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DIIV – ZIRP!

Posted by on 5 novembre 2026 in Chroniques, Toutes les chroniques

(Fantasy, 30 octobre 2026)

Le 25 août 2025, le vénérable magazine américain The New Yorker publiait une très longue enquête de Kelefa Sanneh, dans laquelle ce dernier se demandait pourquoi la critique méchante avait disparu. Sanneh se souvenait des critiques de sa jeunesse, qui n’hésitaient pas à mettre de très mauvaises notes aux disques, parfois assorties de commentaires cinglants. Robert Christgau, du Village Voice, était l’un des spécialistes de la diatribe caustique et ironique, qui frappait comme un coup de fouet. À propos de Street Hassle de Lou Reed – disque en demi-teinte, même si le morceau-titre reste un chef-d’œuvre absolu –, il écrivait : « Je sais que Lou s’est démené sur ce coup-là, mais il s’était tout autant démené sur Berlin ; comme tant de ses contemporains, il ferait peut-être mieux de ne pas chercher à créer des chefs-d’œuvre. » Cette critique valut à Christgau d’être mentionné dans le live de Lou Reed, Take No Prisoners : « Ah, les critiques… Vous savez ce que fait Robert Christgau au pieu ? Ce serait pas le genre à baiser des pieds ? » Oui, la critique d’antan était plus méchante, et peut-être parfois injuste, mais elle était aussi lue et prise en compte par les artistes. Le format papier était roi. On achetait parfois les magazines précisément pour y lire ce genre de méchancetés.

Le passage au numérique a sans doute quelque peu éclipsé ce genre d’exercice. Les raisons sont en réalité multiples. Il y a d’abord le fait que, grâce aux (à cause des ?) réseaux sociaux, tout le monde se prend pour un critique. Et les commentaires lapidaires, c’est là qu’on les lit. Les webzines qui survivent, eux, doivent leur privilège d’écouter les disques en avant-première au bon vouloir de labels qui cherchent avant tout des médias pour promouvoir leur musique, et pas vraiment des pisse-froid qui viendraient systématiquement en dire du mal. D’ailleurs, on ne reçoit certaines des plus grosses sorties que quelques heures avant leur parution. Et le temps qu’on ait pu les écouter, elles ont déjà été adoubées par des hordes de fans. À quoi bon gâcher de l’encre ou de l’espace-disque à dézinguer un album de Taylor Swift, au risque de se retrouver submergé de mails d’insultes de Swifties ? (NdRC : surtout qu’on se fout royalement de Taylor Swift) Alors, les webzines les plus influents ont quelque part retourné leur veste. Autrefois pourfendeurs du mainstream, ils ont totalement embrassé une forme de « poptimisme » et créé un univers de bienveillance, aussi bien à l’égard des artistes les plus marginaux que des stars multimillionnaires. Quand un groupe autrefois chéri produit un disque moins bon que les précédents, on fait parfois un exemple pour amuser la galerie – le fameux ’0.0’ attribué par Pitchfork à NYC Ghosts & Flowers de Sonic Youth, un disque qui n’en méritait pourtant pas tant. Mais, globalement, un groupe peut désormais sortir un album lénifiant et redondant : la seule chose qu’on lira, c’est une chronique qui préférera se concentrer sur les paroles ou le contexte de production, en employant des termes suffisamment neutres pour parler de la musique : « en demi-teinte », « ambiance léthargique et lancinante », « voix diaphanes », etc. C’est bien, ça permet de ne heurter personne.

Vous voyez où je veux en venir ? Bon, je ne suis pas très subtil. ZIRP! de DIIV est donc bel et bien en demi-teinte, lancinant, léthargique et diaphane. En d’autres termes : chiant. Il est chiant comme le cours d’économie auquel son titre me fait penser*. Je pourrais vous parler de politique de « quantitative easing », de ses effets sur la consommation des ménages, l’épargne et les investissements, de son inefficacité en cas d’aggravation d’une crise économique, des risques qu’elle peut faire peser sur les marchés boursiers, où les investisseurs vont se ruer vers des actifs plus risqués pour engranger des bénéfices… Oui, je pourrais parler de tout cela. Mais jamais, je pense, je n’arriverais à être plus monotone, unidimensionnel et, donc, chiant que ce disque.

Auteur de l’extraordinaire Deceiver en 2019, le groupe de Zachary Cole Smith nous avait alors offert l’album de la rédemption, celui où il racontait comment il avait lutté contre ses addictions. La musique, un mélange de shoegaze à la My Bloody Valentine – en moins aventureux tout de même – et de rock alternatif à la Built to Spill ou Dinosaur Jr. – en moins fougueux, tout de même –, donnait lieu à de très belles plages, dont le trépidant « Blankenship », sans doute son meilleur morceau. Le disque de 2023, Frog in Boiling Water, reprenait les choses là où Deceiver les avait laissées, mais en se concentrant sur les aspects les plus mous et les moins mélodiques. Un morceau pompait sans vergogne le riff d’« In Only Said » de MBV, et c’est à peu près le seul souvenir qu’il m’en reste. Je ne l’ai jamais réécouté et je ne m’en porte pas plus mal.

Alors, autant le dire tout de go : ce disque souffre à peu près des mêmes maux, et enfonce même le clou en adoptant un son plus pop. Mais une pop sans tube, sans mélodie, sans aspérité. « Kid », le single, c’est juste du mauvais Phoebe Bridgers… Euh, pardon, juste du Phoebe Bridgers. Et « Trillion », on en parle ? Un morceau à la Strokes, gorgé d’autotune, qui a au moins le mérite d’être un peu marrant. Parce que, pour le reste, qu’est-ce que c’est triste, délavé… Alors oui, on a compris que c’est un disque qui critique le capitalisme, que les méchantes banques, elles sont pas sympas… Mais dire tout ça avec l’énergie d’une biche qui se fige en regardant les phares d’une bagnole lui foncer dessus, est-ce que ça vaut vraiment le coup ? Je pourrais vous donner plus de détails, mais cela nécessiterait que j’écoute le disque une fois de plus et, désolé, c’est au-dessus de mes forces. DIIV est désormais perdu, et le seul service qu’il pourrait encore rendre à l’humanité, c’est de se séparer.

Bah, sinon, pour les critiques méchantes ? Ben, il vous reste Gonzaï et Exit Musik. (NdRC : et merde…)

Yann Giraud

*ZIRP! est l’acronyme de Zero Interest Rate Policy ou politique de taux d’intérêt zéro.

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