Interview – Bambara

Publié par le 24 juin 2022 dans Interviews, Non classé, Toutes les interviews

Depuis 2018 et son troisième album, Shadow on Everything, Bambara a pris un envol certain et ne semble pas pressé d’atterrir. Confirmation avec son dernier EP, Love on My Mind, douloureux à accoucher et un peu plus long à se dévoiler, mais toujours aussi délectable avec ses participations féminines remarquées et ses arrangements somptueux. Après un arrêt forcé de près de deux ans, dans un New York à l’effervescence soudainement mise en veilleuse, le trio d’Athens, Géorgie, retrouve les joies des tournées, en première partie d’Idles ou en tête d’affiche, avec de nombreux nouveaux morceaux à défendre. C’est donc un groupe épanoui et enthousiaste qui répond à nos questions.

« L’autre jour, quelqu’un nous a sorti qu’on était « post-Idles » ! (Rire général) Mais c’est quoi ce délire ?! »

© Pooneh Ghana

Les textes de ce nouvel EP sont beaucoup plus personnels, même si par leur biais tu donnes la parole à un personnage principal, une femme photographe. Par quoi ont-ils été inspirés ?
Reid Bateh (guitare-chant) : Durant la pandémie, en écrivant les textes, je regardais beaucoup de photos dans l’espoir d’y retrouver l’énergie de New York, puisque nous étions tous confinés. Je cherchais cette énergie un peu chaotique et intime. Et c’est au travers de certaines photos que je l’ai enfin retrouvée, notamment dans celles du livre de Nan Goldin, The Ballad of Sexual Dependency. Je l’ai beaucoup regardé et c’est ce qui m’a inspiré ce personnage photographe. De cette façon, je pouvais également raconter des histoires au travers de ses photos.

Il s’agit donc également d’une conséquence du confinement… De manière générale, t’inspires-tu beaucoup des grandes villes ? New York évidemment vu que tu y vis, mais aussi celles que tu as l’occasion de visiter en tournées comme Paris ou Londres ?
Reid : Oui, absolument. J’observe toujours et je prends constamment des notes. Je m’inspire beaucoup de ce qui m’entoure, ce qui est évidemment devenu plus compliqué avec le confinement. Les photos m’ont donc aidé.

Est-ce aussi pour cette raison que tu as choisi d’apparaitre sur la pochette d’album ?
Reid
: Oui, car ce disque est plus personnel, plus intime. Moins ombrageux et mystérieux, plus…
Blaze Bateh (batterie) : Direct.
Reid : Je voulais qu’on ait le sentiment de voir à travers les yeux de cette personne.
Blaze : La plupart de nos pochettes étaient jusque-là sombres, à dominance noire. On s’est dit que cette fois notre musique avait suffisamment évolué pour que le visuel aille de pair avec elle. Je suis ravi du résultat obtenu et je pense qu’il a pris le public quelque peu au dépourvu.

Reid, tu as l’habitude d’écrire les textes une fois la musique composée. Ça a de nouveau été le cas pour cet EP ?
Reid
 : Oui.

Vous ne pouvez envisager de faire l’inverse ?
Reid
 : On n’a jamais essayé, car pour nous la composition est si importante que si on procédait de manière inverse, on aurait l’impression de composer pour une bande originale, plutôt que d’écrire des chansons. Ce n’est pas ce que nous souhaitons, nous voulons apporter du soin à nos compositions avant que j’y ajoute mes textes.

Je te pose cette question car tu es également écrivain. Ne t’est-il jamais arrivé de penser que tel écrit pourrait donner un excellent morceau ? Tu tiens à ne pas mélanger les deux ?
Reid
: On pourrait peut-être essayer. On pensait par exemple à un moment à réaliser un livre-audio que j’écrirais et lirais sur fond de musique composée spécialement.
William Brookshire (basse) : Oui, ça pourrait être marrant. Mais ce n’est pas gagné ! Ce serait différent parce qu’on aurait moins de liberté, il faudrait vraiment s’adapter au récit et créer quelque chose de spécifique pour que ça fonctionne. Il ne s’agirait pas seulement de créer une atmosphère, de se lâcher sans avoir une idée du résultat à obtenir, il faudrait avoir davantage une vision d’ensemble.

Votre musique possède d’ailleurs des qualités très cinématographiques. Je sais que vous vous inspirez notamment de Wong Kar-Wai ou David Lynch. J’imagine que vous adoreriez composer une bande originale, partir d’un scénario ou d’images pour composer. Et d’une certaine manière, Night Chimes (NdR : un EP ambient enregistré en 2014 et s’appuyant sur des samples et des voix transformées) en était presque une… sauf qu’aucune image n’y a jamais été associée.
Blaze : Exactement. C’est un aspect de notre musique qu’on aime beaucoup. On adore se plonger dans ce genre de sons, ne pas se préoccuper d’éventuels textes, simplement composer des paysages sonores.

Votre premier album Dreamviolence comportait des morceaux très courts, instrumentaux. Est-ce parce que vos capacités étaient plus limitées à l’époque et que vous n’aviez pas encore l’expérience, voire la confiance, pour en faire de vraies chansons ? Avez-vous des regrets de ne pas avoir exploité davantage ces sortes d’interludes ?
Reid
 : Non, je ne dirais pas qu’il s’agissait d’une question de confiance, on voulait résister à la tentation de composer de manière conventionnelle car on trouvait ça ennuyeux. Et on considérait qu’à la seconde où un morceau pouvait être perçu comme lassant, il fallait s’arrêter. On aurait pu en faire durer certains plus longtemps, mais je trouve cool l’idée de cracher à la face du mode de composition traditionnel. Ça me convient, et ça fonctionnait pour ces albums. Ensuite, tu évolues et peux expérimenter davantage, mais là, c’était vraiment l’idée. On n’avait aucun problème de confiance en nous.
Blaze : Oui, on avait même peut-être trop confiance ! (Rires)

Reid, ta voix se marie très bien à celle de chanteuses. Tu chantes avec Bria Salmena (Bria, Orville Peck, Frigs) et Drew Citron (Public Practice) sur cet EP et ce n’était pas la première fois que tu te prêtais à l’exercice. Chanter en duo constitue-t-il un challenge particulier pour toi, et notamment avec des femmes ? Adoptes-tu une approche différente ?
Reid : Non, mon approche n’est pas différente. Ça n’a jamais été compliqué car j’adore tout ce qu’une voix féminine peut apporter, la texture, l’émotion… et aussi un autre angle, d’une certaine manière. Je ne crois pas chanter différemment quand une chanteuse est à mes côtés. En fait, ça dépend des morceaux. S’il s’agit de duos comme « Mythic Love » ou « Backyard » (NdR : sur Shadow on Everything en 2018), je peux chanter différemment, mais c’est surtout parce qu’il s’agit d’une chanson triste, d’amour, donc j’adopte un chant plus vulnérable.

« On a commencé à jouer de la musique ensemble à l’âge de douze ans. On a développé notre propre langage. Je suis sûr que des gens extérieurs au groupe qui nous entendent communiquer doivent se dire : “Mais de quoi parlent-ils ?!” »


Tu ne ressens pas le besoin de t’adapter à l’autre chant ?
Reid
 : Non, je vais souvent chanter plus bas, dans un registre plus baryton pour qu’elles puissent chanter plus haut. Mais c’est technique… Il n’y a pas vraiment de différence.

Avez-vous déjà pu interpréter certains de ces morceaux en duo en concert ?
Blaze
: Une fois seulement ! Il y a quelques jours.
Reid : Emma Acs est de Copenhague, elle a ouvert pour nous là-bas et nous a demandé si on pouvait jouer ensemble « Mythic Love ». On a accepté avec plaisir. On a répété deux fois avant et c’était très bien.
Blaze : J’ai adoré !
Reid : Habituellement William et Brian (NdR : Keller Jr., guitariste) reprennent les harmonies féminines en live.

(À William) Tu essaies d’imiter les voix féminines ?
(Reid se marre) William : Je fais de mon mieux !

Vous avez mis du temps à composer ces nouveaux morceaux, vous avez même recommencé à zéro et abandonné les premiers titres écrits. Malgré tout, vous n’avez sorti qu’un EP. C’était le but initial ?
Blaze : Oui et ça s’est révélé très difficile en partie pour cette raison. Quand tu composes un album de douze ou treize titres, tu peux développer plusieurs styles, trouver un équilibre. Un EP ne dure en revanche que vingt minutes, chaque seconde va être scrutée. Composer avec ce format à l’esprit constituait donc un plus grand défi. 

Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné la première fois ? Y a-t-il des chances pour que ces morceaux ressurgissent plus tard après les avoir retravaillés ?
Reid
: On a réutilisé certains passages, mais les morceaux entiers, je ne veux plus les entendre !
Blaze : Pour chaque album, on enregistre des textures, des couches sonores pour les intégrer aux morceaux, on en a utilisé certaines initialement prévues pour l’EP original. Mais c’est à peu près tout. Les chansons manquaient d’inspiration. On les a composées juste après l’annulation de la tournée, on a essayé de se convaincre qu’on était vraiment concernés, mais au bout d’un moment, on s’est rendus à l’évidence… Je crois que William a été le seul à nous dire : « Oh non, les mecs… » (Rires)
William : (Rires) Oui, c’était ma réaction au fait de tout balancer. J’essayais de nous encourager : « C’est cool, continuons ! » Mais il n’y avait rien à en tirer.

Pour être honnête, la première fois que j’ai écouté l’EP, je m’attendais à davantage de surprises puisque le communiqué de presse insistait sur votre évolution. On trouvait déjà de nombreux arrangements et des participations de chanteuses sur les albums précédents. « Little Wars » se démarque et peut-être que l’aspect général du disque est un peu plus lumineux, mais c’est à peu près tout ce que j’ai noté…
Reid
 : On a emprunté quelques nouvelles directions. D’abord, ce disque est bien plus minimaliste. Généralement, on avait tendance à inclure énormément de textures et de sons. On en a encore mis beaucoup, mais chacune d’elles prend plus d’espace et ça représentait déjà un changement énorme pour nous.
Blaze : Oui. On a également apporté plus d’attention à la batterie et aux percussions pour qu’elles ressortent bien plus, car auparavant, elles étaient plutôt enterrées sous le reste. Ces changements d’ordre technique sont très importants pour nous. On est aussi allés plus loin avec les arrangements.
Reid : Et le ton global est un peu différent. Moins sombre, moins oppressant. J’ai vraiment une impression d’ensemble d’un disque plus lumineux. Cet EP nous a vraiment donné envie de l’utiliser comme point de départ pour le prochain album.

Est-il difficile d’être frères jumeaux dans le même groupe ? Vous habitez également ensemble, vous n’êtes jamais séparés…
Blaze
 : Je dirais qu’au contraire, c’est plus simple.
Reid : On joue de la musique ensemble depuis si longtemps… Et on considère aussi William comme notre frère.

Vous arrive-t-il d’avoir les mêmes idées qui surgissent au même moment ?
Les trois d’une seule voix
 : Oh oui !
Blaze : Franchement quand on compose tous les trois aujourd’hui, on n’a presque pas besoin de se parler. On est dans notre élément. On anticipe ce que va faire l’autre.
Reid : On a commencé à jouer de la musique ensemble à l’âge de douze ans. On a développé notre propre langage. Je suis sûr que des gens extérieurs au groupe qui nous entendent communiquer doivent se dire : « Mais de quoi parlent-ils ?! »

Vous venez de jouer avec Idles sur quelques dates. Comprenez-vous le fait que vous soyez associés à cette « nouvelle scène post-punk » ou vous sentez-vous différents ? Notamment de par l’aspect western gothic de votre musique, qu’on ne retrouve pas chez la plupart de ces autres groupes…
Reid : C’est drôle… On fait de la musique depuis si longtemps qu’on nous a collé de nombreuses étiquettes différentes au fil des années, alors que notre style, lui, n’a pas beaucoup changé. Maintenant, tout le monde semble obsédé par le terme « post-punk », et on nous range donc dans cette case. Techniquement, on l’est, mais je trouve assez débile cette obsession de vouloir toujours tout étiqueter. L’autre jour, quelqu’un nous a sorti qu’on était « post-Idles » ! (Rire général) Mais c’est quoi ce délire ?! Peu importe, on est en bonne compagnie car je trouve qu’Idles est un groupe vraiment fantastique.
Blaze : Je ne nous trouve pas de lien de parenté musicale avec eux, mais j’en ressens un en tant que personnes.
Reid : Oui, et les voir jouer sur scène est toujours une putain d’expérience.
Blaze : C’est un groupe génial. Mais on n’a jamais eu le sentiment d’appartenir à aucun mouvement, car on a toujours fait notre musique dans notre coin, que ce soit à New York ou à Athens, d’où on vient. On continue de notre côté.
Reid : De nouveaux mouvements apparaitront toujours, et on continuera d’évoluer en parallèle. On jouera parfois avec certains de ces groupes… Mais c’est la première fois qu’on nous associe à un de ces mouvements. C’est assez étrange, mais je n’y vois aucun mal.
Blaze : Ça donne simplement envie de s’extraire de cette bulle. 
Reid : Oui, de toute façon les gens cherchent à nous catégoriser de manière trop simpliste.

Ce n’est que de la paresse journalistique.
Reid
 : Exactement.

D’autant qu’à vos débuts, votre musique était très noisy et lo-fi, elle n’avait rien à voir avec celle de groupes post-punk comme Joy Division ou The Cure à leurs débuts. L’autre comparaison récurrente, plus compréhensible, est celle avec Nick Cave qui a commencé dans un groupe noise et difficile d’accès (NdR : Birthday Party) avant d’évoluer progressivement vers une musique beaucoup plus apaisée et romantique.
Reid
: Oui, cette comparaison-là, on la comprend totalement.

Vous entamez une nouvelle tournée après un arrêt forcé longue durée. N’est-ce pas un sentiment étrange et générateur de stress de pouvoir enfin jouer les morceaux de Stray sur scène que vous avez enregistrés il y a plus de deux ans et d’avoir un autre EP à défendre désormais ?
William
 : On doit jongler un peu entre les deux. Faire en sorte que les deux disques soient bien représentés. Mais ce n’est pas spécialement difficile. C’est même excitant que le public n’ait pas encore eu l’occasion de voir ces chansons. Il y a l’attrait de la nouveauté. On n’a pu faire qu’une courte tournée avant le covid.
Reid : Et je pense que les morceaux de Stray sont ceux qu’on a le plus travaillés pour être prêts sur scène. D’habitude, quand on compose un album, on n’a pas le temps de penser à l’adaptation des morceaux en live. On ne s’intéresse qu’à la façon dont l’enregistrement va sonner. Et quand une tournée démarre, il faut les retravailler pour s’assurer qu’ils vont bien sonner.
Blaze : On se prend bien la tête pour le faire mais on manque toujours de temps.
Reid : Même ce soir, pendant les balances, on réfléchissait à l’adaptation des morceaux. On y travaille constamment. On veut toujours s’assurer pendant les balances d’avoir suffisamment de temps pour bien y réfléchir et pouvoir faire des tentatives. Ce n’est jamais gravé dans le marbre. Mais ce n’est pas stressant, on était frustrés de ne pas pouvoir offrir à ce disque la couverture qu’il méritait. Il existe toujours des zones de flous dans certains morceaux sur lesquelles on doit travailler pour que ce soit excitant à jouer.

Interview réalisée par Jonathan Lopez, à retrouver également dans new Noise #62 actuellement en kiosques.
Merci à Marion Seury.

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