SLIFT – Fantasia

Il n’aura fallu que quelques années à SLIFT pour devenir un incontournable du paysage rock mondial. Leur signature chez Sub Pop a donné un furieux coup d’accélérateur à leur ascension et leurs performances scéniques font partie des plus impressionnantes de la scène rock actuelle au sens large. Alors que Fantasia arrive dans les bacs, le temps est venu pour le trio toulousain de brouiller quelque peu les pistes, pour mieux affirmer sa singularité et sa position dans la scène actuelle.
Cependant, avant même sa sortie, des bruits dissonants nous étaient parvenus, faisant état d’une production ratée et d’un gros problème au niveau du chant. Il n’en est rien, le groupe poursuit simplement son improbable ascension en changeant quelques-unes de ses habitudes et en démontrant avec force, n’en déplaise aux sceptiques, que son talent lui permet de s’aventurer en territoires inconnus avec la même classe et la même force qui le caractérisent depuis ses débuts.
Les choses commencent très fort avec la chanson « Fantasia » qui donne son titre à l’album et qui est sûrement une des raisons du rejet par certains de la nouvelle tournure prise par le groupe. Difficile en effet de ne pas sursauter à l’écoute de la voix de Jean Fossat qui se montre alors étonnamment crue et « près de l’os ». Pourtant, très vite, il se révèle être un tube accrocheur et épique, parmi les plus efficaces que SLIFT ait composé. Leur prestation à l’Olympia à la fin du mois de juin a prouvé, s’il le fallait, qu’il avait déjà tout d’un hymne, et les fans étaient nombreux à s’époumoner en chœur à gorge déployée. Plus loin, on pensera aux Melvins sur « A Storm of the Wings », sans s’en étonner outre mesure. On sera toutefois davantage surpris par la balade « Waiting Man » sur laquelle Jean Fossat endosse le costume de Tom Barman et qui nous fait immanquablement penser au dEUS de la période In a Bar under the Sea. Nous ne pensions pas écrire ça un jour à propos de Slift. Enfin, apparemment, le synthé sur « Secret Mirror » en a choqué beaucoup, on ne commentera pas leur conservatisme redondant sous-entendu, mais on en rigolera franchement.
L’album ne souffre d’aucune réelle baisse d’intensité. La basse de Rémi Fossat est toujours aussi prégnante et insidieuse, et le jeu de Canek Flores, toujours aussi riche, se révèle toutefois plus sobre et peut-être plus subtil. Les titres sont plus courts que sur Ilion et Ummon, et gagnent en percussion ce qu’ils perdent en durée. Certes, les envolées psychédéliques menées tambour battant étaient une marque de fabrique de SLIFT et elles occupent toujours une bonne partie de leurs concerts, mais le fait est que Fantasia est plus économe, dans ce domaine, et plus immédiat. On aurait compris les déçus si la musique avait perdu en puissance ou en pouvoir d’évocation, mais c’est le contraire qui se passe et notre sentiment est qu’ils n’ont jamais été aussi inspirés et incisifs que sur ce nouvel album.
Empruntant des références à l’œuvre de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges ou au fantastique ouvrage de Mikhaïl Boulgakov, le Maître et Marguerite, Fantasia s’inscrit dans le même réalisme magique afin de dresser son état des lieux du monde actuel, où la frontière entre le vrai et le faux est de plus en plus souvent brouillée et floue et où des volontés de moins en moins occultes s’acharnent à diffuser leur poison réactionnaire. L’énergie déployée par SLIFT résonne comme un antidote à cette obscurantisme ambiant, et l’on ne peut écouter Fantasia sans en être galvanisé et déterminé à ne pas se laisser sombrer.
Tant pis s’il peine à convaincre les sourds et les aveugles. Fantasia divise, Fantasia étonne, Fantasia est surtout le Magnum Opus du groupe de Toulouse. C’est l’album qui les fait passer dans une nouvelle dimension et dans un nouveau cercle. Être témoin de l’évolution de SLIFT constitue un privilège dont on espère être à la hauteur. On est déjà impatient de découvrir la suite et de les revoir sur la scène du Trianon à la rentrée.
Max