Vince Staples – Cry Baby

Posted by on 10 septembre 2026 in Chroniques, Toutes les chroniques

(Loma Vista, 5 juin 2026)

On n’écrit pas assez sur le rap, clairement. Entre nos rédacteurs qui y sont allergiques (et ne tentent même pas de se soigner) et ceux qui n’écoutent pas suffisamment de nouveautés, rares sont les sorties récentes qui ont l’insigne honneur de figurer en nos pages. Et pour Vince Staples, c’était franchement pas gagné (en dormait-il la nuit ? Pas sûr). Ses albums précédents n’étaient pas dénués d’intérêt loin s’en faut mais nous ne les avions jusque-là jamais trouvés totalement convaincants. Trop longs pour certains, pas assez accrocheurs sur la durée ou au contraire un peu trop dans l’air du temps, il y avait toujours un truc qui bloquait.

Mais nous sommes du genre persistants. Et on fait bien car cet album peut difficilement laisser de marbre. Le bébé blondinet sur la pochette rappelle inévitablement un demeuré (encore) au pouvoir (on a du mal à l’écrire), heureusement plus proche du tombeau que du berceau. Avec lui, c’est l’annonce claire d’un disque engagé mais sans jamais trop se prendre au sérieux. On n’est pas dans le militantisme forcené à la Public Enemy mais dans la dénonciation sarcastique, et un rien désabusée.

Leçon d’efficacité d’emblée avec l’irrésistible « Blackberry Marmalade ». Guitare-basse-batterie en mode post-punk, ça rebondit dans tous les coins tandis que Vince flingue les flics qui ont la gâchette trop facile (« promise me you won’t gun me down ») et leur racisme solidement ancré. Moins trépidant, « Go! Go! Gorilla » n’en demeure pas moins redoutable avec sa basse d’une rondeur gourmande et son refrain à scander avec sa team de cheerleaders déchainées. Un enchainement dont le contraste donne le ton.

Quelles que soient les ambiances ou les rythmes, tout fonctionne merveilleusement bien. « White Flag » roublard et séducteur groove posément tandis que « The Running Man » nous embarque dans une cavalcade sur beat jungle avant un freinage acoustique remarquablement négocié. Dans un registre plus soul, « Cotton » touche au cœur et difficile de ne pas se laisser griser par les sifflets morriconniens du très cool « 7 in the Morning ».

Pendant ce temps, le père Staples dégomme avec le sourire. Il nous rappelle, avec force ironie, comme il est bon d’être Américain (« You can live by the gun, die by the gun / Only in America / You can lie, you can steal, house on a hill / Only in America » sur « Only in America ») et évoque notre addiction au petit écran et à toutes les conneries qu’il véhicule (« TV Guide » et son « What the fuck are you looking at? »)

Et puis, Vince Staples connait ses classiques. Il cite ainsi sur « The Running Man » les premiers mots mythiques de « Survival of the Fittest » de Mobb Deep (« There’s a war goin’ on outside no man is safe from »). Son nouvel album n’en deviendra peut-être pas un mais il en a les ingrédients. Les 35 minutes qu’il nous offre ici, à la fois très accessibles et pointues, allient une efficacité redoutable, un sens aigu du rythme et un message qui fait toujours du bien à entendre.

Jonathan Lopez

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