Harry Cloud – Bridge Burner

Posted by on 3 septembre 2026 in Chroniques, Toutes les chroniques

(Autoproduction, 13 juin 2026)

La discographie de Harry Cloud provoque chez l’auditeur un véritable étourdissement, le transportant dans un étrange décorum où se côtoient monstres gélatineux, entités spongieuses et créatures transfigurées. Vous connaissez mon appétence pour les excentricités sonores de Harry Cloud, ses compositions qui croisent les expérimentations de Ron Geesin et de Butthole Surfers. Mais l’artiste se désolidarise des références et des raccourcis proposés par la presse musicale. La musique de Harry Cloud nous entraîne dans les méandres de son esprit, labyrinthe dans lequel les parois visqueuses se déforment sous l’effet d’un morphisme sonore. Bridge Burner joue sa partition comme nul autre, parce que Harry entend ce que personne d’autre ne perçoit, une interférence dans les circuits de la culture de masse. La prédominance de la guitare acoustique sur « Boring Consistency » et « Egyptian Veil » offre une parenthèse plus légère dans le répertoire de Harry Cloud. Le chant reste toutefois aux antipodes de toute catégorie musicale, tandis que les arrangements s’étirent progressivement et prennent une tournure inattendue. Harry Cloud incarne toutes les difformités de notre civilisation. Dans l’imaginaire collectif, on a tendance à réduire un objet à une seule fonction. Pas de bis repetita ici : chaque titre repousse les limites du précédent. L’instrumental « Tyramine Death » prend ainsi des proportions vertigineuses, avec ses synthés et ses bruits mutants qui nourrissent une éruption furtive d’énergie maîtrisée. Puis « Pussy Pie » bascule dans une musique épaisse, dans la lignée de titres comme « God Tits » (sur l’album Sexy Tooth Situation) : rythmique pesante, riffs pachydermiques, et cette aisance à évoluer dans plusieurs registres. « Triscuit » évolue vers une musique fantasque, maculée de bruitages désopilants. L’imaginaire de Harry Cloud est assimilable à la musique avant-gardiste : tel un peintre, il dessine des motifs qui se contorsionnent. Les dissonances de « Billy’s Goat » en constitue l’une des plus saisissantes illustrations, jalonnant une discographie monumentale, une sorte de bestiaire moderne peuplé de jouets désarticulés. Écouter Bridge Burner, c’est voyager dans les méandres d’une musique aux multiples dimensions.

Face aux scories monstrueuses qui se sont amassées dans notre société et au grand foutoir organisé par les médias, il fallait un disque capable de bousculer les esprits les plus étriqués. Bridge Burner est de ceux-là. Harry Cloud confirme ainsi son statut de compositeur résolument à part.

Franck Irle

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