettre un refrain. Notre idée, c’était plutôt de faire plein de patchworks et de garder l’essentiel. Petit à petit, sans vouloir être dans un truc math rock avec des thèmes très brutaux, cette mathématique transparaissait comme dans le roman, cette chirurgie presque « alchimique ». On a essayé de retranscrire toutes les parties différentes que nous avions de manière très organique, comme si c’était un seul et même morceau, alors qu’à la base, ce sont des idées qui n’ont rien à voir.
C’est vraiment réussi, je trouve.
G : Pour arriver à quelque chose d’organique et cohérent, l’idée n’était pas de réunir deux morceaux et de choquer avec un changement de thème d’un coup. C’était plutôt que tu ne te rendes même pas compte tout de suite que t’es passé dans un univers complètement différent.
S : On a beaucoup travaillé les transitions aussi. J’ai tenté beaucoup de choses sur comment actionner deux parties et comment les faire fonctionner sans faire voir la soudure.
F : Par contre, on a parfois le sentiment qu’il y a trois morceaux en un. C’est vraiment ça, je pense, qui est assez bluffant avec l’écriture de l’album.
J’ai parfois la sensation que des thèmes reviennent et quand je vérifie attentivement, je m’aperçois que ça n’est pas le cas. C’est assez étrange mais je comprends mieux maintenant que je lis ce livre qui est très étrange lui aussi.
G : Oui, c’est le principe de métamorphose permanente. Les choses qui se répètent mais jamais tout à fait de la même façon. Dans le même temps, c’est tellement organique que t’as l’impression peut-être de l’avoir déjà entendu à un moment dans le disque, ou dans le morceau, alors qu’en fait pas du tout.
« On a beaucoup travaillé les transitions. J’ai tenté beaucoup de choses sur comment actionner deux parties et comment les faire fonctionner sans faire voir la soudure. »
À quelques semaines de la sortie de l’album, dans quel état êtes-vous ? C’est maintenant que ça devient réel ?
S : On s’aperçoit surtout qu’il y a encore beaucoup de boulot à faire, à tous les niveaux. Il faut trouver des dates, et des moyens de faire parler de l’album avant sa sortie. On travaille des morceaux pour la suite aussi. Il y a beaucoup d’excitation, évidemment.
G : Quand on a reçu les vinyles il y a deux semaines, ça a été une grosse excitation pour nous. Pouvoir enfin voir le rendu du travail autour de la pochette fait par Philomène de Broqua, une cinéaste qui travaille sur du 16mm, qui s’est déjà occupée de certaines projections pendant nos concerts. C’était important pour nous qu’elle travaille sur l’esthétique du disque. Elle a d’ailleurs fait la dernière vidéo pour le titre « Psaume 45 ». C’est elle qui s’est occupée de la pochette et de l’intérieur. Il y a aussi une photo de Sarah Hottiaux qui fait des photos de live et qui, elle, s’est occupée de la vidéo pour « Island ». On a pas mal discuté avec le label, Teenage Menopause, pour que l’objet représente bien notre univers graphique. Il y avait une certaine appréhension au moment d’ouvrir les disques, de voir comment ça allait ressortir. Ce sont quand même des impressions de 16 mm qui ont été scannées. Au final, on est très satisfaits du résultat et de comment le disque sonne. Maintenant, on a juste hâte qu’il sorte et de faire la release à la station, le 10 octobre.
Ça fait combien de temps que vous travaillez avec ces artistes ?
G : On a commencé à travailler avec Philomène en 2022, au même moment où on a ouvert le Tony, puisqu’elle faisait partie du projet également. Elle nous a vus en live une fois là-bas. Elle nous a proposé de projeter son travail sur nous pendant qu’on jouait, et à partir de ce moment-là, on est devenus très amis. Elle venait au studio presque comme nous, très régulièrement. Elle improvisait un petit peu, elle faisait ses films, ses collages, juste en écoutant dans un coin. Elle travaillait, elle essayait des choses et on découvrait en direct. C’est un petit peu comme si elle jammait avec nous.
Sarah c’était un petit peu plus tard. On s’est rencontrés pendant les live au Tony également et on est aussi devenus amis.
S : Elle fait beaucoup de photos de concerts à Paris et elle nous avait fait de très belles photos de notre premier concert avec Fred, en trio au Point Ephémère. Les photos nous avaient bien frappés et on en a choisi une en noir et blanc pour l’album. C’est la seule photo en noir et blanc, alors que l’ensemble est vraiment coloré. Pour nous, c’était aussi important que son travail soit présent dans le disque.
Comment s’est faite la rencontre avec le label Teenage Menopause ?
G : Elle s’est faite ici même (NdR : au salon du Peine Perdue, le bar au-dessus du Char de Poule dans le 11e arrondissement). On s’est rencontrés avec Frous (NdR : co-fondateur de Teenage Menopause avec l’illustrateur belge Elzo Durt) grâce à beaucoup d’amis que nous avons en commun. Il s’avère qu’il avait écouté les mixes et on en avait un peu parlé ce fameux soir, même si on avait parlé davantage de pierres et de bijoux. Puis, j’ai rencontré Dana (Elfenbaum) qui travaille aussi chez Teenage, à peu près au même moment. Elle aussi avait écouté les mixes et au fur et à mesure on s’est croisés de plus en plus souvent à des concerts et on a beaucoup discuté des mixes, de ce qui pouvait être fait, et très rapidement et de manière très naturelle on a décidé de sortir le disque ensemble.
Qui avait fait ces mixes ?
F : Camille Jamain.
Et l’enregistrement ?
F : Il y a eu Manuel Duval pour la guitare et la batterie.
G : Matthew Sperry qui a enregistré les voix. De notre côté, on a enregistré pas mal de pistes de guitares supplémentaires ainsi que des parties de basse. Fred a enregistré ses parties de son côté. Donc ça a été assez fragmenté.
F : Le processus de mixage a duré aussi plusieurs mois parce qu’il y avait beaucoup de pistes et pas mal de choix à faire. En plus, c’est un premier album, avec tous les écueils dans lesquels il est facile de tomber… Moi, je leur conseillais énormément de prendre leur temps. C’est pas grave, si ça prend un an de plus. L’important c’est que vous ayez du recul et que vous ne regrettiez rien. J’en ai fait pas mal des premiers albums (rires) et je sais bien à quel point ça peut être un processus casse-gueule.
Avez-vous quand même des regrets, des choses que vous auriez faites autrement après coup ?
G : Non, merci à Fred pour tous les conseils qu’il nous a donnés parce que maintenant quand on écoute l’album – et on l’a énormément écouté –, il n’y a pas un moment où je suis déçu ou frustré d’être parti dans cette direction et pas dans l’autre. Il n’y a vraiment aucun regret. On est allés au bout des idées qu’on avait, avec les capacités qu’on avait. On a eu la chance de pouvoir vraiment aller au bout de toutes ces idées grâce aux conseils de Fred, de nous dire de prendre le temps. Les autres personnes avec qui on a travaillé nous ont toutes dit la même chose, notamment Camille au mix. Quand on est arrivé pour le mix au début… voilà, on est un duo guitare batterie. L’idée pouvait paraître plus simple qu’elle ne l’était en réalité, parce qu’on avait beaucoup de pistes et énormément de textures. Le premier projet avait plus d’une centaine de pistes avec seulement deux personnes qui jouent, avant même que Fred fasse ses parties. Camille a passé énormément de temps sur le mix et nous a également donné beaucoup de temps pour prendre du recul. Avec beaucoup d’expérience et d’intelligence, il nous a aussi laissé du temps, entre deux mixes, afin de redescendre et d’ingérer des journées longues derrière sa console. Son apport nous a beaucoup aidés et permis d’aller au bout des idées qu’on avait.
F : Il a vraiment poli l’album comme une sculpture. Il a eu beaucoup d’idées de production et ensuite il a même chapeauté le mastering avec Paulie Jan. Ils ont fait un truc absolument incroyable. Ils ont beaucoup discuté entre eux pour faire un disque qui est assez puissant, mais qui n’est pas non plus hyper fort. Il faut même monter un peu le son, à l’ancienne. Ça ne ramène pas forcément du souffle, c’est juste que ça permet à la dynamique d’exister. Il y a eu au moins trois ou quatre allers/retours de mastering, justement, pour chercher ça. C’est quand même étonnant de bosser autant sur un album… enfin moi, ça m’était arrivé sur certains de mes projets. Les derniers disques de Oiseaux-Tempêtes sont beaucoup plus produits que les premiers ou que peut-être Le réveil des tropiques, par exemple. Une fois que le disque est sorti, je l’écoute une fois en vinyle pas fort, une autre fois très fort, et après je le range et je ne l’écoute plus jamais, sauf si j’ai besoin de réapprendre certains morceaux. En fait, c’est impossible de le réécouter parce qu’on est en surcharge. Au bout d’un moment, tu te dégoûtes. (Rires) Comme un cuisinier qui n’arrêterait pas de goûter sa sauce. À la fin, t’as plus faim.
C’est une bonne analogie.
F : Mais c’est pas pour ça que c’est dégueulasse, hein. (Rires) T’espères juste que les gens vont aimer, mais toi c’est sûr que tu ne peux plus manger de ça pendant un bon moment. (Rires)
G : Le travail du mix nous a quand même permis d’améliorer notre rapport au son et notre manière de jouer, en nous donnant une petite idée aussi de ce à quoi ça pourrait ressembler sur scène.
Est-ce que sur scène vous vous gardez un espace d’improvisation ?
S : Oui, c’est venu avec Fred. Des parties qui étaient plutôt assez cadrées, peuvent désormais s’allonger plus ou moins selon l’envie. C’est devenu un peu plus free, en effet.
F : Mais sur scène, je n’amène pas de synthés. Ma partie, c’est plus des soufflants et j’utilise ma voix que je passe dans les pédales sur la demande des gars. Je ne sais pas si, à terme, on aura envie d’en intégrer au set. Un ou deux morceaux pourraient s’y prêter. Enfin, moi je trouve que quand ils sont tous les deux, ils ont déjà une spécificité sur scène qui est hyper forte. L’idée qu’on se fait de l’album et de sa production est très différente de ce qu’on peut ressentir quand finalement on les voit sur scène. Évidemment on n’a pas encore joué devant des gens qui n’avaient pas écouté le disque mais parmi les gens de notre entourage, devant qui on a joué, et qui l’ont écouté, personne ne nous a dit que les synthés manquaient. Par contre, c’est vrai que j’apporte une deuxième voix qui passe quand même dans les machines et je joue des soufflants… Je fais des clochettes, des trucs comme ça, il y a quand même pas mal de textures que j’amène, mais sur la question des synthés, on n’a pas encore testé. C’est possible qu’on le fasse un jour. Le 10, ça m’étonnerait, mais c’est quelque chose qu’il faudra essayer. Ce sera peut-être super, mais ça peut être aussi un écueil d’enfermer le son du groupe dans cette texture-là qui déjà, en fonction des espaces dans lesquels il joue, sonne très différemment. Il y a vraiment un aspect électrique/acoustique qui est très fort dans leur son. Cela dit, il y a un ou deux morceaux sur lesquels j’aimerais jouer les parties de synthés peut-être un peu plus médium, qui ressemblent à des orgues. Ça pourrait être marrant mais vous ne jouez pas non plus tous les morceaux du disque. Il y a d’autres morceaux joués sur scène qui sont pour le disque d’après. Après, je pense que les gens qui aiment le disque ont des chances de se retrouver dans ce qu’ils vont voir en live.
Comment définirais-tu leur spécificité à deux sur scène que tu évoquais ?
F: En fait ça n’arrive pas souvent de faire face à un duo qui est en même temps très abrasif… Parce que bon, il n’y a pas de basse quoi ! (Rires) Super abrasif et en même temps ultra élégant et assez doux, tout en ayant une énergie relativement fofolle, punk et débridée. Ils ont un son assez unique, un peu à la Twin Peaks, mais il n’y a pas de subs. (Rires)
Et donc, vous avez des nouveaux morceaux… Vous travaillez déjà sur le prochain album ?
G : On a pas mal de morceaux déjà écrits en partie. Suffisamment pour qu’ils puissent être joués en live. Des morceaux dans lesquels on se projette complètement mais qu’on maintient encore assez ouverts à ce stade. Il y a encore beaucoup de choses à faire pour un prochain disque, même si on a envie de s’y atteler rapidement. Des nouveaux morceaux sont déjà joués en live, d’autres qu’on ne joue plus et qui demandent à être travaillés encore. Un répertoire commence déjà à se dessiner. Quelques idées un peu différentes de celle de Thousand Fates. On a quand même amené ces morceaux à un point où on peut les jouer en live. Dans les mois à venir, on a bien envie au studio de se prendre des moments de travail pour essayer des choses sur ces morceaux. Avant ça, on a surtout envie de tourner et de défendre le disque qui existe déjà, aussi pour tous les gens qui ont permis à celui-ci d’exister.
Je tiens encore une fois à remercier Dali Zourabichvili et les membres du groupe pour leur patience et leur compréhension.
Interview réalisée par Max
La release party de Thousand Fates se tiendra le 10 octobre à la Station. EVENT FB