Wailin Storms – The Arsonist

« Fire walk with him » ? On ignore si Justin Storms, guitariste-chanteur de Wailin Storms, est un grand fan de Twin Peaks (on lui souhaite, tout le monde a droit au bonheur) mais il se dit fasciné par le feu depuis toujours. Cela explique cette pochette qui a dû plaire aux décorateurs du Hellfest. Et ça se ressent depuis toujours dans sa musique incandescente. Ainsi, dès « Dead End », l’apocalypse est au pas de la porte, laquelle semble bien ténue pour résister à l’assaut. The Arsonist transmet l’urgence, imprime un danger de tous les instants.
Sur le bien heavy, « You Never Answered » l’allumette est au pied du bûcher et l’intensité devient irrespirable. Et intelligemment, une sortie acoustique se dessine alors qu’on s’était fait matraquer pendant plus de quatre minutes. Régulièrement au bord de l’implosion, Justin Storms est habité, transcendé. On comprend aisément pourquoi son groupe fut tour à tour comparé à Nick Cave, 16 Horsepower ou Danzig. Parmi ses contemporains, Bambara venait s’empêtrer dans les mêmes marécages blueseux et bénéficier de comparables louanges. Ici, on ira même un peu plus loin, quitte à verser dans l’outrancier. Ajoutons à la liste Layne Staley, ni pour son timbre ni pour ses aptitudes vocales (restons sérieux, ne dilapidons pas le peu de crédit qu’on daigne encore nous accorder), mais puisqu’il accapare toute l’attention et dégage, comme les illustres noms précédemment cités, cette impression d’être porté par une force intérieure et d’aller puiser au fond du fond, de tout mettre – sans doute même trop – dans ce foutu micro. Ou alors il fait vachement bien semblant le Justin, ce qui reste une performance en soi. En tout cas, on n’y voit que du feu (nous aussi). À l’image de ce formidable morceau-titre, terriblement envoûtant, dans lequel il apparaît bien fragile, extrêmement malmené et semble s’enfoncer vers l’inéluctable. À l’opposé du slacker qui déambule nonchalamment et que rien ne semble atteindre, ici le frontman dont la prestation est ébourriffante – on se doit d’être clair – pourrait s’effondrer à tout instant, sans que personne ne soit surpris de sa défaillance. Et on en ressort éprouvé pour lui, quel que soit le tempo abordé (« Heart of Mine » rampe autant que faire se peut, la menace n’est que diffuse avant de se concrétiser, quand « The Wind » charge sans discontinuer).
Au-delà de l’intensité colossale évoquée plus haut, si l’impression est si forte, l’album si marquant, il le doit également au soin apporté à la production par Matt Talbott, guitariste-chanteur de Hum, qui ne gomme en rien l’aspect viscéral des compositions et permet une grande proximité avec les musiciens. On est dans le studio avec eux et on en ressent la moiteur étouffante. Et personne pour ouvrir une foutue fenêtre. On crèvera avec eux, c’est ainsi. L’éprouvante « Never Rest » qui semble avoir cinq vies et s’achève dans un fracas innommable résume assez bien cette souffrance exhalée par ce pauvre Storms. Il attaque résigné (« I get no sleep ever / I get no rest ever / Please give me peace / I cannot breathe ever »), se fait régulièrement enfoncer la tête sous l’eau par ses vicieux comparses, guitare indomptée à la QOTSA et chœurs christiques façon étau qui se referme, avant de finir combatif et survolté quand beaucoup auraient jeté l’éponge (« Wash your hands in blood / Time will be the judge / I’ve seen it all before / Fuck your fucking war / Now’s your chance to die / Get stuck up in the sky / I’ve seen it all before / Fuck your fucking war »). Et de nous piétiner sans pitié : « You die, you die, you die, you die, die, die, die ». Ce serait dommage de ne pas finir les concerts là-dessus. Le disque, lui, s’achève sur « It’s All Dark Now Where Your Eyes Used to Be » enfin apaisé, à la lueur d’une bougie. Est-ce la mort qui nous accueille à bras ouverts ? C’est en tout cas très beau et assez bouleversant. Et s’ils finissaient les concerts là-dessus ? Ce ne serait pas idiot non plus.
Wailin Storms était déjà impressionnant sur ses sorties précédentes mais, allez savoir pourquoi, on y revenait peu. Quelques plongées en apnée saisissantes mais peut-être un ensemble moins homogène. En tout cas, pour son arrivée chez Season of Mist, le quatuor semble en osmose parfaite sur The Arsonist qui franchit le pas décisif pour s’avérer tout à fait indispensable. Et on a bien hâte d’aller vérifier par quel morceau il termine ses concerts.
Jonathan Lopez