Interview – Noir Boy George

Posted by on 27 avril 2026 in Interviews, Non classé, Toutes les interviews

Les quelques (NdRC : milliers de) personnes qui ont acheté notre fanzine consacré à la scène française savent à quel point l’album d’A.H. Kraken, Elle avait peut-être 19 ans mais pour moi elle en aura toujours 12, a été important pour moi depuis que je l’ai découvert en 2008. Deux ou trois ans plus tard, je découvrais le premier album d’un one-man band de Metz qui se faisait appeler Noir Boy George qui m’a, lui aussi, violemment et longuement marqué. Ce n’est que de nombreuses années plus tard que j’ai réalisé que Nafi, le gars derrière Noir Boy George, était également l’un des membres d’A.H. Kraken. Alors que le deuxième album de Noir Boy George, Polytoxicomane de toi, est enfin sorti chez Pan European, il était important pour moi d’en discuter avec l’intéressé, d’autant plus qu’il comble quinze années d’attente anxieuses de la meilleure des manières. 

« Comme j’ai une grosse tendance à la procrastination et que je reporte tout au lendemain, je me suis dit que si je faisais encore tout moi-même, ça allait encore prendre dix ans. »

© Chloé Lecarpentier

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour sortir ce nouvel album, alors que finalement il y a pas mal de titres qui étaient déjà assez connus ?
Oui, je dirais que la moitié des titres ont été composés il y a pas mal de temps déjà, et il y en a trois que j’ai écrit l’année dernière ou il y a deux ans.

Lesquels ?
« Satan vit dans mon ventre », « Le samedi c’est Agnès » et « Les Rapports de Production » Avant ça,  je n’avais pas assez de titres pour faire un album et puis j’ai attendu assez longtemps parce que Noir Boy George est mon projet solo et que pour que je me bouge, il faut que ça se fasse de manière naturelle. Je n’ai pas d’autres musiciens qui me poussent au cul pour qu’on répète et comme je suis un peu fainéant, que je ne m’impose aucune discipline, ça prend du temps. Aussi, le public était encore attaché aux premiers morceaux et pendant longtemps j’ai pu faire des concerts en m’appuyant dessus. Et puis, ma vie a fait que j’étais un peu à court d’idées. Ce n’est que depuis deux ans que les choses ont changé et que j’ai pu écrire les nouveaux morceaux. J’en ai même écrit d’autres que je n’ai pas encore enregistrés, j’ai donc à peu près la moitié d’un album. Avec un peu de chance, dans un an ou deux, j’aurai de quoi en faire encore un nouveau. En tous cas, je ne cherche pas à forcer les choses.

Comment est-ce que tu composes ? C’est d’abord la musique, ou bien les paroles ?
Je peux avoir un bout de phrase qui me donne envie de creuser le truc, et puis je finis par en accrocher une deuxième, et petit à petit le morceau prend forme. Ça peut prendre un mois, comme un ou deux ans. Généralement, la musique vient après.

Compte tenu de ton parcours avec A.H. Kraken et Funk Police, par exemple, tu ne t’es jamais dit que tu pourrais faire ces mêmes morceaux à la guitare, plutôt qu’aux claviers ? Une musique plutôt folk ? 
Si, je me suis déjà posé la question. J’ai écrit le premier album sur un petit synthé Bontempi que j’avais un peu bricolé. J’ai fait tout ce que je pouvais faire avec, je l’ai retourné dans tous les sens et au bout d’un moment, je me suis dit que je ne pouvais plus composer de nouveaux morceaux comme ça sans me répéter. J’y ai pensé d’autant plus que je suis un fan de Renaud, de Bashung et de ce genre d’artistes. Mais, il y a trois ou quatre ans, j’ai trouvé un sampler et plutôt que de passer à la guitare, j’ai décidé de creuser ce nouvel outil et ça a complètement renouvelé ma manière de composer. Il y a une dizaine d’années, j’ai commencé à écouter énormément de trap, alors que j’avais plus ou moins laissé tomber le hip hop. Ça m’a foutu une baffe et ça m’a beaucoup influencé dans l’utilisation des boucles. Après oui, je me suis sérieusement demandé si je ne pouvais pas jouer de la guitare. C’est sûr que ça n’aurait pas été de la folk traditionnelle, mais pourquoi pas trouver autre chose que cette espèce d’orgue que j’utilisais. 

J’ai l’impression que tu assumes beaucoup plus ta voix qu’auparavant. Les lignes de chant sont plus claires sur ce nouvel album. Les effets me semblent beaucoup plus orientés vers la musicalité et beaucoup moins sur l’idée de masquer ta voix et de la noyer dans le son. 
Oui, pour le premier album les morceaux étaient des premiers jets. L’idée de mettre autant de delay dans la voix était une façon de me mettre en retrait. Le dernier album, je l’ai enregistré avec des copains dans un vrai studio alors qu’avant j’étais tout seul avec mon quatre pistes cassette. C’est moi qui mixais et enregistrais. Je mettais des effets un peu partout, c’était plus brut. Là, toutes les pistes étaient bien séparées et Seb Normal (NdR : Delacave, The Feeling of Love, 1400 Points de Sutures), qui s’est occupé du son, a bien déliré à faire des effets beaucoup plus chiadés. Il y a eu un gros travail de post-production et ça a été beaucoup plus réfléchi que pour les premiers titres. J’étais plus jeune, j’assumais moins et je n’étais pas du tout sûr de ce que je faisais. C’était bien plus lo-fi que le nouvel album. Ce serait exagéré de dire que j’y ai mis plus de moyens mais je l’ai enregistré chez un pote à Metz de façon plus propre. Pour la première fois de ma vie, j’ai décidé de tout déléguer. Comme j’ai une grosse tendance à la procrastination et que je reporte tout au lendemain, je me suis dit que si je faisais encore tout moi-même, ça allait encore prendre dix ans. Une fois que j’ai dit à mon pote que je voulais bosser chez lui, il m’a proposé tout de suite une date et tout s’est mis en branle. Le fait de le sortir sur Pan European me permet aussi de confier la distribution à quelqu’un d’autre. Mon seul rôle est de composer des morceaux, tout le reste est pris en charge. 

Finalement, Noir Boy George est arrivé tout de suite après A.H. Kraken ?
Oui, on peut dire ça. Notre dernier concert a eu lieu en 2008 au Sonic Protest et j’ai dû commencer Noir Boy George en 2009. A.H. Kraken ne pouvait pas continuer après la mort du batteur (NdR : Benoit Marietta), même si on a essayé avec un autre gars, pour une tournée aux Etats-Unis. Le groupe est mort de sa belle mort et il ne pouvait pas y avoir de regrets. Ensuite, en même temps que Noir Boy George, je jouais aussi avec The Dreams et Scorpion Violente. Finalement ce n’était qu’un projet parmi d’autres.

Justement, quelle place tient Noir Boy George dans ta carrière ? J’ai longtemps eu le sentiment que c’était ton projet principal mais je me demande si je ne me suis pas fait un film. Je n’en suis plus si sûr aujourd’hui.
On me le dit souvent. Comme je suis tout seul, les gens associent ça à un truc plus personnel, ce qui est forcément un peu le cas, mais pour moi c’est un projet au milieu d’une myriade d’autres groupes. C’est évidemment celui dont on me parle le plus, mais pour moi c’est quelque chose d’organique et je vois la filiation avec d’autres projets dans lesquels je joue. Je n’arrive pas à hiérarchiser ce que je fais. J’ai kiffé jouer avec A.H. Kraken, je kiffe jouer avec Scorpion Violente et si on me propose de faire un concert avec n’importe lequel de mes projets, je suis content. Je ne vais pas en privilégier un plutôt qu’un autre. Après, je comprends que les gens considèrent Noir Boy George comme mon projet principal, c’est vrai que c’est celui avec lequel je joue le plus souvent. 

« Ce que je fais est certainement un peu poétique mais ça n’est pas du fantasme. Je ne voulais pas laisser entendre que je lisais Lautréamont la nuit en me prenant la tête. Je voulais faire un truc assez réaliste. Je n’ai jamais eu l’impression d’être dans une posture. »

Comment le définirais-tu à quelqu’un qui ne te connaît pas ?
Je vois une manière de faire qui se répète avec mes autres projets, mais évidemment il y a un côté chanson française, parce que la voix est très en avant. Le point commun avec mes autres groupes, c’est que j’essaye de tout faire avec les moyens du bord. Avec Noir Boy George, j’utilise des synthés un peu bricolés. Avec Funk Police, on va faire un proto funk qui n’est pas vraiment de la funk, avec une batterie électronique. Quel que soit le projet dans lequel je suis, à chaque fois c’est la rencontre de gens, autour d’une idée, qui bon an mal an essayent de faire quelque chose. Ma plus grosse influence, c’est le punk. C’est là d’où je viens. Au début, quand j’avais 14 ans, j’écoutais les Sex Pistols, les Clash et tous ces trucs. Plus tard, j’ai découvert le punk D.I.Y., et ça m’a énormément bousculé dans ma manière de faire. J’ai découvert ces groupes qui partaient en tournée juste avec un camion, qui organisaient des concerts avec un simple groupe électrogène À 14 ans, c’était aussi l’époque de Nirvana, après tu passes à Sonic Youth, et ensuite tu découvres tous les groupes S.S.T… plus tu creuses et plus tu découvres des groupes dont tu te dis qu’ils sont le summum du punk. Il suffit de regarder qui étaient les groupes qui partageaient l’affiche avec Sonic Youth pour découvrir des groupes déglingués absolument géniaux. Pour moi la musique c’est ça, c’est poursuivre une idée quoiqu’il arrive. Une des raisons qui m’a donné envie de faire Noir Boy George, c’est d’avoir vu Jean-Louis Costes sur scène. À un moment, il en a eu marre de faire ses spectacles porno sociaux. Il le disait lui-même, il était trop vieux. Il a commencé à faire de la pure chanson au synthé. Je crois qu’il continue à en faire d’ailleurs. J’y suis allé la première fois en me disant que ça allait être nul, je ne m’attendais à rien de bien. Moi, je voulais ses spectacles violents et en fait il m’a collé trois baffes ! J’ai trouvé ça génial, son petit côté fragile synthé chant. Je me suis dit alors que je ferais bien un truc dans le même esprit. L’idée n’était pas de le copier mais je me suis dit que je ferais bien un truc chant et synthé à ma sauce. J’avais trouvé ça hyper direct et ça m’avait plu. Après, j’aime aussi beaucoup de trucs classiques de la chanson française comme Gainsbourg, Renaud, Bashung, comme je l’ai dit. A partir de là, j’ai voulu, un peu à l’instar du parolier de Bashung (NdR : Boris Bergman), utiliser des mots que l’on n’entend pas souvent dans la chanson française. Le répertoire de mots est tellement riche et pourtant j’ai toujours l’impression d’entendre les mêmes choses sur l’amour et tous ces trucs. Très vite, tu peux te créer ton univers en te focalisant sur du vocabulaire qui est peu utilisé dans le spectre de la chanson française. C’est pas très difficile de se mettre en marge de ça, tant la chanson française est formatée.

J’ai toujours eu beaucoup de mal avec des mecs comme Daniel Darc qui se la jouent poète maudit sur fond de drogue et de dandysme. Déjà sur ton premier album, tu parlais d’addiction et de drogue, et c’est le cas encore avec Polytoxicomane de toi. Tu n’as jamais eu peur de sombrer dans un cliché à la Daniel Darc ? 
Non parce que pour moi, ce n’était pas romantisé ou fantasmé. Je ne décris pas non plus Sodome et Gomorrhe, c’était des trucs que j’avais vécus en partie… parce que tout n’est pas autobiographique. Il y a aussi pas mal de choses que des amis très proches ont vécues. Ce que je fais est certainement un peu poétique mais ça n’est pas du fantasme. Je ne voulais pas laisser entendre que je lisais Lautréamont la nuit en me prenant la tête. Je voulais faire un truc assez réaliste. Je n’ai jamais eu l’impression d’être dans une posture. 

C’est moi qui ai un problème avec Daniel Darc… C’est tombé sur lui, mais j’aurais pu parler aussi de Eudeline. Je déteste leur posture et je n’ai jamais trop compris pourquoi le reproche que je leur faisais, je n’arrivais pas à te le faire à toi. 
Le truc, c’est qu’avec eux il y a un truc très esthétisant. Ce que je fais est beaucoup plus brut, et c’est  aussi une esthétique en soi. Je n’ai pas la volonté d’en faire un truc sexy avec des volutes d’opium et ce genre de decorum. Je comprends, cela dit, qu’on puisse penser qu’il s’agisse d’une image d’Epinal, qu’on le veuille ou non. Mais je n’ai jamais eu l’impression d’être dans un cliché et je ne me suis jamais posé la question pour être honnête. 

J’y vois tout de même une question de classe. D’un côté, il y a une démarche très bourgeoise et de l’autre, quelque chose de plus prolétaire…
Clairement.

Il y a donc une dimension politique… mais je sens que tu vas me dire que tu n’es pas un artiste engagé.
Évidemment que c’est politique. Tout est politique. Et non, je ne me vois pas comme quelqu’un d’engagé. Mais ce n’est pas vraiment là la question. Rien ne m’énerve plus que ces groupes de punk hardcore, je me suis pris la tête avec nombre d’entre eux, qui ne font que des morceaux d’une minute et qui pendant cinq minutes entre chacun, gueulent qu’il faut tuer tous les patrons, devant une salle bondée, où tout le monde est de toute façon d’accord avec eux. Je ne suis pas contre tenir ce genre de discours si par un concours de circonstances, tu te retrouves à jouer lors d’un rassemblement du MEDEF. (Rires) Dans ce contexte, peut-être que ça aurait du sens. (Rires) En fait, musique et politique, ça m’a toujours saoulé quand c’était revendicatif. Je ne suis pas contre quand ce n’est pas didactique, mais bon… J’aime beaucoup Crass, par exemple, mais faire une pochette avec Thatcher pendue, c’est un peu naze. Il y a peut-être eu un moment dans l’histoire où c’était important de faire des disques comme ça, mais en 2026, dans ce monde postmoderne, faire des morceaux où tu dis « Mort au capitalisme »  ça n’a aucun sens. Après, comme je le disais, tout est politique… Faire un morceau, un concert, discuter avec quelqu’un dans un bar, il faut juste que ça ne soit pas trop grossier. Je le vois comme ça. 

Parlons du morceau, « Les Rapports de Production »...
(Rires) … qui pour le coup est bien politique ! C’est un des rares termes marxistes que je connais, même si je n’en connais pas la définition exacte.

Oui, tu le dis d’ailleurs dans la chanson.
Tout à fait. C’est un morceau qui m’est venu parce que depuis trois/quatre ans, j’ai un boulot de technicien intermittent du spectacle. C’est un boulot plus répétitif que celui que je faisais avant. Je voulais parler de ça dans un espèce de gloubi boulga marxiste et insister sur la notion de répétitivité. Après, dans l’absolu, la théorie politique m’intéresse beaucoup, mais quand j’en parle avec des gens très au fait de la question, il y a la question de l’humour qui rentre en jeu. Ils sont souvent beaucoup trop sérieux et ça ne passe pas. Tu as des gens qui ont l’air curieux et ouverts et dès que tu fais un peu de second degré, ils se braquent et ne veulent plus te parler. C’est pourtant intéressant de prendre un peu de distance avec certains sujets et d’essayer de les aborder par un autre angle.

« C’est pas comme si [Pan European] était Virgin ou Sony, je n’ai pas vendu mon âme à Satan. J’ai rien à prouver, les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, j’en ai rien à foutre. »

Et « À l’est de ton corps » ?
C’est une histoire d’amour un peu fantasmée, je ne sais pas comment le dire autrement. C’est un morceau que j’ai écrit il y a un moment. J’avais découvert un groupe, je ne sais plus lequel, qui avait sorti un album intitulé Your Body is a Land, un truc comme ça, qui « géographisait » le corps humain. La chanson est partie de cette idée, comme si le corps était une carte. Après je parle de l’errance d’un mec et d’une nana bourrés, dans une ville, une sorte d’errance amoureuse. 

« Injecte-moi » fait également partie de tes vieux titres ?
Pas tant que ça, je crois l’avoir fait au moment où j’ai acheté le sampler, il y a cinq ou six ans. C’est l’histoire d’une relation toxique dans laquelle j’ai mélangé le lexique de l’amour fou avec celui de la prise de produits.

C’est de la poésie ou c’est du vécu ?
Ce n’est jamais 100% de vécu. Souvent j’utilise la première personne pour parler de quelque chose que je n’ai pas vécu. Par exemple, « Le samedi c’est Agnès » raconte quelque chose de totalement inventé. J’ai essayé de parler du fantasme d’avoir une amante ou un amant que tu ne vois qu’une fois par mois et du fait que tu es constamment dans l’attente de ce moment-là. C’est quelque chose de totalement fantasmé que je n’ai jamais vécu, mais c’est humain de penser que je l’ai fait, dans la mesure où j’utilise la première personne. C’est un peu comme pour une nouvelle dans laquelle tu t’inventes un personnage. Il y a toujours un bout de toi, mais ce n’est pas toi. Dans « Injecte-moi », je dis : « Injecte-moi quelque chose de plus fort. Injecte-moi quelque chose de toi », donc au-delà de la référence à la prise de drogue, il y a l’idée qu’une personne te donne quelque chose d’elle, quelque chose de pur. 

Pour en revenir à « Agnès », il y a aussi cette idée de parcourir son corps comme si c’était un territoire inconnu. C’est devenu un pays que tu dois découvrir. 

Pour « Comme Alan Vega », j’ai commencé par trouver des paroles qui évoquaient un stéréotype de l’espace urbain comme il était montré dans les films de série B des années 80, avec des mecs en cuir qui voulaient te piquer ton portefeuille. Au fur et à mesure que j’avançais dans la chanson, au moment d’écrire le refrain, j’ai réalisé que tout le morceau était totalement dans le style et l’esthétique d’Alan Vega. Le titre est venu de là, d’autant plus que c’est mon chanteur préféré et que j’ai pensé plusieurs fois faire une reprise d’Alan Vega ou de Suicide. Là, c’est pas une reprise mais c’est quand même un hommage et j’essaie même de l’imiter quand je pousse mes râles et mes soupirs. Quand tu connais un peu sa musique, tu peux voir que je suis vraiment inspiré par ce mec. Le titre « Comme Alan Vega » coule de source. 

« Satan vit dans mon ventre » fait suite à la mort d’un de mes potes, il y a deux ans, même s’il ne parle pas de ça. On ne peut pas vraiment le comprendre comme ça, mais il vient de là.

Je ne l’aurais jamais deviné. 
Ce morceau est un peu cryptique, même pour moi. C’est un des derniers morceaux que j’ai écrits. Je trouvais belle l’image de Satan qui vivait dans mon ventre. On a tous ce pousse au vice qui nous susurre de faire des conneries. Je ne sais pas si tu l’as vu comme ça ?

Oui, mais je l’ai surtout vu comme une réaffirmation que notre corps est un pays dans lequel il se passe des choses, indépendamment de nous. J’aime l’image de Satan qui prépare un petit feu auprès duquel tu viens te réchauffer alors que c’est quelque chose qui se passe en toi. Paradoxalement, je ne le trouve pas si sombre, sans aller jusqu’à dire qu’il est joyeux. 
Il ne se voulait pas sombre. J’ai pris Satan pour son côté luciférien, dont la racine est Lux, la lumière (NdR : en latin, Lucifer signifie « porteur de lumière »). C’était l’idée de se libérer au maximum des valeurs morales, plus que celle démoniaque d’aller profaner des tombes ou je ne sais pas quoi. Après, je ne l’ai pas théorisé non plus. Il y a aussi cette idée du ventre qui est l’endroit où ça remue quand il se passe quelque chose. C’est là où ça se noue. Quand mon pote est mort, on a fait un concert sous un pont en hommage. Chacun des participants a fait un morceau et c’est là que je l’ai joué pour la première fois. C’est assez personnel… Pas mal de gens aiment bien ce morceau, car il diffère un peu de ce que j’ai l’habitude de faire.

Est-ce que tu te considères encore comme un membre de la Grande Triple Alliance de l’Est ?
Oui, bien sûr, c’est là d’où je viens. Il y a une continuité et une affinité avec tous les musiciens de cette scène qui dure depuis vingt piges. Je ne saurais pas vraiment l’expliquer, mais la solidarité et l’envie de jouer sont toujours là. J’imagine que dans certaines villes, il y a plus de concurrence, mais à notre échelle, les choses sont plus douces. On galère déjà tellement à organiser des concerts, on ne va pas non plus perdre du temps à faire chier les autres groupes. Je vais partir en tournée avec TIMÜT (leur page), un groupe de Metz qui a 15 ans de moins que moi. Jamais il ne me serait venu à l’idée de leur mettre des bâtons dans les roues. Peut-être que dans des plus grandes villes, il existe cette idée de ne pas se faire de cadeaux, mais ça n’est toujours pas notre cas. Après, attention ! Il y a plein de groupes de merde à Metz. Des groupes de punk ou de ska que t’as envie de tuer. (Rires) Il y a quand même quelque chose qui se perpétue. Les jeunes groupes nous taxent notre groupe électrogène pour aller faire des concerts sous les mêmes ponts que nous.

Comment s’est faite la signature chez Pan European ?
J’aime bien Koudlam qui est sur ce label, donc je me suis dit que ce serait pas mal. Ensuite, chaque fois que j’ai sorti un disque, une fois que les 500 exemplaires du premier pressage étaient écoulés, il était impossible de le rééditer, car c’étaient des petites structures, et tu le retrouvais rapidement à 120 balles sur Discogs. J’avais envie de trouver un label un peu plus gros qui pourrait rééditer le disque tant qu’il y a de la demande. J’ai donc rencontré Arthur (NdR : Peschaud), qui a créé le label, et c’est un mec trop cool. On a juste bu des coups, la première fois, sans parler de faire un disque. Humainement, ça a vraiment collé et quand je lui ai proposé de sortir mon disque, il a accepté. Là, tu vois, le disque sort la semaine prochaine et le premier pressage de 500 LP est déjà pratiquement écoulé. Le deuxième pressage est déjà dans les tuyaux. Je suis content qu’il n’ait pas ce réflexe de faire de la surenchère. Je voulais un label qui soit un peu au dessus des labels indépendants avec lesquels j’ai eu l’habitude de bosser. Après, ils ne sont que trois, donc ça reste une petite échelle. Le mec est vraiment cool, humainement je l’apprécie beaucoup. Même lui m’a demandé si je n’avais pas peur de me mettre à mal avec mon réseau underground en signant avec lui, mais je lui ai répondu que ça faisait vingt ans que j’arpentais ce réseau. J’avais envie d’un peu autre chose. C’est pas comme s’il était Virgin ou Sony, je n’ai pas vendu mon âme à Satan. J’ai rien à prouver, les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, j’en ai rien à foutre. Tout ce que je veux, c’est pouvoir partir en tournée avec mon disque sous le bras sans que les gens viennent me voir en me disant qu’il n’est disponible qu’à 80 € sur Discogs. Je veux que le disque soit facilement trouvable, j’en suis très fier et je suis heureux de pouvoir proposer autre chose. 

Interview réalisée par Max

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