La Rumeur – Du cœur à l’outrage

Publié par le 29 avril 2022 dans Chroniques, Incontournables, Toutes les chroniques

(La Rumeur Prod, 23 avril 2007)

Le poison d’avril. C’était le nom d’un premier maxi de La Rumeur paru en 1997. Nous sommes le 25 avril. Le lendemain d’une nouvelle impasse démocratique. Il y a 15 ans, La Rumeur publiait un troisième album, Du cœur à l’outrage, qui dit encore beaucoup du climat sombre d’une France qui n’en finit plus de se diviser dans un statu quo mortifère.

Il y a toujours un lendemain, il y a toujours une suite. Le ton n’est pourtant pas à l’optimisme dès l’entame. L’instru suinte d’une tension sourde avec ce motif de guitare menaçant. Et les 4 MCs de La Rumeur vont égrener d’une voix froide un constat implacable et désabusé. Rien ne change. En 17 titres sombres (14 + 3 interludes en fait), le collectif reprend ses fondamentaux. Un hip hop conscient, parfois brillant, aux paroles ciselées et tranchantes comme des rasoirs. Désormais sous les radars de l’ordre établi (« Non sous-titré ») depuis les poursuites du Ministère de l’Intérieur (avec un certain Nicolas Sarkozy aux manettes) contre Hamé pour la publication d’un texte évoquant (déjà) les violences policières (il sera finalement relaxé après des années de procédures). Mais toujours combatif et sans concessions avec le système. Il suffit de réécouter le subversif « La meilleure des polices » à l’instru hypnotique et le texte d’Hamé, troublant, dans notre société à peine déconfinée et où le recul des libertés publiques s’opère dans un silence assourdissant.

« La meilleure des polices, c’est ton taf, ta télé, tes crédits
Tes anxiolytiques, neuroleptiques, antidépresseurs
Et tout ce que tu prends pour pleurer moins fort la nuit
La meilleure des polices, c’est tes sourires forcés
C’est tes retenues sur salaire
Et le découvert avant la fin de la semaine
C’est la peur de faire un pas, puis deux, puis trois
Parce qu’enfant, on t’a dit que t’étais une merde
Et que t’as fini par le croire
La meilleur des polices, c’est tout ce qui te fait marcher droit
Avec ton propre consentement, sans jamais montrer les crocs…

…Tout ce que tu bectes pour garder le goût
De moisir à crédit dans un putain de trou »

Monumental. Si les instrus ont délaissé les accents jazzy et cinématographiques de leur chef-d’œuvre de 2002, l’immense L’ombre sur la mesure, et se révèlent plus synthétiques et froides, les thématiques retrouvent un peu plus de variété que sur le précédent Regain de Tension. Le verbe toujours acerbe, surtout quand il revisite les heures sombres de l’Histoire hexagonale. Entre Françafrique et ravages du colonialisme (« Tel Quel »). Le monologue du Bavar sur « Nature Morte » renvoie ainsi à l’énorme « 365 cicatrices » comme « Que dit l’autopsie » interroge sur les relations troubles entre business et politique sur le continent africain (avec un sample d’un discours de Patrice Lumumba, une des figures de l’indépendance du Congo belge). C’est la grande force de La Rumeur. S’éloigner des poncifs du hip-hop, refuser le jeu de l’égo-trip et de ses clichés. Et arpenter des territoires rarement abordés dans la chanson française (comme l’identité sur « Là où poussent mes racines »). Et quand un de ses MCs joue le jeu de l’introspection, nul repli nombriliste mais plutôt des chroniques nocturnes subtiles (et aux instrus plus apaisées) quoique désabusées (« Quand la lune tombe » pour Ekoué, « Un chien dans la tête » pour Hamé, et « Du sommeil, du soleil, de l’oseille » pour Le Bavar). On trouve aussi un petit tube avec « Je suis une bande ethnique à moi tout seul » où l’on retrouve la guitare rugueuse de Serge Teyssot-Gay (invité comme sur Regain de Tension, et bandmate d’Hamé dans Zone Libre) qui s’offre un de ses meilleurs riffs. Et comme toujours, un bon paquet de titres comme autant de cocktails molotov sur la tronche de la France d’en haut. Le menaçant « Comme de l’uranium » en tête. Le groupe est sans illusions et tire toujours à bas réelles (« En vente libre » et son gimmick orientalisant), se faisant même un témoin implacable des émeutes de 2005 dans la charge vitriolée de « Qui ça étonne encore ? ».

« Et on a noyé dans des litres d’essence
Le souvenir borgne de l’innocence
En équilibre sur un fil de feu
Comme une corde à pendre au cou des fourgons bleus
C’est ni le pied ni la gloire quand tout crame
C’est même pas une réponse à la hauteur du drame
Mais c’est comme ça, c’est tout, c’est tout ce qui reste
Quand le quartier fait même peur à la peste…

Ils m’ont parlé des 30 glorieuses
Dois-je les avertir que la suite sera laborieuse
Purée, ils n’ont pas fait que jurer notre perte
Censurer nos têtes, murer les portes et déclencher l’alerte
Quel sera le prochain à laisser des plumes sur le goudron
Quand pour un frangin abattu ils diront ce qu’ils voudront ?
Il n’est plus question de calme, pleurer c’est pas notre came
Mais l’air est au napalm »

10 ans après Le Poison d’Avril, La Rumeur frappait à nouveau un grand coup. Et livrait une masterclass de hip-hop hardcore de plus. Dans l’ultime et collectif « Les bronzés font du rap », La Rumeur et ses invités (Casey, Prodige, B.James…) livrent un dernier refrain comme un programme fataliste :

« Quand les bronzés font du rap
Qui peut les conduire en taule, c’est qu’il n’y a plus rien d’drôle
Quand les bronzés font du vrai rap
Sans ménager la Gaule, il n’y a plus rien d’drôle »

Pas drôle en effet. Mais toujours indispensable. Un nouveau titre (« Saturé ») est sorti il y a quelques semaines. Prélude à une suite de l’aventure ? 2022 a bien besoin d’une nouvelle Rumeur.

Sonicdragao

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