Interview – Tiny Vipers
Comment entrer dans la dimension du sacré alors que notre monde se précipite dans un flot déchaîné toujours plus chaotique ? Peut-être en consignant dans des carnets, des croquis, des fragments de paroles n’attendant plus qu’à trouver un support musical. C’est ainsi que Tiny Vipers parvient à participer aux morphismes du quotidien, avec une conscience aiguë du rôle de la nature. Sa musique défie le passage du temps et ses transformations imperceptibles, là où personne ne peut aller, sauf sous une forme spiritualisée.
Tel est le cas du premier album paru en 2007, Hands Across The Void, qui posait les jalons d’une œuvre attentive aux bouleversements du monde. Signé chez Sub Pop, Tiny Vipers a marqué les mémoires avec des titres conférant au génie et à la beauté suprême (« On This Side »), tout en gardant sa personnalité musicale, riche en intensité et nuances. Rares sont les artistes capables de concilier l’art avec autant d’authenticité et de sincérité.
Des recoins secrets aux passages cachés, Jesy Fortino connaît les fissures où se glisser pour se fondre dans la nature. Appartenir au décorum est une chose, y trouver sa place une autre ; le titre « Mary Pilgrim Inn » prolonge cette intimité, ces pérégrinations. D’ailleurs, son dernier album Tormentor est de cet acabit, une beauté enfouie qui remonte en surface. Afin de mieux connaître l’univers unique de cette artiste réconciliant une certaine idée du folk avec son auditoire, en opposition avec un monde bruyant et saturé, une interview s’avérait nécessaire.
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« Je trouve incroyable qu’on puisse associer quelques notes à la guitare et susciter une réaction émotionnelle. Pour moi, les notes de guitare passent toujours en premier. Les paroles, c’est peut-être ma façon d’essayer de développer le sentiment que ces notes ont fait naître. »

Pourriez-vous nous dire en quelques mots en quoi votre musique est personnelle ?
Je tiens des journaux intimes et je prends beaucoup de notes. J’ai des journaux qui remontent à l’époque où j’étais adolescente. Les illustrations d’Illusionz Vol. 1 (1997 – 2004) que j’ai sorti l’année dernière proviennent de ces journaux intimes de la fin des années 90. Ma musique est très personnelle, mais j’essaie de laisser de la place pour que d’autres puissent y ajouter leur touche personnelle, afin qu’elle leur parle aussi.
Vos paroles se prêtent à de multiples interprétations, mais cette impression de profonde mélancolie, d’où vous vient-elle ?
Des sentiments auxquels je suis confrontée. Les souvenirs que j’ai.
Depuis Townes Van Zandt, Nick Drake et Elliott Smith, personne n’a réussi à capturer une telle beauté musicale, dépouillée de tout artifice ; vos chansons résistent à l’épreuve du temps et sont immortalisées pour l’éternité. Quelles sont vos racines musicales ?
J’écoute tous les genres de musique. Quand j’étais enfant, nous avons emménagé dans une maison où les anciens propriétaires avaient laissé un vieux piano. Je m’y asseyais pendant des heures pour essayer de jouer différentes notes ensemble. Je m’intéresse particulièrement à la façon dont on peut jouer une seule touche à la fois et, selon les notes, obtenir des impressions différentes. Je ne me lassais pas d’explorer cela. C’est toujours quelque chose qui m’intéresse. Je trouve incroyable qu’on puisse associer quelques notes à la guitare et susciter une réaction émotionnelle. Pour moi, les notes de guitare passent toujours en premier. Les paroles, c’est peut-être ma façon d’essayer de développer le sentiment que ces notes ont fait naître.
Pensez-vous que notre incapacité à penser à long terme, à imaginer un avenir souhaitable, constitue en soi une crise de l’avenir ?
Je suis complètement perdue quand il s’agit de l’avenir, du passé et de toutes ces questions liées au temps. En ce qui concerne la société, je me demande parfois si nous devons réfléchir à l’avenir et à ce que nous souhaitons pour un meilleur ordre social ou si nous ne devrions pas plutôt nous tourner vers le passé pour nous rappeler quel projet avait été lancé avant nous. Les générations précédentes avaient peut-être elles aussi une vision de l’avenir. Sommes-nous responsables de la mener à bien ? Sommes-nous incapables de penser à long terme ou simplement de porter la vision de quelqu’un d’autre ? Ce n’est peut-être pas une incapacité, mais un manque de volonté. Quel âge a le projet de société ? Des centaines d’années ? Des milliers ? Lorsque nous repensons l’avenir, faisons-nous preuve d’aveuglement ?
À l’échelle personnelle, je fonctionne autrement. J’essaie d’être attentive aux émotions qui me traversent, sans blesser ni heurter les autres. Et ce faisant, je constate que ma vie s’écoule de manière mystérieuse et imprévisible car je suis capable de m’adapter au fur et à mesure. Les projets à long terme ne tiennent pas pour moi à un grand plan préétabli, mais au fait de suivre un chemin qui me semble juste, porteur d’énergie, même si je ne sais pas exactement où il mène. Être à l’écoute de mes sentiments est plus important pour moi que de penser à long terme. Je ne sais pas si cette manière d’être peut s’appliquer à l’humanité dans son ensemble.
« J’ai traversé une période très difficile dans ma vie quand j’étais plus jeune. J’ai été sans domicile et seule pendant de nombreuses années. Je cherchais à établir un lien avec le monde et les autres. Chercher un sens revenait à chercher une raison de vivre et à me sentir à ma place. Je voulais être ancrée. »

S’agit-il d’une sorte d’analyse de notre civilisation menée à travers la musique et les mots, comme si vous exploriez les bas-fonds de notre société pour en mettre en lumière les ruines ?
Les thèmes que j’explore ne sont pas prémédités, mais je dirais que la manière dont je les explore l’est. L’analyse se fait vraiment quand je joue de la guitare et que la combinaison des notes me fait ressentir quelque chose. Pourquoi ces sons me font-ils ressentir ce que je ressens ? Et quel est ce sentiment ? Ces questions animent les chansons. Et ce ne sont pas des sentiments évidents comme « c’est triste » mais des sentiments étranges et difficiles à décrire qui m’intéressent vraiment. La chanson est une méthode que j’utilise pour essayer de décrire le sentiment que me procurent les notes. Je suppose que c’est pareil dans la vie. Quand je me promène et que je regarde autour de moi, il m’arrive de tomber sur une scène ou un assemblage d’éléments qui provoque en moi quelque chose d’étrange. Alors j’ai besoin de m’arrêter et d’accueillir cette sensation. C’est important pour moi.
Tirez-vous votre inspiration de visions ou de souvenirs lorsque vous composez ? Le présent influence-t-il votre interprétation des chansons de vos albums précédents ?
Je puise mon inspiration dans mes souvenirs et mes sentiments même si je pense que les sentiments ne sont peut-être, pour l’essentiel, que des souvenirs. J’ai traversé une période très difficile dans ma vie quand j’étais plus jeune. Je ne souhaite pas vraiment entrer dans les détails, mais j’ai été sans domicile et seule pendant de nombreuses années. J’ai certes passé une partie de ce temps à essayer de retrouver un sentiment de sécurité et à me protéger, mais la plupart du temps, je cherchais à établir un lien avec le monde et les autres. Chercher un sens revenait à chercher une raison de vivre et à me sentir à ma place. Je voulais être ancrée. Et cet ancrage est devenu pour moi la conviction que même si je n’avais pas d’influence sur le monde qui m’entourait, celui-ci avait une influence sur moi et me procurait des sentiments, et j’ai décidé que c’était important. Et cela m’a suffi pour continuer à me battre pour survivre.
J’aime être dehors en général. Même s’il fait mauvais temps ou que le lieu en question n’est qu’un parking, je préfère toujours être dehors. C’est là que je me sens dans mon élément. Pour me réconforter ou me vider la tête, je n’ai qu’une seule solution : aller me promener. Les thèmes de Tormentor sont variés ; ces chansons sont nées d’une période très, très difficile où j’essayais de m’installer à Berlin pour travailler sur ma musique en 2021. Mais je suppose que cette expérience a aussi fait resurgir beaucoup de souvenirs de mon enfance. Tout s’est mélangé.
D’où vient le nom Tiny Vipers ?
Quand j’étais ado, un de mes amis utilisait des petites vipères comme accessoires dans un jeu. Je trouvais ça marrant et j’aimais bien l’idée de toutes ces petits serpents ; alors quand quelqu’un m’a demandé quel nom je devrais mettre sur un flyer, j’ai simplement lancé ce nom-là.
Tu as travaillé avec Liz Harris, de Grouper. Comment votre collaboration a-t-elle donné naissance à ces chansons communes ?
Pour être honnête, j’étais à l’école d’ingénieurs à l’époque, donc tout ça est un peu flou dans ma mémoire, car mon cursus était très exigeant. Je crois qu’elle avait apporté quelques croquis, tout comme moi, puis nous avons travaillé ensemble pour les compléter.
Life On Earth reste le summum de votre discographie, notamment parce qu’il est sorti sur le label Sub Pop, mais que pensez-vous de votre nouvel album ?
Hands Across the Void est également sorti chez Sub Pop. Je trouve que ce nouvel album est moins lisse, mais plus personnel, et que les parties de guitare y sont plus complexes. J’en suis fière. J’ai récemment récupéré les droits sur toute ma musique auprès de toutes les maisons de disques, donc j’en suis désormais propriétaire. Je suis fière de toute ma musique.
Illusionz Vol. 1 (1997 – 2004) est constitué d’anciens morceaux. Les avez-vous enregistrés récemment pour sortir une série de titres acoustiques et expérimentaux ?
Ils sont tous anciens. Ce sont des cassettes de la fin des années 90 et du début des années 2000. J’ai commencé à numériser ces cassettes et j’ai décidé de les publier. Maintenant que je suis propriétaire de ma propre musique, j’ai envie de tout publier.
Comment se déroulent vos concerts ? Quelles sont vos salles préférées en termes de public ?
Je suis en train d’organiser une tournée en Europe qui comprend deux dates en France. Je m’occupe de tout moi-même pour l’instant, donc j’apprends au fur et à mesure. Je m’arrêterai dans des disquaires le long du parcours pour déposer des exemplaires de mon album. Mes salles préférées sont les petits espaces, sans grande scène ni bar bruyant. J’aime les endroits où les gens peuvent apporter leurs propres boissons ou leur propre nourriture. Des lieux simples. J’adore jouer dans des concerts chez des particuliers. J’aime me sentir proche du public. Je préfère donc les petits espaces où l’on peut tous passer un bon moment ensemble. Je n’aime pas les situations où tout n’est qu’une question de transactions et où les spectateurs sont parqués comme du bétail. Ça m’énerve. Ils devraient pouvoir se détendre, apporter leur propre nourriture et leurs boissons, et se la couler douce.
Interview réalisée par Franck Irle
Interview – Tiny Vipers (ENGLISH VERSION)
How can we enter the realm of the sacred as our world hurtles into an ever-more-chaotic,
unbridled torrent, all while making do with the substitutes of language? Unless we commit them
to notebooks and sketches, annotated with words just waiting to find a musical form. It is in this
way that Tiny Vipers manages to participate in the transformations of everyday life, with a keen
awareness of nature’s role. Their music defies the passage of time and its imperceptible shifts,
venturing where no one can go except in a spiritualized form.
Such is the case with their debut album released in 2007, Hands Across The Void, which laid
the groundwork for a disruption of the environment visible across the globe. Signed to Sub Pop,
Tiny Vipers left a lasting impression with tracks embodying genius and supreme beauty (“On
This Side”) while retaining their musical personality, intensity, and nuance. Few artists are
capable of reconciling art with such authenticity and sincerity. Life On Earth (2009) is a vessel
of vivid emotions connecting conscious existence. The finale of the track “Eyes Like Ours” (and
eyes that follow the light of day, return to the earth) rings true, echoing all the way to the final
note. From secret nooks to hidden passages, Jesy Fortino knows the cracks to slip into to blend
into nature. Belonging to the scene is one thing; finding one’s place within it is another. The track
“Mary Pilgrim Inn” extends this intimacy and these wanderings; indeed, “Tormentor” is of the
same ilk—a buried beauty rising to the surface. To better understand the unique world of this
artist, who reconciles a certain vision of folk music with her audience—in contrast to a noisy,
saturated world—an interview was necessary. Here is the full transcript.
In a few words, could you tell how your music is personal, or as a sort of something as
undefinable ? Are your feelings jotted down in notebooks?
I do keep journals and a lot of notes. I have journals from back when I was a
teenager. The artwork from the first Illusionz record I put out last year are from those teen
journals from the late 90s. My music is very personal but I try to leave space for other people to
fill in the blanks so that it can be personal to them too.
Your lyrics are open to plural readings, but the impression of a deep
melancholy, where does this inspiration come from?
Feelings that I deal with. Memories that I have.
Since Townes Van Zandt and Nick Drake, Elliott Smith, no one has managed to
capture such musical beauty stripped of artifices, your songs stand the test of time and are encapsuled
for eternity —what are your musical roots?
I listen to all types of music. When I was a kid we moved into a house and the previous
residents left an old piano there. I would sit at it for hours and test out playing the different notes together.
I’m especially interested in how you can just play one key at a time and, depending on the notes, it can
have different impressions. I couldn’t get enough of exploring that. That’s still something that interests
me. i think it’s wild that you can put a couple notes together on a guitar and have an emotional response.
The guitar notes always come first for me. The lyrics are me maybe trying to expand on the feeling that
those notes brought up.
Do you think that our inability to think long-term, to imagine a desirable future, constitutes
a crisis of the future in itself?
I’m all over the place when it comes to the future and past and time stuff. When it comes
to society, sometimes I wonder if we need to think about the future and what we desire for a better social order but then other times I wonder if we need to look into the past to remember what the project was that was started before our lifetimes. The people who lived before us might have had a vision for the future too and how much responsibility do we have to carry that out? Is it that we have an inability to think long term or is it an inability to carry forward someone else’s vision? It might not be an inability but a lack of desire. I’m not sure about it. There is a lot of trust involved. Is it short term thinking for us to replace the “long-term plan” with our own version of what the long-term plan should be? How old is the project of society? Hundreds of years? Thousands? When we rethink the future, are we being short sighted?
When it comes to the future and past on a personal level, I try to orient myself so that I can explore
feelings and emotions that come up for me but in a contained way that I hope doesn’t harm or annoy
other people. And by doing that I find that my life flows in a way that feels mysterious and adventurous
because I am able to react and adapt as I go and see where that takes me. Long term projects aren’t
sustained because of some grand plan that I follow, rather it’s me following the path that feels charged
and brings up a feeling of adventure or importance even if I don’t understand why. So what I’m trying to
say is that maybe being attuned to my feelings, in a contained manner, is more important to me than
thinking long term. I’m not how that would translate to humanity with a capital H though.
Is this a kind of analysis of our civilisation undertaken through music and words, as if you were exploring the underbelly of our society to bring its ruins to light?
The themes that I explore are not deliberate, but I’d say the way I explore them is. The analysis really happens when I’m playing the guitar and the combination of the notes makes me feel something. Why do these sounds make me feel what I feel? And what is this feeling? Those are the questions that drive the songs. What is this feeling? And it’s not obvious feelings like “this is sad” — it’s weird and hard-to-describe feelings that really interest me. The song is a method I use to try to describe the feeling I get from the notes. I guess the same happens in life too. When I’m walking around and looking at things, I sometimes come across a situation or a combination of objects that makes me feel something strange, and I want to give myself the time to stop and feel it. That’s important to me.
Do you draw inspiration from visions or memories when you write? Does the present influence your interpretation of the songs on your previous albums?
I draw inspiration from my memories and my feelings (although I think feelings are maybe mostly memories). I had a very challenging time in my life when I was younger. I don’t really want to go into the story in detail, but I was homeless and alone for many years. I spent some of my time trying to get back into safety and protecting myself, but most of the time I was trying to find a connection to the world and other people. Looking for meaning was the same as looking for a reason to live and feeling like I belonged. I wanted to be tethered. And the tether for me became a belief that even if I didn’t affect the world around me, it affected me and brought me feelings — and I decided that was important. That was enough for me to keep struggling to survive.
Is nature like a shelter for you? Your interest in elements such as fire and water seems mirrored in your music — what are the themes of the songs on Tormentor?
I like being outside in general. Even if the weather is bad or it’s just a parking lot, I always prefer to be outside. That’s when I feel like I’m in my element. My go-to for finding comfort or clearing my mind is to walk around. The themes of Tormentor are mixed. The songs came out of a very, very challenging period when I was trying to live in Berlin to work on music in 2021. But I guess the experience also brought up a lot of memories from when I was a kid. It all mixed together.
Where does the name Tiny Vipers come from?
When I was a teen, a friend of mine used tiny vipers as a prop in a game. I thought it was funny and I liked the idea of all these little snakes, so when someone asked me what name I should put on a flyer, I just threw that one out.
You’ve worked with Liz Harris from Grouper. How did your collaboration come together?
Honestly, I was in engineering school at the time, so the whole thing is a bit of a blur because my program was so demanding. I think she brought some sketches and so did I, and then we worked together to fill them in.
Life On Earth remains a highlight of your discography, partly because it was released on the Sub Pop label. How do you see your new record?
Hands Across the Void was also released on Sub Pop. I consider the new record less polished but more personal, and the guitar parts more complex. I’m proud of it. I recently obtained the rights to all my music from the record labels, so I own everything now. I’m proud of all my music.
Illusionz contains older songs. Did you record them recently to release a series of acoustic and experimental tracks?
All of the songs are from the past. They’re tapes from the late nineties and early 2000s. I started digitizing them and decided to release them. Now that I own my own music, I feel like releasing everything.
How are your live performances evolving? What are your favorite types of venues?
I’m currently booking a European tour, which includes two dates in France. I represent myself now, so I’m learning as I go. I’ll be stopping at record stores along the tour route to drop off copies of my album. My favorite venues are small spaces — no big stage, no loud bar. I like places where people can bring their own drinks or food. Simple spaces. I love playing house shows. I like feeling connected to the audience. Small spaces where we can all hang out are my preference. I don’t like situations where everything is about transactions and audience members are herded around like cattle. That pisses me off. People should be able to relax, bring their own food and drink, and take it easy.