Big Black – Songs About Fucking

Publié par le 15 mai 2024 dans Chroniques, Incontournables, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Touch and Go, 10 septembre 1987)

Non contents de nous Atomizer avec leur premier album (1986), les Big Black nous invitent l’année suivante à une partie de jambes en l’air entre amis. On ne sait trop si la dame de la pochette prend son pied ou souffre. Probablement les deux. Et on la comprend. Alors que le trio pilonne sans relâche, nous serrons les dents pour affronter les sévices indus menés avec un vice jubilatoire par le trio en rut. Ou peut-être devrions-nous parler de quatuor puisque ce cher Roland est crédité comme un membre à part entière du groupe. Il est vrai que ladite boîte à rythmes tient ici un rôle essentiel. Plutôt que de nous filer la nausée façon bouse 80s sirupeuse comme la plupart de ses consœurs, Roland y va fort sur le matraquage et imprime un rythme frénétique suffocant alors que les guitares au son terriblement tranchant de Steve Albini et Santiago Durango cisaillent tous azimuts. 

Les instruments sont maltraités plutôt que joués, Albini nous engueule plus qu’il ne chante. Parlons peu, parlons bien, parlons vite et fort. Et surtout parlons cul ? Pas que. Il est bien question d’attraction et répulsion sur « Pavement Saw » (« She smokes so self-contently / Makes me sick / But she’s so pretty that I can’t resist / She likes to suffer, she’s has nothing to do / Can’t hate the chick ’cause she’s got no sense / She went through me like a pavement saw ») mais les textes évoquent également les techniques de meurtres sud-américaines (« Colombian Necktie »), un mec qui nettoie son beau camion après avoir balancé un corps dans un étang (« Fish Fry ») ou nous plongent dans la peau d’un gus ayant ingurgité une galette aux vertus hallucinogènes (« Ergot »). Bref, de la douce poésie pour cœurs tendres. 

Les mélodies ne sont pas franchement l’obsession du quatuor. On n’écoute jamais Big Black pour un moment de détente mais pour aller au charbon, libérer la bête qui sommeille en nous et ne demande qu’à sortir les griffes. Big Black dérange, malmène, ne s’embarrasse d’aucun calcul. Il frappe. Partout. Puissamment. Et assaisonne ses coups de généreuses portions de malsain et salace.

Pour le teigneux à lunettes, ce groupe était l’exutoire idéal « je me tirerais un coup de fusil en pleine gueule si je n’avais pas cette manière de relâcher la pression », racontait-il à l’époque. « Je n’aime pas le sport, ni danser sur la disco, je ne me drogue pas et je ne bois pas, je ne me tape pas la tête contre les murs et je n’ai pas d’épouse que je pourrais tabasser, mais j’ai Big Black. » On préfère ça, Steve. Même si ce sont nous qui en faisons les frais.

« The Power Independent Trucking » nous roule ainsi dessus en marche avant, arrière, met des coups de frein à main pour rigoler, repasse allègrement afin de s’assurer qu’aucune vertèbre n’est indemne. Et nous plante là tel un vulgaire sac à fiente après 1’27 de mise au point on ne peut plus explicite. 

C’est crasseux, radical, agressif au possible et ostensiblement repoussant. Il faut en vouloir pour copuler là-dessus. Mais entre le hardcore noisy de « Colombian Necktie » ou « L Dopa », l’exécution méthodique de « Bad Penny », en passant par la relecture du « The Model » de Kraftwerk qui, badigeonnée d’un kilo de rouille, resplendit sous ses nouveaux atours, la face A nommée Happy Otter (on a pourtant connu plus guilleret) cumule les uppercuts à un rythme effréné et nous fait grimper au rideau jusqu’à en arracher la tringle. 

Malgré une légère baisse de régime sur la Sad Otter (guère plus enjouée), le tout est exécuté en moins d’une demi-heure, soit la durée idéale pour un coït de premier choix. Et puis pour se faire hacher menu, on trouve de sérieux candidats comme « Kitty Empire » où la basse de Dave Riley fonce dans le tas, obstinément. Et que fait Roland pendant ce temps ? Il cogne aveuglément et avec passion, telle la brute épaisse qu’il est désormais, sous l’influence néfaste de ses comparses insatiables. « You can’t stop me now » gueule le bon Steve sous des flots ininterrompus de bile déversée. Une idée qui n’avait de toute manière traversé l’esprit d’aucun d’entre nous, pleutres que nous sommes.

Sur l’EP Headache précédant Songs About Fucking, on pouvait lire « pas aussi bon qu’Atomizer, alors n’ayez pas trop d’espoir les potes ». Ça avait le mérite de l’honnêteté. Cet album n’était en revanche orné d’aucun sticker de mise en garde et pour cause. Il est au moins aussi bon, si ce n’est le meilleur. Songs About Fucking était le dernier album annoncé de Big Black, Durango ayant décidé de regagner les bancs de la fac de droit ensuite. Quelque peu dépressif après ce split programmé, Albini s’en est vite remis en poursuivant ses méfaits en tant que superhéros violeur (avec Rapeman, le bonhomme a toujours eu un sens de l’humour discutable) puis en encaissant quantité de chèques (tous du même montant, c’est à saluer) lorsque la terre entière s’est mise à défiler dans son Electrical Audio chicagoan et enfin en mettant un peu d’eau dans sa noise avec les plus sophistiqués Shellac, auteurs de quelques albums essentiels (enfin, surtout At Action Park, hein), même si d’aucuns regrettent l’époque de la sauvagerie incontrôlée de Big Black.

Jonathan Lopez

Cette chronique a été publiée initialement dans notre fanzine #2 qu’on pensait épuisé… mais dont il nous reste dix exemplaires (sommaire et commande ici).

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