Cheever – Ensimismado

Publié par le 17 mai 2022 dans Chroniques, Toutes les chroniques

(Super Apes/Day Off/Araki, 15 mars 2022)

Le retour des beaux jours n’est sans doute pas le moment le plus indiqué pour vous convaincre d’écouter ce premier album de Cheever, très mélancolique et aux tons résolument grisâtres (reconnaissons que la superbe pochette n’a pas cherché à nous duper). Mais après tout, si nous y revenons régulièrement depuis sa sortie, ce n’est certainement pas le fruit du hasard. Ce disque est plus riche qu’une écoute distraite pourrait le laisser augurer, ce disque fait du bien. En plein cagnard ou sous la neige, ça c’est votre problème. Et le hasard n’est certainement pas davantage responsable de la qualité de cet album puisqu’il a été fomenté par des artistes français chevronnés, en premier lieu desquels Ronan Le Goff (Known As Numbers, The Great Destroyer, Naked Ghost…), entouré notamment du guitariste Gildas qui faisait feu de tout bois dans ChooChooShoesShoot (vous avez déjà mangé du Playland ? Bon appétit). Point d’incendie à déclarer ici mais des songes profonds et habités, des sentiments surgissants, de douces épopées où chaque coup de grosse caisse est pesé, chaque note savamment étudiée, où tout est à sa place et rien ne semble superflu. La voix de Ronan, caressante, ne hausse pas le ton, ne s’égare jamais, elle accompagne en douceur. Et parfois les chœurs féminins de Marie-Laure et Émilie (Naked Ghost) viennent la renforcer, appuyer là où ça fait du bien. Le groupe nantais propose un slowcore classe, à la Bedhead ou The New Year plus récemment, voire Aalborg encore plus proche dans le temps et géographiquement, perdu dans une brume shoegaze, alimenté de fugaces apparitions, s’envenimant parfois et s’aventurant alors en terres post rock, pour quitter le plancher des vaches et regagner les cieux (« When You’re Feeling Tall »).

On a évidemment rencontré plus original, connu plus exaltant en ce début d’année et probablement croisé des chanteurs/chanteuses à l’identité plus affirmée, mais quand il s’agit d’évasion, que le temps devient un allié, Cheever remplit parfaitement son office. L’inspiration n’est pas en reste, l’édifice est soigneusement façonné. La beauté ne s’explique pas et se néglige encore moins. Elle se savoure leeentement (la lumineuse « Holidays » qui nous y propulse mentalement, « Geminy » susurrée avant de s’embraser ou ce « Still » plombé mais remarquablement harmonisé). Et celui qui ne capte pas à qui s’adresse la référence du titre « You Love Me Less » (allez, un petit effort, vous n’avez que deux mots à ôter) devrait saisir la subtilité en y jetant une oreille, si celle-ci ne craint pas les saturations. Mélodique d’un bout à l’autre, Ensimismado rencontre finalement quelques tempêtes qu’il brave vaillamment et parvient ainsi à conserver sans mal notre attention d’un bout à l’autre. Cheever n’est pas un groupe à single qui tue, il s’adresse aux patients et amoureux du beau. Nul doute qu’il en existe encore quelques-uns au sein d’une société où l’immédiateté est reine et toute notion de subtilité ringardisée. Qu’ils se régalent.

Jonathan Lopez

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