DISCO EXPRESS #19 : EELS

Publié par le 2 février 2022 dans Chroniques, Disco express, Non classé

À l’opposé de notre rubrique sobrement intitulée « discographies » qui se veut objective, exhaustive et documentée, nous avons choisi ici de vous résumer chaque mois (sauf le précédent) des discographies avec concision, après une seule réécoute (quand ce n’est pas la première !) de chacun des disques. Des avis tranchés, des écrits spontanés, plus ou moins argumentés avec une bonne dose de mauvaise foi et d’amateurisme. Cause hey, this is just music!

Beautiful Freak (1996) : Quelle est la première chose que l’on entend des EELS sur la première piste, « Novocaine for the Soul », du premier album du groupe ? Un « life is hard, and so am I », cinglant, blasé, sur fond de sample inquiétant. Il n’en fallait pas plus pour que l’album devienne une icône, de sa fillette aux grands yeux sur la cover, au solo – disons, aléatoire, de « My Beloved Monster », chanson d’amour pour freaks utilisée dans un célèbre film d’animation d’ogre vert. Un disque pour les aficionados d’indie rock très 90’s, plutôt classique, avec des parcelles de samples, de guitares disto et une pointe de mélancolie que le hasard allait se charger de faire grandir, avec :

Electro-Shock Blues (1998) : Ce serait un euphémisme de dire que Mark Oliver Everett, aka E., leader du groupe, n’a pas une vie facile. Ayant déjà perdu son père adolescent, il doit faire face au suicide de sa sœur pendant que sa mère lutte, malheureusement en vain, contre un cancer du poumon. De ces évènements tragiques, poussera dans la terre meuble des tombes, l’album Electro-Shock Blues. On ne rigolait déjà pas beaucoup, mais les lyrics plongent ici dès la première chanson, « Elizabeth on the Bathroom Floor », dont le titre explicite déjà son sujet quand on connaît le funeste destin de sa frangine. Thérapies d’électrochocs pour cette dernière, chimio pour sa mère, le pauvre tonton E. passe deux années dans les hôpitaux et l’impuissance. En résulte un camaïeu de douleur. Des samples abrasifs, des basses fuzz lourdes, des envolées au wurlitzer légères et tristes, des chansons comme des drames cinématographiques, et une diversité musicale qui oscille, comme perdue elle aussi, entre trip-hop, rock funèbre, et folk lancinant. Considéré par beaucoup comme le meilleur album d’EELS, c’est aussi le plus noir et le plus triste. Notons tout de même le single « Last Stop : This Town », qui malgré des paroles loin d’une blague de Coluche, présage déjà peut-être avec sa mélodie plus-poppy-tu-meurs, un possible retour à la lumière. La terre friable des enterrements nourrira en effet de jolies pâquerettes (« daisies ») jusqu’à éclosion, sur le lumineux :

Daisies of the Galaxy (2000) : Un quelconque lycéen de 1ère L a écrit un jour qu’il fallait savoir tirer les bonnes choses des mauvaises. Dans le mal il y a du bien. Ce genre de banalités. C’est faux. Parfois, la vie ça pue, et ouvrir les fenêtres n’y change rien, car ça pue chez vous. Alors vous sortez respirer. Et c’est ce que E. a fait. Accompagné d’une dizaine de musiciens, EELS propose un disque solaire à contre-pied du précédent. Une compilation de poésies folk, acoustiques ou symphoniques. Le froid des electrochocs est parti avec les guitares fuzz et les samples trip-hop, pour laisser place à la mélancolie organique d’un piano, d’une guitare sèche.
Daisies Of The Galaxy est l’un de mes albums, sinon mon album, préféré de EELS. Déjà car aucune chanson n’est à jeter, mais aussi car il touche du doigt un concept humain difficile à exprimer : la joie mélancolique, la contemplation nostalgique, le calme après la tempête. De l’intro « fanfaresque » avec Grace Kelly Blues, du jazzy dansant avec « A Daisy Through Concrete », de la pop bien putassière (mais qu’on adore) avec « Mr E.’s Beautiful Blues », le retour à l’humour avec « I Like Birds », les petites instrumentales avec « Estate Sale »… Les premiers rires après un drame sont comme les premiers bourgeons après un rude et glacial hiver.
Une flopée de jolis lyrics sur de jolies mélodies, sur une jolie pochette d’album. Daisies of the Galaxy incarne un espoir, le plus simple d’entre tous : celui d’aller mieux. C’est une première conclusion à « l’axe familial » de Mark. Il peut enfin se tourner vers autre chose, peut-être les autres. Mais bon les autres… :

Souljacker (2001) : Les autres, c’est aussi des connards. Eh oui. Inspiré par l’histoire d’un tueur en série (!) qui déclarait voler les âmes de ses victimes, Souljacker sort un an plus tard. La photo de pochette présente un E. méconnaissable, barbu bourru bourrin ; et l’opus débute direct sur « Dog Faced Boy » : histoire d’un gamin à la tête de chien, rejeté à cause de celle-ci. Guitare grasse, voix traînante et beuglements, EELS renouvelle encore sa palette de couleurs, et signe un album de rock au sens noble. Les fans seront déroutés (ils sont pas au bout de leur surprise), et les radios seront tellement frileuses à l’idée de diffuser ces nouvelles pistes que la sortie de l’album fut même reportée aux États-Unis. Pourtant, une fois cette histoire de tueur et l’esthétique « flippante » mises de côté, on est ironiquement très proche des autres albums. Folk acoustique sur « Women Driving, Man Sleeping », pop débraillée sur « Friendly Ghost », et quelques samples ça et là. C’est l’habillage qui change, se parant des habits du conte horrifique, presque burlesque, comme en témoigne l’orchestration bordel-jazz sur « That’s Not Really Funny », proche d’un cabaret burtonien. En fait, c’est tellement proche, que le gai luron se permet même de s’auto-sampler sur « Fresh Feeling ».
Un goût du recyclage qui lui sera reproché sur son essai suivant :

Shootenanny! (2003) : Avec 5 albums en 7 ans, EELS n’a pas chômé. Mais EELS, c’est aussi Butch, batteur mais multi-instrumentiste dans l’ombre d’un Mark Everett charismatique. Butch est épuisé, aussi le groupe se « grouille » de terminer un album pour le libérer. Souvent considéré comme oubliable, Shootennany! est même parfois pris, à tort, pour un album de B-sides. Autant dire que ça ne s’annonce pas bien. Mais qu’en est-il en réalité ? Si l’album est le premier à ne pas se renouveler et donner une impression de « recette », une critique qui reviendra beaucoup ensuite, il propose néanmoins ses petites perles. Côté tragédie, pour les adeptes d’Electro-Shock Blues, on a la violente « Agony », laissant peu de place à l’imagination, ou « Lone Wolf », pas mal non plus niveau titre. Mais deux chansons donnent à mon sens, une légitimité à ce LP désavoué :
« All In A Day’s Work », qui réussit à placer une ambiance blues poussiéreuse qu’on n’avait pas encore entendu de la part du groupe ; et « Numbered Days » qui ouvre une porte vers l’éthérée, l’onirique, qu’on franchira à pieds joints dans :

Blinking Lights (and Other Revelations) (2005) : Double album ambitieux et masterpiece inégalée depuis, oui ça déconne pas, nous voici au cœur de la carrière d’EELS. Car si l’album précédent reprenait quelques vieux textes/idées ça et là, Everett de son côté avait bien envie de remettre le couvert avec l’aspect « plein de potes et de musiciens », qu’on trouvait sur Daisies Of The Galaxy. Mais en plus ouf. Commencé avant même l’écriture de Shootenanny!, Blinking Lights réunit une trentaine de musiciens et d’instruments, des années de moments de vie, de compositions de garage, du cheap à l’élégance, du rock fun à l’instrumentale aérienne. Il justifie à lui seul le côté négligeable du précédent LP. Décrire l’album est difficile tant il est généreux. Une cuisine sans doute bourrative pour certains… Mais qui offre, à qui prend le temps de la dégustation, tout un panel de goûts divers et raffinés. Quelques-unes des plus belles chansons d’E. sont écrites : « Railroad Man » et la pourtant toute simple « Things Grandchildren Should Know », quelque part nichée dans mon top 10 personnel des meilleures musiques de la vie. Rien que ça. Ça déconne pas, je vous ai dit.
En parallèle de l’écriture de son autobiographie, Mark se replonge dans ses affaires de famille, et tente de trouver des réponses, bien évidemment dissimulées sous les lumières aveuglantes de la vacuité de la vie. Les 1h30 de musique passent vite, se répondent, font écho aux albums précédents, créent de nouvelles ambiances, un nouveau vocabulaire plus EELSien que jamais. Les mélodies et harmonies sont à leur plus haut niveau dans ce patchwork de polaroïds mélancoliques sur lesquels on pourrait presque projeter notre propre nostalgie, notre propre memento mori. En gros, une pièce maîtresse comme pouvait l’être Blonde On Blonde de Bob Dylan, par exemple. Un effort qui nécessitera 4 ans pour le digérer, avant :

Hombre Lobo (2009) : Que faire après avoir gravi la montagne ? Après avoir sorti tant de musique, donné tant de concerts, joué avec un orchestre en costume trois-pièces ? Après avoir, pour résumer, été dans l’immensité ? Eh bien, vous prenez tout à l’envers et vous faites dans l’immensément petit. Fini les dizaines de musiciens. Trois potes, un 4 pistes et hop, dans l’appart’ de mamie. Fini les grandes thématiques telles que la transmission ou la foi… On va parler cul. Hombre Lobo, sous-titré 12 songs of Desire, sort son plus beau son rêche, minimaliste, presque lo-fi parfois, pour exprimer cette si plaisante pulsion humaine, sous l’habile métaphore de la lycanthropie. Un parti pris esthétique et musical qui se sent dès la première track publiée, la troublante et lancinante « Fresh Blood ». Le single ouvrira d’ailleurs une tradition : dévoiler en premier la piste la plus chelou de l’album. Car au fond, le reste, s’il apporte un son nouveau, est une continuité du travail du groupe : lyrics intimes comme sur la très réussie slow rock « That Look You Give That Guy », ou encore guitare folk étincelante en capo 12 (pour les connaisseurs) avec « All The Beautiful Things ». Si le précédent était une pièce d’orfèvrerie culinaire, ce retour à la simplicité est ici une viennoiserie tout à fait réussie, qui se digère très bien. Une gourmandise qui laisse le ventre assez léger pour danser sur « Beginner’s Luck », et son rythme chaloupé. Et tant mieux, car quelques mois plus tard à peine sort :

End Times (2010) : Qu’est-ce qui se passe après avoir chopé ? On se fait plaquer. Irrémédiablement. La vie est une baie dont la pointe de sucre ne sert qu’à dissimuler ce poison mortel qu’on appelle la vie. Et à tonton Mark de venir nous conter ses histoires de cœur brisé, qui sonnent comme le gong de la fin du monde dans Tintin. Toujours intimiste, l’ambiance animale de l’Hombre Lobo quitte néanmoins le plateau pour laisser place à la tristesse. Loin de l’horreur de perdre toute sa famille, bien évidemment.
Mou pour certains, poignant pour d’autres, End Times est un journal intime que l’on décide ou non d’ouvrir, mais qui ne s’embarrasse pas de singles, de chansons pop ou de variations. « Mansions Of Loz Feliz » viendra tout de même un instant rappeler Daisies of the Galaxy, avec son riff acoustique faussement bondissant. Mais l’album reste plus proche des pleurs que du nez de clown. Enfin, il faut savoir se ressaisir ! Et cela arrive toujours plus vite qu’on ne le pense :

Tomorrow Morning (2010) : C’est à nouveau quelques mois plus tard que sort Tomorrow Morning, qui clôt cette trilogie du love. Se relever, essuyer sa chiale, relativiser, bref, les lendemains matins de séparations.
En réalité, E. avait en tête une production plus simple et rapide dès Hombre Lobo, dans l’optique de se rapprocher des Beatles qu’il adore, et qui produisaient des albums très rapidement (rappelons que le fab four n’a à son actif que 7 années de discographie). Musicalement, Tomorrow Morning est objectivement plus intéressant que son prédécesseur. Il s’ouvre sur la maintenant traditionnelle « musique chelou », « Baby Loves Me », emportée par des claviers hallucinées. Ces petits bruits, bleeps et autres sons synthétiques seront l’axe développé dans cet opus, notamment sur le très bon « Oh So Lovely », dont la non-présence en single me laisse dans l’incompréhension la plus totale. Le monde est un puzzle incomplet.
EELS n’oubliera pas de garnir sa galette (je suis très bouffe, je sais) de petites pépites classiques, aux arpèges si EELSiens (« Spectacular Girl »). Le son de guitare électrique jouée comme une folk doublée de lap steel qu’on retrouvait beaucoup sur Blinking Lights est aussi présent, avec notamment « What I Have To Offer », chanson fun sous forme de CV tinder, à une époque où l’application n’existait pas encore. Un essai plutôt joli aux accents synth-pop. Et si j’utilise d’habitude ce terme comme la pire des injures, il est ici positif, tant l’album clôture, avec précision, la frénésie de cette trilogie. Derniers instants de ce renouvellement perpétuel qu’EELS avait installé, et qui disparaîtra avec son successeur :

Wonderful, Glorious (2013) : 17 ans ont passé depuis le début. Mark Everett a voyagé aux confins de ses drames, de sa musique, pour offrir un éventail plus large que celui des trois quarts des groupes de rock indé. Pop lumineuse, trip-hop badante, rock lo-fi, chansons bluesy, des orchestres, du synthé, de la fuzz, de l’acoustique, des cithares, des lap steel, du jazzy dansant, de l’indie rock typé 90’s et même du scratching… Le voyage prend fin quand on a fait le tour de la question.
Sort donc Wonderful, Glorious qui est à mes oreilles la première vraie « redite » du groupe. Impossible de ne pas penser à Souljacker en entendant les pistes s’enchaîner sur fond de rock crado. Mais l’effet de surprise est passé. Ici, on se surprend à zapper quelques chansons, trop proches de ce que l’on a déjà entendu. L’album souffre du syndrome End Times, un propos unique sans variation, mais y rajoute l’ennui d’une découverte perdue. Malgré deux singles tout de même agréables (« Kinda Fuzzy », et « Peach Blossom »), je n’ai personnellement pas aimé l’album, pourtant composé visiblement avec la même énergie lo-fi qu’un Hombre Lobo.
… Mais comme la vie est aussi frivole que mon cul, l’album a beaucoup plu, et a parfois même été présenté comme « le grand retour de EELS ». Aléas de la vie, théorie du chaos, tout ça, tout ça. Un grand retour qui redescendra vite de toute manière, avec :

Cautionnary Tales Of Mark Oliver Everett (2014) : L’album répond à la sueur et à la bière par la douceur. Dans la même lignée qu’End Times, il souffre une nouvelle fois des mêmes défauts, mais bénéficie aussi des mêmes qualités. Pour évincer ce qui est une évidence : tout l’album est du même bois, une introspection mélancolique, petits glockenspiels et arpèges en capo 12 (encore !) à l’appui. Rien de neuf à l’ouest, donc. Néanmoins, les plus nerds (dont je fais partie) sauront apprécier certaines subtilités, comme un vieil oncle qui revient avec, certes, ses mêmes petites pâtisseries typiques, mais cette fois-ci, il y a du miel. Et le miel, c’est « Where I’m From » par exemple, qui ose (enfin) plonger dans le côté purement folk, rappelant les belles heures d’un Daisies from the Galaxy, mais rappelant aussi du Neil Young, du Leonard Cohen, références assumées du bougre à barbe. C’est aussi « Mistakes of my Youth », un hymne à tourner la page, mais avant tout le meilleur single du groupe depuis au moins 5 ans.
À partir de ce stade, EELS est une figure du rock, comme aiment le dire trois/quatre chroniqueurs de presse rock bourrés à la bière bon marché. Une figure établie, solide. Une statue qu’on aimerait, peut-être, voir moins figée ? Et justement, la déconstruction s’annonce :

The Deconstruction (2018) : Après 4 années de silence, EELS revient donc avec cette déconstruction annoncée, laissant présager un nouveau départ. En effet, Mark a 55 ans, il est désormais père et joue dans une série de Judd Apatow. Les choses changent vite, Billy.
Et force est d’admettre que les premières pistes vont en ce sens. La première track balancée, chanson éponyme, réactualise l’ambiance quasi-trip-hop des vieux albums des années 90, tandis que « Bone Dry » travestit le rock lourd de Souljacker en lui insufflant un côté quasiment swing. Mais le reste, hélas, pêche par redite à nouveau, sans trop de sel. L’album aurait dû, en fait, se proposer comme un EP, tant il finit par lasser sur la longueur. Des pépites, il en reste toujours. En tête : « Rusty Pipes » et son utilisation littérale du sample qui rafraîchit la technique. C’est un album en demi-teinte, avec de très bons morceaux, et de très oubliables. La déconstruction promise n’a pas eu lieu. EELS reste sur ses appuis et l’on ne peut être que frustrés, tant le groupe est bon quand il se permet d’aller un peu plus loin que le slow rock de papa. Mais peut-on demander au papas d’être autre chose que des papas ? Cette question n’appelle pas de réponse.
Le premier single, « Today is The Day » promettait pourtant un beau retour à la pop putassière (qui m’est si chère), hélas avorté pour l’instant, mais qui peut-être arrivera sur :

Earth to Dora (2020) : Affreuse pochette. Affreuse, affreuse pochette. Une croûte digne d’un travail manuel imposé en maison de retraite. Mais, hé, E. a franchi le pas, c’est maintenant un vieil homme. Eh oui. Dés lors, nous n’attendons pas de nos grand-pères qu’ils nous fassent des blagues de masturbation à la Blink-182, mais nous sommes aussi plus conciliants avec leur radotage. Car ici, tout n’est que meltin’ pot de ce que l’on connaît déjà de EELS : les jolis arpèges, la poésie désabusée, les chansons lentes avec plein de reverb… Mais si l’on s’amuse joyeusement (je sais, il n’y a que moi qui m’amuse, laissez-moi rêver) à décortiquer la musique du groupe, c’est un exercice vain. Car jamais l’intellectualisation de telle ou telle sonorité ne passera outre l’immédiateté d’un sentiment. Earth to Dora n’innove pas, jamais… mais reste parfait. C’est comme ça. Je m’explique : Dans un salon dans lequel je venais d’emménager, le CD tournait, pendant que je lisais à l’angle de ma fenêtre, un bon roman. Je me rendis compte que moi aussi j’avais vieilli. J’avais vieilli avec E. J’étais là, sans le savoir, à attendre les petits arpèges de « Earth to Dora », la pop à claviers de « Are We Alright Again », la voix parlée de « Baby Let’s Make It Real ». Tout était servi sur un plateau d’argent. Suivre un groupe tant d’années, c’est une propre fenêtre sur ses souvenirs. C’est un bon pote, un membre de la famille. Mark a perdu la sienne, mais trouvé une place avec nous. Et l’on se ressemble presque, entre « Gentle Souls », pour paraphraser mon morceau favori de l’album. Earth to Dora est un retour à la terre littérale, et sans doute le meilleur album du groupe depuis au moins 10 ans.

… De quoi ?

La suite ?

Oh, allez. Est-on vraiment obligés de parler de :

Extreme Witchcraft (2022) : Immonde, immonde pochette. Pire que l’affreuse, affreuse pochette de Earth to Dora. Mais ici, le premier single lancé, « Good Night on Earth », ne fait pourtant référence en rien à son très bon prédécesseur. Single « bourrin » qui annonce un de ces albums « rauque’n reaulle » de EELS. Et ça ne manque pas, Extreme Witchcraft, malgré un titre rigolo, est une redite de Wonderful, Glorious, qui était lui-même le premier album à se répéter, à radoter, et ce 9 ans auparavant. Les chroniqueurs quadragénaires à barbe de trois jours et à chemises ouverte sur un T-shirt de groupe des années 90 diront-ils à nouveau qu’il s’agit d’un vrai come-back du groupe ? Certainement, tant avant la sortie tous s’extasiaient déjà sur le retour à la production de John Parish, à qui l’on devait Souljacker. Bon, bien sûr, certains titres, comme « Learning While I Lose », sont à sauver. Sinon, c’est un coup dans l’eau total. Mais comment ne pas finir sur une note pessimiste ? Peut-être, au hasard en grandissant ?

Note pour la suite : J’ai vu EELS en concert plusieurs fois, avec des trompettes, en duo, en mode rock bourrin… J’ai lu ses paroles, son livre, et j’ai parcouru ses B-sides, ses EP perdus, ses bootlegs. La première fois que j’ai eu un de leurs disques, c’était Beautiful Freak. Le CD tournait dans ma chaîne hi-fi la nuit, pendant que je me butais à dessiner pendant de longues nuits blanches, des planches d’analyse d’un putain de stylo bic pour mon école d’art, qui n’avait d’art que le nom. Et j’ai continué.
J’ai réécouté Electro-shock Blues après avoir connu plusieurs décès d’amis et de famille.
J’ai marché dans un Paris ensoleillé, sur la phrase « Walking through the dirty streets of Paris in the hot August heat » de « Grace Kelly Blues ».
J’ai marché dans un Bordeaux hivernal sur « Dead Of Winter ».
J’ai mis « Things Grandchildren Should Know » toute une journée en écrivant mon journal intime d’adulte.
J’ai découvert Bob Dylan par sa reprise de « Girl from the North Country ».
J’ai appris « I Like Birds » à mes élèves quand j’étais prof.
J’ai écouté Souljacker pour me donner de la rage avant d’aller affronter des collègues indigents du petit monde de la BD – oui, je fais de la BD à la base.
J’ai eu envie de prendre ma gratte en entendant le riff de « Gentle Souls ».
J’ai écouté « I’m Going to Stop that I Didn’t Break your Heart » après une rupture difficile.
J’ai chialé sur « Agony ». J’ai fini des soirées la tête entre les mains de fatigue morale sur « Rusty Pipes ». Ou la tête entre des fesses, sur « Jeannie’s Diary ».
J’ai grandi avec EELS à mes côtés. Je pense que, tels de vieux proches, l’on dépasse les notions de « bons ou mauvais albums ». J’attends les albums du vieux bougon E., quoi qu’il advienne. Comme deux seniors qui attendent leur camarade de toujours au bar du coin. Parfois on est déçu, on se dispute, la bouffe servie est dégueu… Mais ce n’est jamais grave. Peu importe que Extreme Witchcraft soit un plat raté, ou que Cautionnary Tales croque mou sous la dent… Rien ne retirera les saveurs d’antan, la magie de Blinking Lights, la poésie de Daisies of the Galaxy, le fun de Hombre Lobo, la joie simple de Earth to Dora. Une très grande partie de mon taf d’artiste, c’est de me nourrir d’autres créations. J’aurai toujours une infinité de gratitude envers E. de m’avoir tant nourri.

Shyle

Eels en 20 morceaux (version Youtube et Spotify)

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