Casey – Tragédie d’une trajectoire

Publié par le 12 avril 2022 dans Chroniques, Incontournables, Toutes les chroniques

(A Parte, 27 novembre 2006)

Je n’ai pas de culture Rap. Je suis né à la Musique par le Rock. Un prof de primaire nous faisait chanter « La bombe humaine » de Téléphone en CM1 ou CM2. True story. C’est mon premier souvenir musical. Puis à l’adolescence, le choc Nirvana, comme beaucoup dans les 90’s. A cette époque, en France, le Rock pour le grand public c’était Noir Désir et Tostaky. Sur leur tournée Des visages, des Figures plus tard, vers 2002, la première partie était assurée parfois par La Rumeur, un groupe de Rap, qu’intrigué, j’ai fini par découvrir. C’est mon premier vrai contact – et quelle claque avec L’ombre sur la mesure – avec le Rap hardcore underground, au-delà des figures connues et « rangées » du milieu hexagonal (IAM, NTM, MC Solaar…).

Et de fil en aiguille, via Zone Libre, supergroupe regroupant notamment Serge Teyssot-Gay (ex-Noir Désir), Cyril Bilbeaud (ex-Sloy), Hamé (MC de La Rumeur) puis plus tard Marc Nammour (La Canaille), j’ai découvert l’univers de Casey que l’on retrouve également sur les albums de ce collectif (L’Angle mort, Les contes du chaos).

Dans le milieu quasi exclusivement masculin (pour ne pas dire machiste) du rap français, la présence d’une frontwoman reste encore peu répandue. Proche du label Anfalsh et donc de La Rumeur, Casey signait en 2006 ce premier album coup de poing sans concessions. Et c’est peu dire que cette Tragédie d’une trajectoire m’a impressionné. Et que certaines thématiques restent toujours brûlantes 15 ans après, ce qui est à mettre au crédit des textes de Casey mais renseigne douloureusement sur les faillites de notre modèle social.

Dès le premier titre éponyme à l’instrumentation inspirée, Casey expose sans filtres ses blessures (le racisme ordinaire dans son enfance) et une rage sourde qu’elle exorcise à l’aide de punchlines coupantes comme des rasoirs : 
« Cette belle insouciance de l’enfance / Qui plus tard laisse place à la sagesse / Je l’ai pas connue, je suis noire, née en France / Et maintenue en position de faiblesse / Et aujourd’hui encore, un rien me blesse / Et pourtant j’ai tout fait pour que passent mes traumatismes / Mais c’est dur, il faut que je le reconnaisse / Et y a peu de chances que ça s’tasse avec la vieillesse (…) J’voulais dire qu’il suffit de peu d’choses pour construire un enragé / Qu’il suffit de peu d’choses pour construire un engagé / Quelques humiliations et quelques injures suffisent… Casey, tragédie d’une trajectoire »

À l’image de La Rumeur ou La Canaille, l’intransigeance et la farouche indépendance de Casey côtoient une précision d’écriture remarquable. Les textes sont cinglants, les rimes chirurgicales, servis par une musique agressive qui lorgne parfois vers des sonorités rock (« Qui sont-ils ? », « Suis ma plume  »). Maniant à la perfection la langue, elle distille son talent (son programme est dans « Suis ma plume ») dans des thématiques assez variées, et plutôt loin de tout ego-trip. Sur le superbe « Chez moi », elle raconte ainsi ses origines martiniquaises sur un titre assez apaisé par rapport à l’atmosphère hardcore du disque. Sinon tout le monde en prend sévèrement pour son grade. Dans « Pas à vendre », elle détaille son éthique personnelle et règle au passage avec brio (et un humour grinçant) son compte avec le milieu rap « officiel ». Comme dans l’ultra hardcore et impressionnant « Une lame dans ma veste » aux lyrics létales. Violences policières, racisme ordinaire, justice, la classe politique y passe aussi sur l’explicite « Qui sont-ils ? », une grenade hardcore toujours aussi explosive 15 ans après ! 
« Puisque l’opinion publique demande / Que s’arrête le trafic et la contrebande / Beaucoup plus de flics, de prisons et d’amendes / Selon le dernier sondage de ta commande / Tu scandes, tu gueules, tu fais de grandes tirades / Sur la menace de ces gangs et puis du djihad / Parles d’escalade de violence et te balades / Avec brigades et télés sur nos esplanades / Promets aux Français malades ton aide / Leur dit que la meilleure méthode c’est la plus raide / Afin de terminer pour une fois d’en découdre / Avec ces voyous qui te vendent flingues et poudre / Donc qu’ils viennent sur les listes électorales / Et tu rétabliras l’ordre et puis la morale / Une politique virile car l’immigré s’impose / Voilà ce que ton programme présidentiel propose »

Dans la charge au vitriol « Mourir con », elle flingue à bout portant la gent masculine et la caricature du macho. Quelques-uns peuvent raser les murs. Sans se regarder le nombril, Casey sonde aussi l’intime et ses démons intérieurs. Sa rage intérieure sur « Ma haine », titre au flow de tueur à gages avec en guests Prodige et B. James, collègues d’Anfalsh. Ou son combat viscéral contre l’intolérance sur le brûlot subversif « Je lutte » à l’instru frondeuse. Plus ancré dans le quotidien, « Banlieue Nord » ou « On ne présente plus la Famille » (en duo avec Ekoué de La Rumeur), célèbrent avec fierté et morgue un rap de puriste qui ridiculise la concurrence. Moins essentiel mais tout aussi efficace. Et parce que le disque s’appelle Tragédie d’une trajectoire, on ne pouvait que finir dans une ambiance de psychose et avec une ironie inquiétante « Quand les banlieusards sortent », cauchemar sonore pour le bourgeois aux idées courtes qui vote pour l’ordre et la sécurité.

Antithèse d’un rap ou R&B français sirupeux et/ou racoleur où les femmes sont souvent limitées au rôle de choristes (voire pire), Casey s’imposait dès ce premier disque comme une figure d’importance du Rap hexagonal. Revenue l’an passé via son nouveau projet Ausgang, on peut s’apercevoir que la trajectoire de Casey n’a pas subi l’épreuve du temps. Toujours en colère, en marge, mais la plume létale. On était pourtant prévenus dès 2006 dans « Pas à Vendre » :
 « Mon mode de vie n’est pas à vendre / Mon rap n’est pas à vendre / C’que j’pense ou dis n’est pas à vendre / Si tu crois qu’ça va changer, tu peux attendre… / … Han !! Mon mode de vie n’est pas à vendre / Casey, Anfalsh, les intraitables, les incorruptibles, les redoutables / Han !! Prends ça dans ta gueule ! ».

Sonicdragao

Cette chronique a été initialement publiée dans notre premier fanzine, dont il nous reste quelques exemplaires, à commander à contact.exitmusik@gmail.com

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