Amyl and the Sniffers – Comfort To Me

Publié par le 29 octobre 2021 dans Chroniques, Toutes les chroniques

(Rough Trade, 10 septembre 2021)

Non, on n’est pas obligé de faire du rock psyché de surdoués (King Gizz et leurs amis) ni d’avoir un univers déjanté (Tropical Fuck Storm, Liars) quand on est Australien. Nul besoin de sortir 12 albums concepts par an non plus ou au contraire de jouer la carte slacker (Courtney B.). On peut se contenter de prendre une guitare, balancer des riffs violents et réjouissants, choper un micro et gueuler dedans. Faire du gros punk’n roll qui tâche, comme au bon vieux temps. Et les Australiens en connaissent un rayon là aussi.

Point de méprise, aucune dépréciation dans mes propos. Faire du punk, c’est facile. Faire des compos aussi efficaces, c’est une autre paire de manches.

Comfort To Me est le deuxième album d’Amyl & The Sniffers et il est peut-être plus redoutable encore que le premier, lequel tabassait déjà très fort. Le son a ici gagné en épaisseur et la puissance est parfaitement restituée (on dit merci à Dan Luscombe à la production et Nick Launay au mix, un nom que vous avez peut-être déjà vu aux côtés de ceux de Nick Cave, IDLES ou les Yeah Yeah Yeahs…). 35 minutes durant, on bouffe des morceaux hystériques comme en 77 (“No More Tears”, “Guided By Angels”) et même du riff ou solo AC/DCien (“Capital”, “Hertz”) jusqu’à en avoir la panse qui déborde. Dec Martens, le gratteux, a chaussé sa plus belle paire et nous latte gaiement.

Inspirée des riot grrrls qui sévissaient il y a quelques décennies à des milliers de kilomètres de la banlieue de Melbourne, Amy Taylor refuse obstinément d’être tenue en cage (« Don’t Fence Me In »), qu’on lui dicte sa conduite (« Choices ») et connait parfaitement son combat. On ne vous fera pas croire qu’elle voudrait piquer le prix nobel que Dylan n’est jamais venu chercher mais la jeune femme est consciente de ce qu’elle dégage, de l’importance de sa voix. Gueuler des banalités, trop peu pour elle. Dans “Capital”, elle hurle ainsi « they sexualise my body and get mad when I exploit it / It’s just for capital / Am I an animal? / It’s just for capital, capital, capital / But do I care at all? ». Des propos qui font écho à ceux tenus dans le dernier new Noise « des gens me ramèneront toute ma vie à mon corps, à mon identité sexuelle. Mais je sais que je suis plus forte que ça. Je suis une femme qui vit son rêve, qui est en train de se faire un nom au sein de la scène punk et prend énormément de plaisir pendant que tous ces mecs, les pervers, sirotent tranquillement leur bière pour oublier leur vie de merde ». Amy et ses sniffeurs sont là pour ça : prendre énormément de plaisir et pour peu que vous ayez bon goût, vous en prendrez tout autant. Le charisme de la dame joue pour beaucoup, elle braille constamment, est omniprésente et nous tire par le col dès que l’enthousiasme faiblit légèrement. C’est le cas lors de la face B, (un peu) moins tonitruante que la A, bourrée de refrains ultimes (“Security”, “Guided By Angels”, “Freaks to the Font”…). Si les BPM ne descendent jamais bien bas, ils peuvent en revanche grimper plus vite que la musique (“Choices” dont le refrain vient tâter du côté hardcore). Comfort To Me suinte la spontanéité par tous ses pores et agresse les égarés rôdant la fleur au fusil. Il ne s’écoute pas en dessinant des licornes mais en enfilant la tenue de combat. Les rares supposées accalmies ne sont que leurres perfides, comme ce “Hertz” où la gratte semble n’y aller que par à-coups avant un refrain encore une fois libérateur et explosif (Amyl y clamant son envie de voir du pays) ou ce “Knifey” rampant à la Wipers. Et comme dans tout bon Wipers, ça finit par nous éclater à la face.

Ce qu’on ne sait pas encore : combien de temps ça tiendra ? Combien de fois cette hideuse pochette nous fera de l’œil et nous incitera à repartir pour 33 tours et 35 minutes de pur défouloir ? Impossible à prédire mais pour l’heure, ça tient. Mieux que bien. Ce n’est pas un album dont vous découvrirez des subtilités à chaque nouvelle écoute mais un disque qui balaiera bien des préoccupations mineures qui ne valent plus grand-chose dès qu’on leur oppose des assauts sonores aussi implacables. Avec toutes les merdes qu’on subit depuis quelque temps et les prochaines qui s’annoncent (2022, tic tac), il est fort probable qu’on replonge avec bonheur et sadisme dans ce petit confort constitué de sévères raclées.

Jonathan Lopez

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