Interview – Wailin Storms
Certains artistes parviennent à élargir leur spectre créatif en s’éloignant des formes d’expression conventionnelles. Guidée autant par l’intuition que par l’imaginaire, leur musique semble appréhender la réalité sous le prisme d’un dépassement de la conscience dans un état de fièvre permanente. Une sensation peut-être occasionnée par les flammes qui irradient le répertoire du groupe de swamp doom Wailin Storms.
Au fil d’une discographie colorée d’un rouge vif éblouissant, Wailin Storms n’a cessé de densifier son propos et les flammes semblent cette fois se consumer jusqu’au charbon sur The Arsonist, nouvel album unanimement salué par la critique. Au-delà de ce disque flamboyant, plusieurs questions nécessitaient une réponse impérieuse. Par échange de mails, le chanteur-guitariste Justin Storms explique sa volonté de résister à la sérialité et d’appréhender la musique avec une véracité et une authenticité préservées des dysfonctionnements d’un monde perdu dans ses contradictions.
The Arsonist offre une perspective de l’intime. Mieux, il approfondit ce qu’avait proposé en 2022 The Silver Snake Unfolds, qui avait marqué les esprits par sa mélancolie hautement captivante. Une nouvelle étape dans un parcours entamé avec One Foot In The Flesh Grave en 2015, mais aussi une plongée dans cette fascination pour le feu, envisagé sous un angle triangulaire : celui de l’âme, de la nature et des passions humaines.
« Je suis en mode survie en permanence et j’essaie simplement de continuer à créer autant que possible avant que la Troisième Guerre mondiale n’éclate et que le fascisme ne prenne le pouvoir. »

Pensiez-vous que vous consacreriez autant de temps à la musique ? À quel moment cela est-il devenu évident ?
Mes parents étaient musiciens. Ils jouaient du piano et chantaient tous les deux, j’ai donc baigné dans cet univers toute ma vie, d’une certaine manière. Je crois que j’ai su que je voulais faire de la musique lorsque j’ai rejoint mon premier groupe punk, à l’âge de quinze ans.
Sur le plan personnel, quelles sont vos influences musicales, littéraires et artistiques ?
Elles sont trop nombreuses pour toutes les citer, mais en voici quelques-unes : Edgar Allan Poe, William Faulkner, Flannery O’connor, Cormac McCarthy, Kenneth Anger, Andrei Tarkovsky, Alejandro Jodorowsky, Lenora Carrington, Rene Magritte, David Lynch, Lydia Lunch, Killing Joke, Birthday Party, les enregistrements d’Alan Lomax (work songs, folk songs), Bohren & der Club of Gore.
Vous semblez avoir un goût prononcé pour la photographie. Est-ce votre environnement qui imprègne votre travail ?
J’adore la photographie, la peinture et le dessin. Pour la photo, je suis clairement influencé par ce qui m’entoure.
Cela dit, je pense être un peu meilleur en dessin. Mais j’aime la photographie, l’art de créer des images, le développement de pellicules, les appareils photo, etc. Voici un lien vers mes dessins : www.justinstorms.com.
Comment voyez-vous le monde en ce moment ?
Le monde semble bien sombre. Je suis en mode survie en permanence et j’essaie simplement de continuer à créer autant que possible avant que la Troisième Guerre mondiale n’éclate et que le fascisme ne prenne le pouvoir.
Wailin Storms est-il avant tout la somme de quatre personnalités, ou avez-vous le sentiment que quelque chose de plus grand émerge lorsque vous jouez ensemble ?
Je pense que Wailin Storms est indéniablement influencé par chaque membre, par leurs origines et par leurs propres influences. Mais je serais bien naïf de ne pas reconnaître une forme de magie qui opère dans la collaboration : je propose des morceaux dont j’ai esquissé les accords de base, les rythmes et les mélodies, puis je vois ce que les autres membres en font, comment ils les interprètent et y insufflent leur touche personnelle pour façonner le son du groupe.
« L’écriture de chansons et la création artistique ont une dimension thérapeutique. Mon âme est déjà libre comme l’air. Pourtant, l’art et les chansons m’ont sauvé à maintes reprises. »

Considérez-vous la musique comme héritée d’expériences mystiques ?
Pour moi, je pense que cela vient de la narration, mais aussi d’une dimension mystique inexplicable. Quelque chose qui puise sa source dans l’instinct, la peur, la mort, l’amour, les rêves, la réinterprétation des mythes, la douleur, la dépression, la joie, l’humour… Mais je crois que la musique — tout comme l’art, le cinéma ou la photographie — peut offrir une expérience qui transcende le monde sensible et la condition humaine, pour peu qu’elle soit pratiquée avec justesse. C’est assurément ce que je cherche à atteindre lorsque je compose ou que je crée.
Comment avez-vous trouvé le nom du groupe ?
Pendant plusieurs années, mon travail artistique a tourné autour des baleines ; au départ, c’était à la fois un jeu de mots à ce sujet et un clin d’œil à mes influences — comme Howlin’ Wolf, Screamin’ Jay Hawkins, etc. — ainsi qu’une référence à ce que ma mère me disait quand elle m’entendait chanter à la maison durant mon enfance. Elle lançait en plaisantant : « Tiens, c’est encore Justin qui hurle là-bas ? » Je pense donc que ce nom reflétait bien ce que je faisais à mes débuts avec Wailin Storms : une musique dépouillée, faite de hurlements mélancoliques.
Vous semblez puiser dans une forme de « non-visible », un espace situé entre intuition et inconscient. Comment naissent les images qui finissent par s’imposer et donner sa forme définitive à une chanson ?
C’est parfois, mais pas toujours, ainsi que se déroule mon processus d’écriture. Il m’arrive de travailler en laissant libre cours à une forme d’écriture automatique. Je m’abandonne souvent à mon flux de conscience, tentant de décrire les choses à travers des symboles énigmatiques tout en privilégiant un langage simple.
Cela dit, je ne saurais expliquer pleinement ce phénomène ni dire comment l’inconscient façonne la chanson finale.
Les paroles et les chansons me viennent généralement de sources variées ; elles ne sont pas systématiquement issues de l’inconscient, même si c’est parfois le cas. Il arrive qu’une chanson s’inspire d’un conte populaire entendu durant mon enfance, d’une sensation éprouvée au contact de la nature ou encore d’un film que j’ai regardé.
Quand vous laissez parler votre inconscient, qu’est-ce qui se passe concrètement ?
C’est quelque chose que je ne saurais expliquer clairement, et je préfère ne pas m’y risquer. Je laisse ce soin aux chamans et aux devins.
J’ai du mal à analyser les rêves ou le sens de la vie, et j’aime assez le fait que ces choses — comme tant d’autres en ce monde — soient difficiles à mettre en mots.
Je peux tenter d’évoquer ces sujets à travers une chanson ou une peinture, mais les mots, eux, semblent dérisoires : c’est comme essayer de désigner du doigt l’aura brumeuse d’un fantôme. Le mystère s’y perd.
Certaines choses ne peuvent être ni définies ni comprises aisément, à moins de se trouver aux portes de la mort, en train de tirer sur le long voile noir en lambeaux de la Faucheuse… ou d’avoir consommé des quantités massives de psychédéliques.
Vos chansons donnent souvent l’impression d’avoir une fonction cathartique. Au sein du groupe, lors du travail collaboratif, y a-t-il une remise en question de l’ébauche des nouveaux morceaux ?
Je pense que l’écriture de chansons et la création artistique ont une dimension thérapeutique. Mon âme est déjà libre comme l’air. Pourtant, l’art et les chansons m’ont sauvé à maintes reprises. Je pense aussi être dans un état de collaboration permanent avec le monde, qui participe à la création de l’art que je produis. Impossible d’échapper aux souvenirs, aux expériences du moment et aux détails de la vie ; tout cela s’accumule et finit par nourrir les chansons que nous écrivons.
Interview réalisée par Franck Irle
// ENGLISH VERSION BELOW
Did you think you would devote so much time to music ? When did this become apparent ?
My father and mother were musicians (played piano and were both singers) so I’ve been around it my whole life on some level. I guess I knew that I wanted to play music when I first joined my first punk band when I was 15 years old.
On a personal note, what are your musical, literary and artistic influences?
Too many to name, but here’s a few : Edgar Allan Poe, William Faulkner, Flannery O’connor, Cormac McCarthy, Kenneth Anger, Andrei Tarkovsky, Alejandro Jodorowsky, Lenora Carrington, Rene Magritte, David Lynch, Lydia Lunch, Killing Joke, Birthday Party, Alan Lomax recordings : work songs, folk songs, Bohren & der Club of Gore.
You seem to have a pronounced taste for photography. Is it your environment that permeates your work?
I love photography, painting, and drawing. For photos i’m definitely influenced by my surroundings if that’s the question. I think I’m a little better at drawing though. But I love photography and craft of making photos and film processing, cameras, etc.. Here’s a link to my drawings: www.justinstorms.com
How do you see the world at the moment?
The world feels very grim. I’m in survival mode at all times and just trying to continue to create art as much as possible before world war 3 happens and facism takes over.
Do you see Wailin Storms as the meeting of four individual personalities, or do you feel that something greater emerges when you play together?
I think Wailin Storms is definitely influenced by each member and where they come from and what influences them. But I’d also be foolish not to recognize a sort of magic to collaborating and bringing songs that I’ve written the basic chords and loose rhythms and melodies for and seeing what the other members do to each song and how they interpret the song and witness how they bring their own unique flair to the sound.
Do you see music as inherited from mystical experiences?
I think for me it comes from storytelling but also some mystical place that can’t be explained. Something that stems from instinct, fear, death, love, dreams, retelling myths, pain, depression, joy, humor… But I think music like art or film or photography can be a very otherworldly/beyond human experience if it’s done right. That’s definitely what I try to tap into when writing or making art.
How did you come up with the name of the group?
My art focused on whales for several years and at first it was a pun on this and a nod to influences of mine like « Howlin’ Wolf, Screamin’ Jay Hawkins, etc… » and also came from what my mom used to say to me when she’d hear me singing in the house when I was young. She’d jokingly say, « is that Justin wailing over there again. » So I think it’s just something that sounded accurate for what I did at first when starting Wailin Storms which was this stripped down melancholic hollering type of thing.
What is this state of the « non-visible »—which some might term the « unconscious »—that informs you about the figures destined to metabolize the array of perceptions constituting a finished song?
That is the songwriting process sometimes but not always for me. I sometimes work in an automatic writing sort of way. I can often lean into my stream of consciousness and try to describe things through cryptic symbols but try to do so with simple language.
That said, I don’t know how to explain it fully or how the unconscious mind creates the final song.
Lyrics and songs generally come to me from different sources and aren’t necessarily unconscious things always but sometimes. Sometimes the song gets inspired from a folk tale I was told when I was younger or a feeling I get from being in nature or in watching a movie.
Could you concretely describe what happens when you « plug into » the unconscious? What becomes defined in this space and how so?
That is something that I can’t explain clearly and I prefer not to attempt to. I’ll leave that to the shamans and soothsayers out there.
I have trouble analyzing dreams or the meaning of life and I like that that and many other things in this world are difficult to put into words.
I can try to talk about these things through a song or a painting but with words it’s like pointing at a misty ghost aura. It seems futile. The mystery gets lost.
Some things can’t be defined easily or understood unless you’re on death’s doorstep tugging at the grim reaper’s long black tattered veil. Or you’re on huge amounts of psychedelics.
Your songs often seem to have a cathartic quality. Is writing a way of exorcising certain things? And once a song enters the hands of the whole band, how does it evolve?
I think there is a therapeutic aspect to songwriting and art making. I think my soul is free as a bird already. But I have been saved by art and songs many times. I also think I’m in a constant state of collaboration with the world and the world helps create the art that I make. Can’t avoid all the memories, current experiences, and details in life. It all adds up and gets included in the songs we write.
Interview by Franck Irle