Bandeau provisoire

Interview – Julia Holter

Posted by on 5 novembre 2026 in Interviews, Non classé, Toutes les interviews

Dans la lignée de Something in the Room She Moves, son précédent album sorti en 2024, Julia Holter poursuit sa rêverie avant-gardiste avec le talent qu’on lui connaît et son écriture si singulière et inimitable, dans un nouvel album intitulé Materia. 

C’était déjà le titre d’une chanson du précédent album, elle en propose ici une relecture et un approfondissement avec deux nouvelles versions plus ou moins différentes de l’originale. Nous avons voulu en savoir davantage sur ce qui l’a amenée à donner une suite à Something in the Room She Moves plutôt que de partir sur quelque chose de complètement différent. 

« Ça reste très difficile pour moi d’écrire pendant que je voyage. Je suis dans un état d’esprit qui ne me convient pas, je n’ai pas suffisamment d’intimité ni de temps. »

© Dicky Bahto

Au moment de sortir Something in the Room She Moves, tu avais déjà l’idée de sortir ensuite un successeur direct, qui ne serait pas qu’un simple nouvel album ?
Disons que j’ai gardé le même groupe et j’avais très envie de poursuivre l’aventure avec lui et de surfer sur l’énergie de Something in the Room She Moves. J’ai réussi à écrire quelques nouveaux morceaux pendant la tournée et c’est comme ça que l’idée m’est venue. « The Laugh is in the Eye » fut le premier titre que nous avons enregistré et nous l’avions même sorti en single entre deux tournées. J’ai voulu poursuivre dans cette veine pendant la tournée et voir ce qui pouvait en sortir. Petit à petit, j’ai réalisé que je prenais beaucoup de plaisir à travailler comme ça. 

C’était la première fois que tu composais et enregistrais pendant que tu tournais ?
Oui, même si j’avais déjà tenté de le faire auparavant, j’avais trouvé ça trop difficile. Même pour ce disque, j’ai dû beaucoup le retravailler après coup parce que je n’avais pas eu suffisamment de temps pour m’y consacrer pendant la tournée. Ça reste très difficile pour moi d’écrire pendant que je voyage. Je suis dans un état d’esprit qui ne me convient pas, je n’ai pas suffisamment d’intimité ni de temps. Certains y arrivent très bien, pour moi c’est difficile.

Je crois avoir lu que « My Last One » et « Fantasy » étaient des morceaux que tu avais composés toute seule ?
Oui, quand « The Laugh is in the Eye » venait de sortir, j’avais un peu de temps entre deux tournées et ce sont des morceaux qui ont émergé très spontanément sans que j’y réfléchisse trop.

Pour en revenir au fait que Materia est la suite de Something in the Room She Moves, je trouve évidemment que les deux albums ont des similarités, mais j’ai l’impression qu’on trouve dans le dernier album une mélancolie différente de celle de son prédécesseur et la fin du disque nous emmène ailleurs.
Je pense que les deux albums ont le même point de départ, mais qu’ils partent dans des directions différentes. Il suffit de les écouter pour s’en rendre compte. Après, c’est vrai que la démarche de la production a été très similaire et que ce sont les mêmes musiciens qui jouent sur les deux albums. 
Il faut dire aussi que j’ai commencé à travailler sur certaines des chansons du nouveau disque en 2020, donc il y a un développement commun à celles qui ont terminé sur Something in the Room She Moves. La configuration de la batterie est également similaire sur pas mal de morceaux des deux albums. C’est un peu abstrait et ce sont des détails, mais c’est aussi ce qui les lie. 
Les chansons « My Twin » et « Clepsydra » sont juste des improvisations qui datent aussi de 2020 et qui ont été très peu retouchées par la suite, au-delà des paroles. Une partie de « My Twin » m’a inspirée pour écrire « Fantasy », donc il y a toutes ces connexions qui rendent le tout homogène, j’imagine. 
D’habitude, quand je commence à travailler sur un nouveau disque, je ne pioche jamais dans ce que j’ai fait avant et j’essaie toujours de recommencer quelque chose de nouveau, que ce soit au niveau de la production qu’à celui de ma « poétique ». En ce sens, je pense que Materia est poétiquement très différent de Something in the Room She Moves, mais je suis encore en train d’essayer de comprendre le pourquoi. 

Le disque n’est de toute façon pas simple à appréhender.
J’ai toujours un peu ce sentiment, mais c’est sûr que ce disque est assez difficile à expliquer. Il me fait penser un peu à Ekstasis, l’album que j’avais sorti en 2012. 

Ah bon ?
Oui, il y avait une chanson sur cet album qui s’appelait « Boy in the Moon » qui m’évoque le même type d’improvisation que sur « Clepsydra » et « My Twin ». Comme je te l’ai dit, ce sont des morceaux que je n’ai que peu retouchés. J’ai gardé la mélodie et les harmonies telles que je les avais jouées sur le moment et c’est ce que j’avais fait sur le titre d’Ekstasis. Ce qui les différencie, c’est la boîte à rythmes utilisée sur Materia qui m’a été prêtée par une amie et qui donne au disque sa singularité, que ce soit par rapport à Something in the Room She Moves ou à Ekstasis. C’est un peu vintage mais elle a un son très cool. Je m’en suis servi très simplement sur Materia, de manière très directe et ça change pas mal l’esthétique du disque. 

« J’ai essayé de faire sonner le disque comme quelque chose en lien avec l’eau, quelque chose d’organique et qui résonne. »

Peux-tu m’expliquer la signification du mot « Materia » selon toi ?
Il y a plusieurs réponses à cette question. La première vient du fait que la mélodie de la chanson, « Materia », m’a été inspirée par Hildegard de Bingen (NdR : Née en 1098 et morte en 1179, Hildegarde s’est distinguée dans moult disciplines telles que la médecine, la poésie, la peinture et bien sûr la musique). Les titres de ses chansons sont évidemment en latin. Au début, ce n’était qu’un titre provisoire et je n’y ai pas trop donné d’attention. Et puis j’ai commencé à réfléchir à la racine du mot, à « la matière » et à ce que ça peut représenter. Je ne sais pas trop comment l’expliquer, mais j’ai essayé de faire sonner le disque comme quelque chose en lien avec l’eau, quelque chose d’organique et qui résonne. J’ai aussi pensé à la référence à la figure de la mère. Je suis devenue mère au moment de l’enregistrement de Something in the Room She Moves et avant ça il y avait eu toute la période du Covid durant laquelle j’ai été enceinte et ce fut une période très étrange pour moi. Je n’ai jamais été une personne particulièrement connectée à son corps et tout à coup, j’avais toute cette viscéralité qui m’envahissait. J’avais l’impression d’être un animal. D’une certaine façon, j’ai voulu retranscrire tout ça dans la démarche artistique qui a abouti à Materia. 

Peux-tu m’en dire plus sur l’influence qu’exerce Hildegard de Bingen sur toi, et de manière générale, me parler de l’influence médiévale que l’on trouve dans ta musique ?
C’est la première fois qu’il y a une référence à Hildegard dans ma musique.

Oui, mais déjà dans Aviary (NdR : 2018) il y avait une forte influence médiévale. 
C’est tout à fait vrai. J’ai commencé très jeune à m’intéresser à l’histoire médiévale et à la poésie de ces temps. À une époque, j’étais passionnée par les enluminures et la façon dont les moines travaillaient. Dans les premiers temps du Moyen Âge, il y avait quelque chose de très idiosyncratique dans les formes artistiques qui se développaient. J’aimais leur façon d’écrire et de créer. Un de mes projets consistait à écrire des choses très contemporaines, comme les informations diffusées à la télé ou à la radio, dans un style médiéval, avec des enluminures, etc. 
J’ai également travaillé sur une musique de film pour La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer (NdR : dans lequel Antonin Artaud interprète le doyen de Rouen). Je l’ai déjà jouée quelquefois mais c’est un travail toujours en cours et il est assez compliqué à mettre en place parce qu’il y a beaucoup de chants et de chœurs. J’ai voulu composer quelque chose qui aurait pu exister à cette époque. Je ne suis pas du tout érudite en la matière, mais j’ai tenté de trouver sur Internet des partitions de musiques qui étaient écoutées alors, au début du XIVe siècle.  Mais ce n’est pas du tout la même démarche que pour Materia dans lequel j’ai voulu mettre des plans jazz sur la musique de Hildegard de Bingen. (Rires)

Interview réalisée par Max

Merci à Constance Baumann de Domino.

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