Codeine – Dessau

Publié par le 28 octobre 2022 dans Chroniques, Toutes les chroniques

(Numero Group, 2 septembre 2022)

Parmi les groupes qui ont su pousser le rock dans ses dernières métamorphoses notables au tournant des années 90, Codeine est celui qui l’aura ralenti et dépouillé à son maximum, sublimant une intense mélancolie par une alternance de silences étouffants ou salvateurs et de déchirures soniques, faisant de l’attente et de la lenteur un art de la composition, au point qu’on inventera le terme de slowcore pour décrire leur musique. Réputé pour être un des seuls à jouer plus lentement sur scène que sur disque, le groupe aura eu une existence aussi courte que son influence fut grande (deux albums, un EP). Reformé une première fois pour une tournée en 2012 (sans passer par la France) à l’occasion de la sortie par Numero Group du luxueux coffret When I See The Sun (regroupant les trois disques originaux et moult démos, lives et quelques morceaux inédits), le groupe voit cette année la sortie de Dessau, présenté comme leur véritable second album, enregistré il y a donc 30 ans.

Quand nous avions accueilli Chris Brokaw en février dernier (souvenez-vous, c’était à l’occasion de son concert solo organisé dans le cadre de la soirée Exit Musik for a night #3 à Petit Bain), il nous avait confié avec un enthousiasme non feint que Numero Group allait sortir ce disque, constitué pour lui des meilleurs morceaux enregistrés par Codeine. Il nous avait en outre expliqué que ces morceaux, issus des sessions d’enregistrement au studio Dessau (dont des versions démos sont présentes sur le coffret), ne furent jamais publiés en raison des problèmes mentaux grandissants du chanteur et bassiste Stephen Immerwahr, obsédé par des bruits parasites qu’il était le seul à entendre sur les bandes. Suite à cet échec et à la sortie de l’EP Barely Real, Brokaw quittait le groupe pour se consacrer à Come, son projet avec Thalia Zedek, signé chez Matador. On savait que certains des morceaux des sessions Dessau avaient été utilisés pour intégrer Barely Real, et que d’autres avaient été réenregistrés avec le batteur remplaçant Doug Sharin pour le deuxième album officiel The White Birch. On était donc bien curieux de découvrir ce mystérieux deuxième album perdu, tel qu’il avait été imaginé par le trio originel, et sobrement intitulé Dessau.

Passée la petite déception de ne découvrir que deux morceaux inédits dans la tracklist (qui compte également quatre morceaux initialement parus sur The White Birch et deux sur Barely Real), on est vite emballé par la production de l’ensemble. Alors que le son de The White Birch semblait presque étouffé, Dessau est bien plus incarné et brut, notamment grâce au jeu de batterie à la fois puissant et souple de Brokaw, nettement mis en avant ici et donnant bien plus de dynamique aux morceaux, ainsi qu’aux textures et aux nuances des guitares de John Engle, traitées avec un soin particulier. On se laisse donc embarquer sans sourciller pour cette traversée en terrain connu. À deux à l’heure, donc.

Parfaite introduction de The White Birch, « Sea » ne l’est pas moins ici. Il balaie la riche palette sonore dont est capable le trio, alternance de ciels menaçants, d’éclaircies et de tempêtes déchaînées, et nous emmène d’emblée très loin, au gré des paroles d’Immerwahr, évocatrices de dérive et de perte. On est étonné quelques secondes de retrouver ensuite le fantastique « Jr » (second morceau de Barely Real), comme si un ami nous présentait son best-of perso du groupe (jusqu’ici sans faute), mais on n’y pense pas longtemps, submergé qu’on est par l’émotion qui nous prend aux tripes dès les premières secondes et ne nous lâche pas, entretenue par l’implacable batterie de Brokaw et les riffs entrelacés de guitare et de basse (donnant un air presque shoegaze au morceau, d’autant que dans ce nouveau mix le chant semble encore plus lutter pour trouver une place dans l’espace sonore). L’intro du lumineux « Tom » nous laisse souffler quelques instants, avant que le refrain nous propulse dans un abîme de distorsion. Le premier inédit, l’acoustique « I Wonder », déjà paru tel quel sur la rétrospective, finit la première partie du disque sur une pointe de douceur empreint d’une (vague) note d’espoir, mais « Realize » reprend de plus belle et on est à nouveau soufflé par la puissance du son massif. Ce morceau sidérant (qui ouvrait Barely Real) nous fait basculer d’une ambiance dépressive étouffante à un engourdissement euphorisant et vice-versa, sans que cesse le martèlement d’une lenteur infinie et tout en nuances de Brokaw. Un des meilleurs du groupe, tout le concentré de l’art de Codeine. Le second inédit, le bien nommé « Something New », présent sur le coffret dans une version acoustique, irradie une mélancolie lancinante, emmenée par la voix claire d’Immerwahr, et sonne comme un classique instantané du groupe. À la fin du disque, « Wird » et « Smoking Room » (qui clôturaient déjà The White Birch) sont parmi les morceaux dont le traitement sonore diffère le plus nettement des originaux, et nous procurent le sentiment de les redécouvrir. « Wird », avec le phrasé et les cris étouffés d’Immerwahr, nous malmène dans une pénombre inquiétante, et la noirceur et le son de l’ensemble offrent un pont évident avec le Spiderland de Slint. « Smoking Room », tout en émotion rentrée, avec ses multiples couches de guitares claires et son balancement incertain, nous emmène en douceur vers le fade out final.

Etrangement, on constatera plus tard que les morceaux issus de The White Birch sont tous joués un peu plus vite que les originaux, alors que ceux de Barely Real sont plus lents. Que ce soit volontaire ou pas, et passée la surprise de ce nouvel assemblage de morceaux chéris depuis si longtemps, l’ensemble trouve une homogénéité nouvelle, notamment grâce à ce son nouveau. Un album qui nous conforte dans l’idée que, bien au delà du genre slowcore, Codeine a influencé toute une partie de la scène post-rock, marquée par ces alternances de guitares claires ou saturées, suspendues au-dessus du vide et du silence. Evidemment, on continuera d’écouter The White Birch et Barely Real, pour tous les morceaux qui ne figurent pas ici, mais aussi parce qu’on ne se sépare pas comme ça d’amis de 30 ans. Et puis on n’a rien contre Doug Sharin, même si l’interprétation impressionnante de Chris Brokaw est nettement plus pertinente. On se sent surtout bien chanceux de pouvoir entendre cet inespéré Dessau, et désormais, on attend avec impatience de retrouver le trio sur scène en 2023, comme cela a été évoqué par Brokaw (et confirmé par une première date aux US), en espérant que cette fois ils n’oublient pas la France. A l’affiche d’une prochaine soirée Exit Musik, par exemple ? Qui sait.

Bastien

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