Bandeau provisoire

Coilguns – Everything We Love, We Destroy

Posted by on 7 novembre 2026 in Chroniques, Toutes les chroniques

(Humus Records, 6 novembre 2026)

Parfois, un disque vous percute, à l’exact moment où vous vous trouvez. Et parle aussi bien à votre cœur, qu’à la tête… tout en vous secouant les tripes. L’ironie, c’est que le disque furieux dont on va parler est… suisse, venu donc d’un pays à la neutralité proverbiale. Un comble pour cet Everything We Love, We Destroy à la teneur politique plutôt élevée.

Cela fait plusieurs années que l’on croise Louis Jucker, sur disque et sur scène. Au gré de ces nombreux projets, surprenants parfois (remember Suitcase Suite et ses valises musicales), et on est toujours emporté par son humour et un enthousiasme communicatif. Il revient ici en majesté avec Coilguns, un an à peine après Odd Love. Album suivi d’une tournée de 85 dates, à ce jour la plus importante que le groupe ait effectué. Signe que leur musique et leurs concerts tendus et furieux ont bien essaimé en Europe et ailleurs. Et ont permis d’imposer le quatuor helvétique comme un acteur majeur des scènes hardcore, noise, punk… En juillet dernier, lors d’un concert tardif mais glorieux aux Eurockéennes, Louis Jucker a fini par descendre de scène et checker en sprintant (presque) tous les spectateurs encore présents. Cette humanité et cette urgence sont au cœur de ce cinquième disque et elles font un bien immense à l’heure où l’Histoire semble récidiver ses heures les plus obscures. 

Un an auparavant, toujours en juillet, c’est Refused que je croisais à Zurich pour la dernière tournée des Suédois. Il semble que le flambeau soit donc resté en terre helvétique et que le quatuor mené par Louis Jucker ait décidé de l’ériger tel un phare dans la nuit actuelle. La voix screamée du suisse qui hurle un espoir féroce et raconte l’urgence d’un monde qui vacille n’a rien à envier à celle de Dennis Lyxzén, excusez du peu. Le premier single, qui donne aussi son nom à l’album, raconte ainsi ni plus ni moins les promesses oubliées (?) de l’écologie mondiale et ses conventions (de vœux pieux) pour le climat. Pas vraiment un tube de l’été, fut-il caniculaire. Il y a un besoin vital de dire sur ce disque comme il y eut un besoin vital pour le quatuor de coucher sur bandes les idées comme elles venaient au gré de la tournée d’Odd Love et de ses rencontres. Le quatuor, son studio suisse fraîchement rénové, eut ainsi tout le loisir d’enregistrer ces dix chansons qui forment un bloc de rage (plus ou moins) contenue, d’une urgence vitale, un monolithe de musique heavy qui parfois semble imploser, car sous cette rage, une petite mélancolie est bien là. Un piano, quelques accords de guitare acoustique (l’interlude « Days Before the War ») ou le timbre de Louis Jucker qui module vers un chant clair plus fragile. Il n’en faut pas plus pour nous terrasser aussi bien que les assauts furieux de murs de guitares détunées. Pas loin d’être la description parfaite de « Forever Chemicals » qui évoque la pollution plastique et les PFAS. Sur les quarante dernières secondes, la voix, ici bien plus gracile, de Louis Jucker manque de se casser :

« You know this will never fade away
We’re all surrounded by your microscopic plastic waste
And it’s our curse to feel we’re part to what remains »

« Peace Trader » et sa chronique du droit international dévoyé (la neutralité suisse en prend un coup) n’est pas en reste avec sa rythmique pachydermique et un duo vocal dantesque. Le groupe qui a intégré un bassiste pour ce disque semble lui avoir donné pour mission de poser des mines sur lesquelles on va joyeusement se faire exploser tout le long du disque. Sur « Replication Crisis », le chant de Louis Jucker allume une mèche et nous voilà lancés dans la fuite en avant permanente de ce premier tiers de disque.

« Tell me how we failed again
I can no more stand this game
I’ve got still hopes and everything we shared »

C’est le souffle déjà coupé que l’on accueille les arpèges (presque) tranquilles de « Platform Decay » qui interroge le monde digital et célèbre les activistes digitaux. L’indépendance face au techno-fascisme en somme. Le groupe suisse a eu le bon goût de joindre au disque un presskit très fourni où il donne moult informations sur la teneur des chansons ainsi que des détails de production et de processus de compositions très instructifs. Un régal. Ce second tiers de l’album est plus décousu entre le midtempo de « Platform Decay », le punk furieux de « Punisher Disclaimer » et l’interlude acoustique de « Days Before the War ». Mais il offre un (semblant de) répit et un contraste bienvenu avec le reste de l’album, ce bloc de musique heavy que l’on reçoit comme un wagon de briques dans la poire. Car les quatre derniers titres ne feront pas de prisonniers. La basse bombarde avec constance sur le splendide « Teach Ourselves » et libère l’espace, parfaitement comblé par des guitares acérées et joueuses. Louis Jucker s’époumone comme un beau diable et les hurlements croisés nous rappellent d’autres francophones, les tout aussi recommandables belges de It It Anita. « Carbon Magic » qui évoque le greenwashing des multinationales et la fable de la compensation carbone est un des sommets du disque. Riff dissonant tendu, section rythmique en mode bulldozer, ligne vocale façon hymne, un break comme une accalmie avant l’assaut final. Un deuxième single parfait, même si le groupe ne l’avait pas envisagé au départ, mais ils furent convaincus par les premiers retours autour d’eux.

« All you’re selling are lies and fakes
Your carbon magic is just a waste »

« Forever Chemicals », cette frappe punk à la batterie et le chant rageur de Louis Jucker assènent les coups de boutoirs nécessaires pour abattre enfin la citadelle et ses multinationales. Le petit piano à l’arrière-plan sur le refrain est bien parti pour me hanter un moment. Comme ce mur de guitares des quarante dernières secondes. Quelle claque ! Pour finir sur une note d’espérance, les Suisses ont choisi un manifeste, « Perfect Fit Content », tour à tour inquiet et épique. Qui, s’il propose dans sa dernière minute, avec la voix de Anna Sauter-McDowell, le constat froid et réaliste que la Musique ne change pas le Monde, garde bien à l’esprit que ceux qui l’écoutent et la partagent, la communauté humaine unie peut, elle, peut-être le renverser.

Et sur un sublime crescendo d’asséner :

« Every melody that’s born
Has an ear somewhere that’s waiting to join
Since all good music’s made of quotes
We hope these words can win your vote
We know this system brings you down
We won’t forget to bring you up
We’ll always need something to trade
Please help us fix it up and quit » 

Dans le clip en stop-motion de « Everything We Love, We Destroy » signé par Nathan Jucker, frère de Louis donc, une pelote dénoue un fil rouge ténu, lien fragile destiné à rassembler les morceaux d’un monde explosé. Puissent ces dix chansons en faire de même. 

(Et comme dirait feu un vieux groupe suédois: « We need new noise, new art for the real people! »)

Sonicdragao

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