Bloodsand – Bloodsand

Nous sommes aliénés et effrayés par ce monde, le flétrissement de l’idéal ne laisse que très peu de place à l’optimisme. Subsiste cette insatisfaction permanente qui fait croire que le bonheur n’est pas ce que l’on possède mais ce que l’on désire, qui est toujours ailleurs et nous échappe au moment où l’on croit l’approcher. En écho à ce triste constat, la musique reste un refuge dont les perspectives permettent d’amortir momentanément la réalité. C’est en cela que Bloodsand, trio montpelliérain monumental, parvient à évoquer une certaine tristesse vidée d’auto-apitoiement, une lucidité qui s’articule en neuf titres percutants comme une balle de revolver après un duel avec une ombre dans le désert, qui rebondirait sans cesse, avant d’atteindre le centre du cœur.
La spontanéité de leur style ne dit pas que ce qu’ils sont, seule l’écoute globale de ce disque corrosif, notamment le grandiose « Drifting Away » dans lequel il est tout aussi clair que leur message est truffé de bonnes intentions, permet de comprendre ce que signifie cette dérive : riffs de guitares mastocs servi par une rythmique de barbelés, et ce chant fulminant. Sludge et grunge se côtoient, ce disque obéit à une seule exigence, l’illustration réciproque du texte et de l’image. Chacun d’entre nous possède en son for intérieur une musique d’accompagnement et Bloodsand pourrait bien finir par squatter votre esprit, notamment avec « Astral Dementia », titre plongé dans un chaudron dont les scories sont purifiées par une charpente musicale puissante, et la voix de Chris portée au pinacle, rugit au milieu de filaments rougeoyants, emportant dans son sillage, une nuée de visions lysergiques.
Bloodsand aborde la question de l’individualisme sur le brûlant « Tv Star Killer Blues », où se succèdent riffs stoner furieux et rythmiques implacables. Les membres de Bloodsand ne font qu’un, s’extirpant des ténèbres pour scier les barreaux d’une cage invisible et sonder l’inconscient. Le trio invite à deviner ce que le silence ne peut exprimer, ce qu’impose le réel et ses déclinaisons, « Green Room II » ( réplique du précédent EP sorti en 2023) monte en puissance, riffs rongés jusqu’à l’os, accélération vertigineuse incorporant des breaks d’une impétuosité échevelée. On assiste à une sorte de montée diluvienne qui déborde et se mêle au titre suivant, « Fix and Drain », VUmètre au rouge, le groupe a dans sa carlingue toute une cargaison de riffs dévastateurs, de haute volée, dispersés durant les six minutes de ce titre hautement maitrisé. « Dead Meat Craving » arrache la couronne des divinités du rock, par cette densité dégoulinante de sang, de sueur, et parachève cet album digne d’un travail d’orfèvre, sans oublier le conclusif « I Guess You’re Something », écorché à vif, atteignant les sphères cryptiques d’un cimetière céleste. Bloodsand est sans le moindre doute un groupe qu’il faut surveiller de près, tant leurs compositions sont ramassées, boueuses et grandioses.
Franck Irle