Elsdeer + Norman Would @ La Pointe Lafayette (Paris), 20/03/2024

Publié par le 2 avril 2024 dans Live reports

© Stéphane Pestourie

Son nouvel album sous le bras, l’excellent Whenever You Land, chroniqué d’une plume de maître ici par le patron des lieux, Norman Would était à La Pointe Lafayette ce mercredi soir du mois de mars, alors que dans l’air se faisaient sentir les premières douceurs nocturnes du printemps.

Devant un parterre de gens bien, il délivra une performance sensible et profonde, piochant dans son répertoire une poignée de perles minimalistes et épurées. Ce n’est pas comme si c’était la première fois qu’on le voyait et force est de reconnaître que le garçon s’affirme concert après concert comme un interprète à la hauteur de ce qu’il propose sur disque. Seul sur scène avec une guitare en bois, la chose n’est jamais gagnée et on peut vous sortir une liste longue comme un truc long de gars qui n’ont jamais réussi à transcrire sur scène ce qu’ils avaient poli pendant des mois en studio (ou du moins pendant des semaines, n’exagérons rien). La version de « Otherwise » que l’on trouve sur Whenever You Land par exemple, nous a toujours semblé inatteignable en concert, faute de basse et de trombone, pourtant Would réussit parfaitement à recréer cette cassure sur scène et cette perte d’équilibre soudaine que l’on ressent à l’écoute de son album. Ce soir à La Pointe Lafayette, son interprétation avait de quoi filer la chair de poule à glisser comme elle l’a fait sur une fine pellicule de givre. La grâce avec laquelle il effleure les sentiments les plus fragiles l’inscrit dans le sillon d’artistes auxquels il a souvent été comparé. Nous pensons à Mark Lanegan, évidemment, Elliott Smith, et tous ces « écriveurs de chansons » à qui l’on demande de souffrir un peu plus que nous afin de rendre la vie supportable et la douleur d’être, presque belle.

À mi-parcours de son concert, il passe de la guitare acoustique à l’électrique comme on passe du portrait au paysage. C’est le même vertige qui nous paralyse et c’est peine perdue que d’essayer de lui résister. On a beau faire partie des convertis de la première heure, on se demande encore comment il arrive à cristalliser l’instant comme il le fait. On espère ne jamais avoir la réponse, ce serait trop triste.

Le concert achevé, le retour à la vie est un peu étrange. On se retrouve entre amis et on fait semblant de débriefer ce que l’on vient de voir. L’idée même de voir un autre groupe tout de suite après a quelque chose d’un peu agaçant et bien que ça ne soit pas notre genre, l’envie de râler et d’aller ailleurs nous effleure, histoire de garder encore un peu le goût du concert. Personne pour nous suivre, on se dit qu’on va quand même laisser une chance à Elsdeer, le groupe en tête d’affiche, tout en sachant très bien qu’on mettra les voiles à la première occasion. Le truc que l’on n’avait pas prévu, c’est qu’on allait complètement tomber sous le charme de la musique de ce quintet de Berlin (avec un Irlandais dans ses rangs, si on a bien tout suivi). Contre toute attente, on est resté jusqu’à la fin et on en aurait même bien repris une dose supplémentaire. 

© Xavier Lages

La musique flirte avec l’indie-folk à la Big Thief (l’influence la plus évidente) avec ses mélodies en trompe-l’œil, à la fois intimes et évidentes. Emmenés par Denise Dombrowski (chant, guitare et violon), les membres de Elsdeer passent d’un instrument à un autre en gardant toujours une maîtrise parfaite du son et un sens profond de la mélodie. Outre le socle traditionnel batterie/basse/guitare, leur musique s’enrichit de sonorités électro et free avec l’apparition ponctuelle d’un saxophone et d’une clarinette en plus du clavier. Si le banjo est somme toute assez convenu dans le paysage indie-folk, il nous a surpris, ce soir-là, car nous n’avons pas l’habitude de le voir joué comme il le fut. Bien sûr, l’attention est attirée avant tout par la performance vocale de Denise Dombrowski qui est d’une justesse et d’une beauté certaines. Sans trop en faire et sans rien singer, elle nous évoque des grands noms tels que Judee Sill et les Kossoy Sisters. Cerise sur le gâteau, un intermède instrumental totalement expérimental, avec le saxophone en lead, qui eut pour bénéfice d’offrir une nouvelle vision du groupe alors même que l’on commençait à s’en faire une idée précise. Le concert s’achève et on est resté jusqu’au bout, comme la plupart de nos amis et des gens présents ce soir-là. 

Il est assez rare que l’on réagisse ainsi lors de la découverte d’un groupe sur scène. Si nos coups de cœur sur disque s’enchaînent à un rythme soutenu (et salvateur), ça n’est pas si souvent que l’on s’enthousiasme pour un groupe dont on n’a jamais rien entendu auparavant. Quand ça arrive, c’est d’autant plus marquant et significatif. 

La soirée fut donc réussie au-delà de ce qu’on pouvait espérer. Décidément, il n’y a rien à faire, après toutes ces années, on n’a pas trouvé tant de choses qui soient meilleures qu’une belle performance musicale, dans un endroit cool, avec des gens bien. On s’inquiètera le jour où on ne ressentira plus ni le besoin ni l’envie de vivre de tels moments.

Il est d’autant plus triste de constater qu’aucun des artistes à avoir joué ce soir n’avait de label pour sortir ses disques et les faire connaître. On pourrait lancer un appel à la signature, mais comme personne ne nous lit, on retourne à nos illusions et on remercie quand même bandcamp, car on est bien élevé. 

Max

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