Interview – Martin Atkins (Pigface, NIN, PiL, Killing Joke…)

Posted by on 30 juin 2026 in Non classé

Sorti le 29 mai dernier chez Overdrive et Invisible Records, The Howler rétablit le lien entre deux maîtres incontestés de la musique industrielle. La rencontre en 1994 entre Martin Atkins avec Genesis P-Orridge, prend forme 31 ans après, à partir de bandes sonores, restituées par PigFace, sous la forme d’un double album où de manière posthume, Martin Atkins redonne vie momentanément au spoken-word du fondateur de Throbbing Gristle.

L’idée de rassembler les nombreuses pièces constituant la carrière de Martin Atkins, relève de l’archéologie musicale, tant ses collaborations sont multiples et éclectiques. Batteur pour Public Image Limited, Nine Inch Nails, Killing Joke et producteur de Skinny Puppy, Atkins a eu l’idée géniale d’ouvrir à Chicago un musée dédié à la musique punk et industrielle, présentant une collection d’objets et de souvenirs historiques. L’homme a une mémoire encyclopédique de son histoire musicale, traversée par des anecdotes surprenantes, avec une précision forcément rare dans cette période chaotique qu’est la décennie émergente des années new wave et post-punk. Période de toutes les folies possibles, où s’entrecroisent une brassée de musiciens, de plasticiens, où les expériences musicales fonctionnaient en parallèle avec les nouvelles technologies, cette interview explore ces décennies, ce bouillonnement artistique affilié au DIY, au lo-fi. Martin Atkins a jeté les bases de la musique expérimentale, industrielle et post-punk dont les éclaboussures constituent un tableau immense dont s’inspirent les artistes et les groupes actuels. S’il est un renouveau musical incarné par le post-punk, Martin Atkins en est l’un des instigateurs. Ignorer la genèse d’un tel courant protéiforme, c’est méconnaître le potentiel d’artistes non pas passéistes, mais en constant renouvellement.

« L’art du mixage dub est en train de disparaître. Tu peux tout te permettre sur ces nouvelles consoles numériques, mais ça prend du temps, et le résultat n’a jamais cette immédiateté, ni cette matière brute et vivante de l’analogique. »

Courtesy Martin Atkins

Vous avez participé aux débuts de Public Image Limited. Sur quels disques avez-vous joué de la batterie ?
J’étais le sixième batteur du groupe. J’ai enregistré « Bad Baby » sur Metal Box (1979) et je jouais notamment lors de l’album live Paris au Printemps (1980). Ce concert à Paris était mon premier. J’ai joué aussi sur plusieurs morceaux de l’album The Flowers of Romance dont le single éponyme. C’est également moi qui joue sur le Live in Tokyo de 1983. Je garde de bons souvenirs de cette période.

Brian Brain a marqué l’émergence de la scène post-punk anglaise. Quel rôle le groupe a-t-il joué dans la structuration de cet écosystème musical au tournant des années 80 ?
Daniel Miller, le fondateur de Mute Records, a fait un single avec nous intitulé « Jive, Jive ». Brian Brain a été la raison pour laquelle 4AD a été créé, Ivo Watts-Russell trainait à Londres autour de la boutique Beggars Banquet. Devant les divergences qui s’annonçaient, Peter Kent hésitait à lancer le label, c’est Ivo qui a intronisé 4AD avec au départ un capital financier presque déficitaire. A ce moment-là, on avait déjà signé chez Secret Records mais comme Brian Brain combinait plusieurs courants musicaux, punk pop, post-punk et art performatif, Ivo nous a signés. A l’époque, quand on se produisait sur scène, nous attaquions le public, nous étions très violents.

Comment avez-vous eu l’idée d’enregistrer un nouvel album en utilisant des archives sonores de Genesis P-Orridge ?
Ça remonte à 1994. J’étais tout le temps en studio à faire des beats dub, des textures, des boucles, pendant des heures jusqu’à m’hypnotiser moi-même. Genesis P-Orridge faisait partie de Pigface (supergroupe industriel). J’ai rencontré Gen avec Timothy Leary dans la maison de Sharon Tate à Hollywood alors que je travaillais avec Skinny Puppy sur ce qui allait devenir l’album The Process. Javais besoin d’une journée loin d’eux et du studio Shangri-La de Rick Rubin. Je suis passé saluer Trent ; il n’était pas là. En une après-midi, Genesis a posé ses mots sur mes rythmes et ce fut enregistré tel quel. Ensuite, comme le courant passait bien entre nous, nous sommes partis en tournée, ce qui lui a permis de contribuer à Pigface Records. Puis, j’ai enregistré avec Psychic TV, sur l’album Electric Newspaper.

Cette réunion a-t-elle consolidé votre album ?
Ça peut sembler étrange, mais ce n’était pas un jour spécial, on a juste décidé d’être créatifs ensemble, en quelque sorte.

« Mon conseil aux artistes d’aujourd’hui : se foutre d’Internet. Faites quelque chose dès demain dans votre ville, ou dans la ville d’à côté. Soyez présents là où vous vivez. (…) Internet ne remplace pas les liens. Il peut les amplifier, mais il faut parler aux gens, les toucher, vivre ces expériences avec eux, créer quelque chose. »

© Kara Hammond courtesy of the Recording Academy, Atlanta Chapter

S’agit-il d’une sorte de réédition, ou d’une fouille méticuleuse du passé, comme si un texte perdu avait été déterré ?
C’est dans mon Musée du Post Punk et de la musique indus à Chicago, où j’étais toujours en train de fouiller dans des cartons, des dossiers, des cassettes, à ouvrir placards et tiroirs, à inspecter chaque pièce, que j’ai déniché ces enregistrements. Et c’est une interprétation différente avec Genesis. Avec le recul, ça me paraît étonnamment récent. On ne dirait pas que ça vient du passé.

Justement, la nouvelle sortie de Pigface est basée sur la batterie et la basse avec une grande quantité de textes relus provenant de magnétophones, qu’est-ce qui vous a poussé à finir cet album ?
On a pour idée de rendre nos trouvailles accessibles aux gens. On a un Patreon (financement participatif) pour soutenir le musée, où je rajoute tout le temps du matériel sonore. C’est à partir d’une mixtape réalisée par Genesis, on y a inclus la face A d’une cassette, avec un peu de psychédélisme déjanté des années 60. L’idée est de partager notre enthousiasme en découvrant toutes ces choses que génèrent les différentes sources d’enregistrements.

Vous avez vécu une période extrêmement créative en termes de nouvelles technologies émergentes — n’était-ce pas une époque plus riche que celle qui a suivi ?
J’ai rejoint PiL en 1979, je travaillais aussi sur des boucles dub pour Brian Brain et Jah Wobble, j’étais très occupé. Puis Ministry en 1998 suivi de Revolting Cocks, Led Into Gold, 1000 Homo DJs, c’était une période totalement folle. Et puis aussi, avec Killing Joke, Murder Inc. Et puis, en revenant à la décennie 2000, The Damage Manual, toute une suite de périodes créatives, chacune étant bien distincte de l’autre. Si les années 80 étaient analogiques, le numérique a commencé à arriver avec le travail tout autour de l’échantillonnage. En écoutant tous ces dubs, comme ceux de Genesis avec Pigface, je me souviens d’avoir désinstallé mon studio numérique pour réinstaller mon studio analogique. Je possède les magnétophones 8 pistes de Steve Albini. Je continue à explorer le mixage analogique et tactile. Parce que je pense que l’art du mixage dub est en train de disparaître. Tu peux tout te permettre sur ces nouvelles consoles numériques, mais ça prend du temps, et le résultat n’a jamais cette immédiateté, ni cette matière brute et vivante de l’analogique.

Vous avez joué avec Bill Rieflin, le batteur de Ministry ; ce duo, dont les styles se complétaient parfaitement, a donné naissance à Pigface, comment les choses se sont passées en si peu de temps ?
On a joué ensemble, Bill portait alors une chemise et une cravate. J’ai décidé de prendre la direction opposée. Je crachais en l’air et je me blessais – mais chaque fois, nous devions nous échauffer pendant vingt minutes parce que Ministry était très physique et intense. Mais nous nous préparions en étant séparés des autres membres du groupe, de l’autre côté d’un bâtiment car rien n’est plus agaçant que le bruit d’un pad d’entraînement. On avait juste deux toms pour travailler des rythmes. Alors on a commencé à travailler sur des beats, et le jour de la tournée, de retour à Chicago, on est allés dans le légendaire Chicago Trax Recording et on a lancé Pigface.

« Johnny Rotten n’est plus le même aujourd’hui. En 1980, il était vraiment dangereux. Un soir, il y avait des hélicoptères de police, des forces anti-émeutes à cheval. C’était le chaos total. »

Vous avez travaillé avec Trent Reznor et Mike Harris de Napalm Death, sans parler des centaines de musiciens que vous avez recrutés, quels enregistrements vous ont le plus marqué ?
J’ai travaillé et joué avec Swans, Psychic TV, Murder Inc, Scorn, Test Department, Sheep On Drugs. C’était compliqué à gérer niveau timing. L’an dernier, nous avons rejoué l’album Extremities, Dirt and Various Repressed Emotions de Killing Joke pour son 35e anniversaire. Puis, il y a deux mois, nous avons fait de même avec Flowers of Romance de Public Image Ltd., sorti il y a 45 ans. Et récemment, je suis même retombé sur un enregistrement dub avec Jah Wobble. J’ai fait énormément de choses au fil des années, et en vieillissant, ces collaborations continuent malgré tout d’arriver. Cette année marque aussi le 25e anniversaire de The Damage Manual du premier album sans titre de The Damage Manual et le 35e de Gub de Pigface. J’aime tout ce que je fais : chaque projet a sa place, à un moment donné. J’ai la chance de ne jamais faire la même chose en permanence. Plus récemment encore, Dave Wright, du groupe Not Breathing, a créé des boucles, et mon ingénieur Adam a travaillé sur des boucles de feedback très minimalistes…

Comment percevez-vous le processus du progrès technologique, en écartant l’intelligence artificielle ?
J’ai un rapport un peu bizarre avec la technologie parce que j’ai grandi sans elle, avec des téléphones à cadran. Et Internet était censé être la solution à tout mais il n’en est rien. Je pense qu’Internet a donné aux artistes l’espoir qu’ils puissent appuyer sur un bouton et se retrouver partout dans le monde, mais en réalité, ils ne sont nulle part. Alors mon conseil aux artistes d’aujourd’hui, c’est de se foutre d’Internet. Faites quelque chose dès demain dans votre ville, ou dans la ville d’à côté, ou encore deux villes plus loin. Soyez présents là où vous vivez. Et puis, une fois que vous aurez vécu en réel des rencontres, des interactions et des expériences intéressantes, mettez ça sur Internet. Internet ne remplace pas les liens. Il peut les amplifier, mais il faut parler aux gens, les toucher, vivre ces expériences avec eux, créer quelque chose, et ensuite, on peut le mettre sur Internet, le rendre public et aller le refaire ailleurs. Alors, rien à foutre de la technologie ! (Rires) Je pense que les personnes timides se font avoir par Internet qui leur fait croire qu’ils communiquent avec le monde entier alors qu’en réalité, elles ne communiquent avec personne. On a encouragé les personnes timides à ne pas s’entraîner à parler aux gens. Ainsi, elles se sont encore plus repliées sur elles-mêmes, et on doit inverser cette tendance.

Quel souvenir reste comme votre meilleure expérience musicale ?
Il y en a pas mal. En 1980, à Los Angeles, alors que le punk commençait vraiment à prendre de l’ampleur, il y avait 10 000 personnes, et j’étais là avec Johnny Rotten. Rotten n’est plus le même aujourd’hui. En 1980, il était vraiment dangereux. Un soir, il y avait des hélicoptères de police, des forces anti-émeutes à cheval. C’était le chaos total. On a fait une émission de télé qui a été vue par 18 millions de personnes. En 1991, on a aussi bossé avec Trent Reznor sur le morceau « Suck » (NdR : de Pigface puis plus tard sur l’EP Broken de NIN). C’était un sacré souvenir aussi.

Quels sont tes prochains projets ?
Danny Carey (NdR : batteur de Tool qui joue avec Pigface en tournée) est à Los Angeles. Randy Blythe est autre part. Notre bassiste est à Berlin. On va continuer à jouer, même si je sais que rien n’est acquis. Quand nous avons revisité Extremities l’année dernière, il m’a fallu toute une année pour retrouver le niveau, parce que c’est un album extrêmement exigeant physiquement et mentalement. J’ai perdu beaucoup de poids dans le processus. Je veux continuer à faire ce genre de choses tant que c’est possible. Avec le temps, mon corps s’affaiblit, et il arrivera peut-être un moment où je ne pourrai plus atteindre l’intensité nécessaire pour rejouer un album de folie comme celui-ci.

Interview réalisée par Franck Irle

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