Saul Williams – Encrypted & Vulnerable

Publié par le 4 août 2019 dans Chroniques, Toutes les chroniques | 0 commentaire

(Pirated Blend, 18 juillet 2019)

Pour beaucoup, Saul Williams n’est « que » l’artiste qui a produit un fabuleux disque à ses débuts (Amethyst Rock Star en 2001) voire un autre quasiment du même acabit (l’éponyme, trois ans plus tard), ou encore un acteur extrêmement charismatique dans le remarquable film Slam qui nous faisait découvrir son talent multi facettes. Mais le poète, rappeur, spoken word artist, et donc acteur (on en oublie probablement d’autres) ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Recueils de poésie, nouveaux films, deux albums supplémentaires (dont le tortueux et habité The Inevitable Rise And Liberation of Niggy Tardust, produit par Trent Reznor)… et il y a trois ans un nouveau coup de maitre, MartyrLoserKing, qui comportait quelques sommets assez faramineux.

Encrypted & Vulnerable est donc déjà son sixième album et il n’est en aucun cas à négliger puisqu’il s’agit du deuxième volet d’une trilogie inaugurée par MartyrLoserKing. A ne surtout pas négliger non plus, avant tout car il comporte là encore des morceaux remarquables. Ce disque serait d’après les dires de son auteur « son premier disque de spoken word », ce qui ne saute pas spécialement aux oreilles (rien à voir avec l’incroyable dernier album de Kate Tempest, beaucoup moins musical) mais il est vrai que les instrus sont régulièrement en retrait par rapport à sa voix, avec des beats parfois très discrets, si ce n’est totalement inexistants.

La spasmodique « Experiment » se contente ainsi jusqu’à ses 30 dernières secondes d’un charleston et d’une basse de mutant. Trop peu ? Ce serait oublier la puissance évocatrice de la voix de Saul Williams, à considérer comme un instrument à part entière avec toujours cette capacité sans pareille à vous suspendre à ses mots, en parlant distinctement et posément, en accélérant subitement, en rappant frénétiquement ou en chantant mélodiquement. Son débit, en perpétuel changement, captive et c’est bien lui qui nous guide dans cet univers futuriste et expérimental, parfois difficile à assimiler.

Rien qu’à lire la liste des contributeurs de cet album qu’il a produit lui-même (Gonjasufi, Paul Sitek de TV On The Radio, Christian Scott d’Atoms For Peace ou encore l’excentrique DJ hip hop CX KIDTRONIK), on devine la diversité et complexité de ce qui nous attend. Saul ne s’embarrasse pas d’éventuels compromis pour faciliter la tâche de l’auditeur, c’est à nous de faire l’effort. Un effort qui n’est pas sans récompenses à la clé avec de franches réussites comme la frénétique « Fight Everything » qui vous poussera à enfiler un gilet jaune sans même vous en rendre compte ou « Underground » et ses oscillations électroniques qui laissent place en fin de morceau à de belles notes de piano immédiatement salies par des imperfections technologiques.

Pour ce qui est des textes, remarquablement écrits comme de coutume, la signification n’est pas toujours des plus limpides. Pour vous situer, il faut savoir que Encrypted & Vulnerable est également la bande originale de Neptune Frost, première comédie musicale du bonhomme, qui évoque des hackers vivant dans un village burundais composé de pièces informatiques recyclées… Une façon d’aborder les nouvelles technologies bien sûr, mais aussi de personnifier les hackers burundais comme symboles de résistance de l’oppressé africain face à l’oppresseur occidental, sujet éminemment sensible auquel Williams est depuis toujours très attaché.

Encrypted & Vulnerable est de ce fait envahi régulièrement d’un arrière-goût mélancolique prononcé. Palpable sur « Before The War » où Saul ne scande plus mais chante sur une superbe boucle ou la sinistre mais jolie « People Above The Moon » et ses airs de fin du monde. Parmi les invités, belle impression au chant de Lippie (inconnue au bataillon) sur une « Full Of Shit » au beat minimaliste et entêtant, qui pousse Saul à laisser entrer un peu plus de simplicité dans son univers rugueux qui nous épargne bien peu, mais nous fascine toujours autant.

Jonathan Lopez

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