Sereias – A Odisseia de Carlos Bizarro

Posted by on 6 juin 2026 in Chroniques, Toutes les chroniques

(Lovers & Lollypops, 13 mars 2026)

Nul n’est prophète en son pays, parait-il. Quand le rédacteur en chef de votre webzine préféré a évoqué le retour de Sereias, j’avoue ne pas avoir forcément sauté sur l’occasion de commettre une nouvelle chronique. Alors que leur précédent disque de 2022, Sereias, valait pourtant le détour. Mais bon, un groupe portugais, venu de Porto, une ville dans laquelle j’ai des souvenirs affectueux, il y avait un petit appel du destin quand même. Par curiosité, après un tour sur le tracklisting du disque, et une première écoute décisive… me voilà embarqué dans ma première chronique d’un groupe lusophone (#casecochée).

Rentré dans ce disque par la grâce d’un duo de titres complémentaires en son centre. Comme un manifeste aux intentions (politiques) plutôt claires. La basse est ronde, les coups de boutoir noisy, mais c’est bien la voix d’Antonio Pedro Ribeiro, bien en avant dans le mix, qui frappe le plus fort sur « Extrema-Direita Fascista », où il appelle, par tous les moyens, à arrêter la menace fasciste. 

« Extrema-direita fascista avança e mostra os dentes…
… E préciso parar-los, é préciso parar-los, custo o que custar
Extrema-direita fascista quer juntar a sua ditadura
A ditadura do capitalismo da vigilância
A lavagem ao cerebro quotidiana
Consegue convencer os cegos e os imbecis… »

(« L’extrême-droite fasciste progresse et montre les dents…
…Il faut les arrêter, il faut les arrêter, par tout les moyens
L’extrême droite fasciste veut ajouter à sa dictature
Celle du capitalisme de surveillance
Le lavage de cerveau quotidien
Parvient à convaincre les aveugles et les imbéciles »)

La voix éructe l’urgence… et le titre constitue un écho sombre à l’actualité récente. Alors que le pays vient de connaitre, en février, son avril 2002, soit la première présence au second tour d’une présidentielle d’un candidat d’extrême droite. 52 ans, à peine, depuis la fin de la dictature, le 25 avril 1974. La nausée.

Le titre suivant, « A Puta da Revoluçao » (que l’on traduira facilement par un Fucking Revolution), n’est pas en reste, les cuivres en plus et un refrain ravageur pour emballer cet appel à une nouvelle insurrection. Une basse toolesque et une trompette discrète annoncent ensuite une dernière fronde sur l’outro.

« Está tudo fodido, mas por outro lado, nada a perder
Está tudo tranquilo, à beira do caos, à beira da revolta…
…Que venha a puta da revolução
E que venha bem depressa »

(« Tout est foutu, mais d’un autre côté, rien à perdre
Tout est tranquille, au bord du chaos, au bord de la révolte…
Que vienne cette putain de révolution
Et qu’elle vienne au plus vite »)

Il faut croire que pour oublier, il fallait noyer cela dans l’alcool. Et la folie inquiète et vertigineuse des six minutes qui suivent de « Beber par beber » (soit « Boire pour boire »), s’en charge avec brio. Les voix s’entremêlent, ici un spoken word en fil rouge comme une transe, là en arrière plan une voix féminine mélodieuse… et les cris hallucinés ( et éthyliques ?) d’Antonio Pedro Ribeiro. Au gré des huit titres de ce disque, on s’apercevra rapidement que le groupe se fout pas mal des conventions stylistiques, infusant son rock… plutôt noisy, de basse post-punk, de trompettes hallucinées et jazzy et d’harmonies vocales parfois assez superbes, avec Arianna Casellas au chant. 

Mais si vous entrez par le premier titre dans ce disque, ce que je n’ai donc pas fait, vous trouverez tout autre chose. « A Floresta » (soit « La Forêt »), un titre-tunnel de presque quinze minutes qui lorgne plutôt du côté d’un post-rock ascensionnel, inquiet et incantatoire, aux références poétiques et mythologiques. Parfois blasphématoires, évoquant ainsi d’entrée et sans préavis Jésus pratiquant le coït avec Marie-Madeleine sur l’herbe. Parfois plus conforme aux aspirations radicales (voire anarchistes) distillées dans la plupart des titres, trompettes farouches en avant. Sans doute pas un hasard si leur premier disque s’intitulait O Pais a arder (Le Pays brûle).

« Estamos aqui hà milhares de anos
Estamos aqui desde o Big Bang
Desde antes do Big Bang
O Mundo é nosso
Nao é dos patroes nem dos políticos… 
…Todos somos deuses, todos somos estrelas
Nao mais escravos, nao mais trabalho, não mais dinheiro… »

(« Nous sommes ici depuis des milliers d’années
Nous sommes ici depuis le Big bang
Depuis avant le Big bang…
Le Monde est à nous
Pas aux patrons ni aux politiques
Plus jamais esclaves, plus jamais le travail, plus jamais l’argent… »)

De là à proposer un jumelage Porto-Manchester et convoquer Maruja, il n’y a qu’un pas. C’est pourtant l’ombre d’un autre quatuor, new-yorkais, qui semble surgir au détour du riff inaugural de… « Esquizofrenia ». Qui interroge notre condition humaine bipolaire dans le monde moderne. Sur « Macacos » (soit les singes), Antonio Pedro Ribeiro, jamais avare de gargarismes vocaux inquiétants, nous dépeint carrément en une espèce simiesque solitaire, se surveillant mutuellement à l’ère du capitalisme technologique. Le tableau est sombre, la musique urgente, et seul un outro presque apaisé illumine ce titre. Il n’y aura que peu de répit dans ce disque, la folie jamais loin (« Menina » sonne comme un appel à l’aide) et le dernier titre s’intitule même… « Satã ». En miroir au titre inaugural qui convoquait des figures mythologiques, c’est ici un monde à la dérive qui semble se personnifier dans une entité luciférienne, les politiques et les gouvernements comme nouveaux vampires, à qui rien ne sera plus pardonné. La musique prend un tour épique, la trompette menant une dernière cavalcade sonique.

Et à cet instant, le parallèle semble tout trouvé avec un vieux titre de Zeca Afonso, héros musical portugais, censuré à son époque, sorte de Brassens lusophone. L’auteur de « Grândola, Vila Morena », chanson qui servit de signal pour lancer une Révolution. Dans une autre de ces (grandes) chansons, « Os Vampiros », on retrouvait déjà cette figure vorace et prédatrice d’une caste/gouvernement/capitalisme (choisissez votre fléau) qui ne laisse rien derrière son passage, une fois repu. Avec ce nouveau disque, Sereias s’attelle, lui aussi, à la bataille ultime. Armé de son rock noisy, il défie le conformisme ambiant et rappelle que si la musique transcende les époques, elle peut même, à l’occasion, parfois, contribuer à renverser l’ordre établi. « O Mundo é nosso », nao é?

« Os velhos tiranos de mil anos morrem como tu ». Zeca Afonso, Coro da Primavera. 1971

(« Les vieux tyrans millénaires meurent comme toi »)

Sonicdragao

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