Protomartyr – Hotel Usona

Hotel Usona débarque alors qu’on n’était pas sûr d’en avoir encore quelque chose à foutre de Protomartyr. Le précédent album, Formal Growth in the Desert, nous avait fait bailler plus que de raison et de leur dernier concert à La Station, il ne nous reste rien. Le groupe nous semblait être arrivé au bout de son truc, sans que cela ne soit très grave pour nous, reconnaissons-le. Il n’était pas le premier, il ne sera pas le dernier.
Sauf que voilà, Hotel Usona débarque et les cartes se trouvent redistribuées. Contre toute attente, le septième album du quatuor de Detroit est un grand disque noir qui propose une cartographie de la société américaine, sous le second mandat de Donald Trump, par le prisme du symbole de l’hôtel dont chaque chambre s’ouvre sur une problématique différente. Alors qu’on croyait le groupe essoufflé, il revient au contraire parfaitement élégant, les deux pieds campés dans sa morgue de dandy noise désabusé et dilettante, mais toujours hargneux.
Le disque s’ouvre sur « The Old Hotel », histoire de bien expliquer leur concept d’une Amérique en fin de vie. On imagine le fantôme de Jack Torrance planer au-dessus des neuf titres, mais un Jack Torrance affublé d’une moumoute orange et d’un costard trop serré proprement terrifiant. Protomartyr manie le tragique et l’absurde avec la dextérité d’un gitan romanesque, jamais complètement ancré dans le monde, jamais complètement en dehors. Il avance drapé dans une élégance et une sophistication dont nombre de ses compères, post-punk, devraient s’inspirer.
Chacun des titres est un monde, un constat, une pièce de cet hôtel chimérique. Le songwriting de Greg Ahee est d’une richesse prodigieuse, parfaitement mis en forme par la classieuse production de Dave Fridmann (The Flaming Lips, Nick Cave, Mogwai, Sleater-Kinney… merde aux fans de MGMT) et magnifiquement porté par le stoïcisme habité de Joe Casey, une fois de plus impérial dans son rôle de conteur de foire. On notera également les interventions étonnantes et réjouissantes de Jon Fridmann (fils de…) aux cuivres. Elles approfondissent la musique en accentuant aussi bien les moments épiques que ceux tenus en apesanteur, parfois dans une même chanson (La magnifique « The Knife Dream »).
Au bout de presque vingt ans de carrière, Protomartyr donne l’impression de maîtriser parfaitement ses points forts, sans jamais se laisser aller vers des territoires plus casse-gueules et déliquescents. En ce sens, Hotel Usona impressionne durablement et replace le groupe au centre du paysage musical indie rock, bien au-dessus de la plupart de ses concurrents. L’album est grave et concerné, tout en restant ouvert et, en dépit du contexte, et parce qu’il est très réussi, on ne peut s’empêcher d’y déceler un optimisme, certes ténu et bien caché, mais pourtant bel et bien palpable.
Max
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