Fantastic Planet de Failure a 30 ans. Chronique

Après un excellent premier album en 1992 avec Steve Albini aux manettes portés par des tubes comme « Macaque » et « Screen Man », Failure sort de sa zone de Comfort et gagne en ampleur avec Magnified deux ans plus tard. Un succès d’estime plus qu’un véritable carton commercial mais le groupe commence à évoluer, est respecté et se paie même le luxe d’une tournée avec Tool.
Failure sort donc un album tous les deux ans et pour le troisième, il nous fait le coup classique : la major, les plus gros moyens et SPOILER la drogue à foison qui mènera inéluctablement au split. On connait le scénario par cœur, il manque un peu d’originalité. Ce qui en contient un peu plus, c’est ce groupe, singulier à bien des égards, et ce disque, assez unique en son genre. Failure joue certes du rock alternatif, comme on peut le dire d’un groupe sur deux à l’époque, il offre quantité de gros riffs et refrains marquants mais il n’est pas tout à fait comme les autres, il est attiré par les sonorités étranges et autres textures singulières.
En 1996, Failure a donc de l’ambition. Et peut-être aussi le sentiment qu’il n’en a plus pour très longtemps. Le groupe souhaite passer un palier, sortir son magnum opus. Il veut prendre son temps, s’appuie sur du matos plus sophistiqué (il passe ainsi d’un 4 pistes à un 24 pistes), embauche le très inventif Kellii Scott à la batterie et ne s’encombre pas d’un producteur, il se charge lui-même du boulot. Le résultat est sidérant, Failure gagne en puissance et en subtilité.
Dès les premières secondes de l’album, de drôles de sonorités retentissent et nous confirment que l’on vient bien d’atterrir sur une autre planète, sans trop savoir si elle est si fantastique qu’on veut bien nous le vendre. La réponse ne tarde pas à tomber. Ce disque d’1h07, inspiré par La planète sauvage de René Laloux, dispose de bien des arguments à même de séduire celui qui y pose le premier pas… et ceux qui ne sont pas du genre à explorer chaque recoin ne savent pas ce qu’ils loupent. Car bien sûr, en nous collant d’emblée « Saturday Saviour » et « Sergeant Politeness », on n’a guère le temps de s’acclimater et cette entame peut s’avérer assez trompeuse. Failure délivre du rock efficace et, somme toute, assez calibré. Les gros refrains sont de sortie (« Pitiful » plus loin fait au moins aussi bien), parviennent même à être diablement accrocheurs sans s’avérer soulants, ce qui pour l’auteur de ces lignes (bien exigeant en la matière) demeure assez inexplicable. Mais Fantastic Planet n’a rien du banal album de rock alternatif, bien foutu, mais ressemblant à tant d’autres. « Smoking Umbrellas » dégaine d’emblée un riff qu’on peut suivre les yeux fermés et on ne voit absolument pas arriver cette fabuleuse ligne de basse et encore moins son pont déroutant d’où semblent émerger quantité de créatures non identifiées. Sur « Dirty Blue Balloons », le break de batterie assorti d’une montée progressive avant décollage et lâcher de ballons s’apparente à un bouquet final que l’on n’imaginait pas se voir offrir.
Les deux leaders, multi-instrumentistes, sont quasi indissociables. Qui de Ken Andrews ou Greg Edwards a composé ou joué quoi ? On ne le sait jamais vraiment, à la manière de Lennon et McCartney, ils co-signent chacun des morceaux. « Nous sommes les deux compositeurs, point. On se complète, celui qui n’est pas responsable de la composition initiale apporte toujours un élément essentiel à la composition » nous expliquait Greg Edwards il y a quelques années dans notre fanzine #2. Qu’importe, au fond. L’essentiel, c’est qu’on plonge à chaque coup. On passe avec ravissement d’une « Pillowhead » nerveuse de 2’20, menée par une section rythmique offensive, en rangs serrés, au superbe « Blank » où le chant apaisé de Ken Andrews fait merveille, sur fond d’arpèges rêveurs, tricotés avec soin. On entend des rires, on plane. « I’m living on the moon » nous glisse-t-il et on va y rester encore un petit moment. Évidemment, le voyage évoqué par les deux co-pilotes se déroule sous forte influence d’opiacées et tout l’album reflète cette dépendance.
Bien qu’affalés au fin fond de leur cratère, Andrews et Edwards sont tout sauf plongés dans une torpeur léthargique, ils sont même alors au sommet de leur créativité. C’est d’ailleurs la première fois que Failure incorpore les « Segue », ces interludes instrumentales, très cinématographiques, qu’on retrouve ici au nombre de trois et qui deviendront une marque de fabrique du groupe (ils ont uniquement fini par être abandonnés sur les deux derniers disques en date).
Chose peu banale mais finalement logique lorsqu’on parle d’un disque si abouti, Fantastic Planet finit en trombe avec cinq morceaux parmi les tout meilleurs. Surtout des morceaux d’une tout autre atmosphère, jouant la carte de l’apaisement après une série de tubes, des plus percutants. Ainsi, la ballade stellaire « The Nurse Who Loved Me » fera fondre tout être normalement constitué et même d’autres un peu plus azimutés, comme Maynard James Keenan, grand amateur du groupe, qui reprendra le titre avec A Perfect Circle*, ce qui vaudra à bien des losers de contracter le syndrome Johnny Cash avec « Hurt » (vous l’avez si vous êtes un winner). Toujours en apesanteur, le merveilleux « Another Space Song », son intro de batterie pour tous les air-batteurs singeant Kellii Scott, ces quelques notes éthérées du plus bel effet… Et puis, fait-on suffisamment attention à cette basse qui laboure tout en arrière-plan ? Assurément pas puisque je le redécouvre au moment où je l’écris. Un contraste brillant. De ces morceaux parfaits où tout s’imbrique si bien qu’on ne distingue même plus ces différents composants. Ils auraient pu s’arrêter là (et moi aussi mais vous n’êtes pas sortis), cela aurait donné cinquante minutes d’un album franchement monstrueux mais pourquoi pas y ajouter un coup de grâce ? Voire deux, sinon trois ? Failure nous inflige ainsi « Stuck on You » qui a tout de l’hymne. À ceci près qu’il décrit une descente aux enfers à l’héroïne, cette putain d’addiction dont il est si compliqué de se défaire, alors même que le groupe est en train de se désagréger, victime dudit fléau. Vous me laisserez bien appuyer sur Repeat ? Rien qu’une fois. Impossible car la basse de « Heliotropic » ratisse dur dans ce morceau assez halluciné, presque indus, au final bien bruitiste. On ne peut pas le qualifier d’accrocheur mais on ne réfutera pas le terme de monument. « Please let the lost get lost » écrivait alors Greg Edwards, qui souhaitait que tout le monde lui lâche la grappe. On arrive au bout. Il faut bien, on a tous une vie. La boucle se bouclera à la lumière du jour avec le retour des bruitages bizarres qui nous avaient accueillis plus d’une heure auparavant, à l’entame de ce fascinant voyage. Et « Daylight », aussi étrange qu’obsédant, finit de nous scotcher. Tiens, un solo. Et un final qui nous emmène loin, au moment de quitter avec force nostalgie cette curieuse mais, il faut bien le dire, fantastique planète.
La sortie de ce disque majeur a subi bien des contretemps. Leur label Slash, alors en fin de course, n’a jamais été en mesure de lui offrir la sortie promise et Failure a bien failli se retrouver sans label. Au lieu de cela, Fantastic Planet est sorti chez la major Warner qui venait de gober Slash tout cru. Un moindre mal qui n’a toutefois pas pu empêcher l’inévitable crash. Face à un Greg Edwards s’enfonçant inexorablement dans la dope, son alter ego musical, Ken Andrews, n’a eu d’autre choix que d’arrêter les frais. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Elle eut été sacrément frustrante. Elle prendra une tournure inattendue dix-neuf longues années plus tard avec la sortie de The Heart is a Monster, qui avait tout du miracle, suivi de trois autres disques, quasiment du même acabit (on adorerait enlever ce « quasiment » mais ça ne veut pas vraiment prendre avec le dernier en date, à notre grand désarroi). Trente ans après ce chef-d’œuvre, Failure est donc toujours là, plus populaire que jamais même. Comme quoi dans la musique, il y a parfois une justice.
Jonathan Lopez
*Greg Edwards a d’ailleurs intégré A Perfect Circle en tournée en 2018, remplaçant James Iha, et c’est toujours le cas aujourd’hui.