Emma Ruth Rundle – These Killing Times

Nous avions laissé Emma Ruth Rundle en 2021 avec Engine of Hell, bel album éminemment personnel et épuré au possible, où le piano menait les débats, en alternance avec une guitare acoustique. Une approche radicale à sa manière qui rendait forcément ce disque quelque peu austère, éprouvant et, il faut bien le dire, un brin redondant. Sentiment déjà éprouvé par le passé avec Providence de Shannon Wright, auquel on n’a rien à reprocher, sinon d’être un album de piano. Nous aurions pu croire à un prolongement d’Engine of Hell à l’écoute du premier single au nom trompeur qui ouvre l’album. « Powerless » est bien porté par une mélodie de piano sur les couplets mais l’explosion soudaine sur le refrain nous emporte d’un souffle et balaye nos déductions simplistes. Nous voilà presque revenus au temps de Marriages. Entre la beauté des arrangements, le chant toujours ensorcelant d’Emma et ce refrain dévastateur, nous avons été immédiatement séduits par ce morceau finalement plus radio-friendly que ce à quoi la chanteuse-compositrice nous avait habitués. Ce n’est pas un gros mot, d’autant que cette accessibilité n’est pas forcément représentative du reste de l’album. La piste suivante, « God’s Picture », nous renvoie ainsi à la Emma plus fragile et exposée sur une musique faite de piano et de cordes effleurées. Ces deux facettes qui ont accompagné toute sa carrière sont présentes tout au long du disque et en font sa force.
Pourquoi changer une équipe qui a tout gagné ? C’est un habitué que l’on retrouve au son. Le CV de Sonny DiPerri parle pour lui (My Bloody Valentine, Jane’s Addiction, Protomartyr, Nothing, DIIV…) et son expérience commune avec ERR est un atout immense, tant pour elle que pour nous, auditeurs. Comme toujours avec ce duo-là, nous bénéficions d’un son au plus près des instruments et de la voix d’Emma, capturant chaque mouvement fugace, ne gommant aucune imperfection, et nous donnant l’impression que la dame nous murmure à l’oreille. S’imaginer assister à un live, en tête à tête, avec une artiste à la sensibilité exacerbée que l’on devine régulièrement en proie au doute, demeure une bénédiction.
Au-delà de cet allié de poids, l’artiste américaine a choisi cette fois de s’entourer d’acolytes, plus ou moins réguliers, pour ne pas ruminer ses démons dans son coin mais, au contraire, affronter avec conviction ces temps qui tuent (et ils le font avec un acharnement certain*). Citons notamment Jess Gowrie à la batterie (que l’on entend habituellement aux côtés d’une autre dark-folkeuse de choix, Chelsea Wolfe) et Troy Zeigler à la basse (collaborateur de Serj Tankian qui avait déjà épaulé Emma à plusieurs reprises, notamment sur Marked For Death en 2016 qui reste son chef-d’œuvre indéboulonnable). Nick Reinhart (Tera Melos) et Gina Gleason (Baroness) sont, pour leur part, venus prêter main forte à la six-cordes. Une flopée de voix participent également aux chœurs, parmi lesquelles Marissa Nadler. Vous savez (presque) tout du casting et de la démarche. Et si nous reprenions l’écoute ?
Est-ce son entourage galvanisant, le contexte brûlant et révoltant dans lequel est né le disque ? En tout cas, il nous semble entendre à plusieurs reprises une chanteuse plus combative et affirmée, moins vulnérable qu’à l’accoutumée (sa rage à peine masquée sur « Human Kindness », des mots qu’elle prononce dents serrées alors que des guitares metal avancent à pas lourds**), tout en nous gratifiant de sa palette vocale extrêmement large (le troublant « Enough » qu’elle porte sur ses frêles épaules et certains aigus de « Catherine Wheel » qui ne sont pas sans rappeler PJ Harvey). Son regard défiant et autoritaire sur les photos promo se situe d’ailleurs à l’exact opposé de la pochette de Marked For Death où elle ressemblait davantage à une créature recroquevillée et apeurée (VOIR ICI).
Que ceux qui avaient fondu face à l’Emma Ruth Rundle bouleversante, empreinte de fragilité et paradoxalement réconfortante d’antan, ne prennent pas tout de suite la fuite. Ils ne seront pas totalement dépourvus, notamment face au délicat et sublime « Don’t Delay Heaven » qui tutoie la grâce avec son piano d’une beauté à vous fendre l’âme. Peut-être le plus beau morceau de l’album. C’est toutefois un disque qui laisse davantage de place au contraste – au niveau du chant on l’a dit, mais pas seulement – et laisse pénétrer quelques rayons de lumière assez francs (jusqu’à s’achever sur l’élégiaque et moins convaincant « Oceans of Time », à grands renforts de chœurs). Ainsi, le très beau « Anvil » qui sonne merveilleusement organique et apaisant s’autorise une envolée aussi éblouissante que ravageuse, entre post-rock et shoegaze. En parlant shoegaze, l’étonnant « Catherine Wheel », à défaut d’évoquer l’illustre groupe du même nom, déconcertera plutôt par son motif orientalisant. Et le contraste évoqué s’avère peut-être le plus prégnant sur l’envoûtant « Enough » où, après un refrain magnétique (« these killing tiiiimes », on y revient), une nuée d’oiseaux paraît s’envoler tout en douceur, à l’opposé de son final chaotique – pour ne pas dire cacophonique – avec un Patrick Shiroishi déchainé au saxophone.
Ce n’est pas franchement l’artiste qui nous semblait la plus désignée pour nous inciter à prendre les armes et affronter These Killing Times mais avec cet album d’une grande intensité, porté par une assurance nouvelle, Emma Ruth Rundle se révèle extrêmement convaincante et toujours aussi attachante. Espérons que cette évolution lui fasse également le plus grand bien sur le plan personnel.
Jonathan Lopez
*Rappelons que « Powerless » devait initialement se nommer « Noam Chomsky is Dead to Me », suite aux révélations de liens entre l’auteur que chacun pensait immensément respectable, avec ce gros dégueulasse d’Epstein. Énième désillusion procurée par un monde qui ne nous épargne rien.
**On y retrouve une autre vieille connaissance, Bryan Funck de Thou, qui vient se mêler aux chœurs.