Interview – Årabrot

Posted by on 1 septembre 2026 in Interviews, Non classé, Toutes les interviews

En vingt-et-un ans d’existence et avec treize albums au compteur, le duo norvégien Årabrot pourrait laisser croire qu’il provient d’une contrée pastorale. Loin de ce raccourci empreint d’une forte imagerie, Årabrot a créé un environnement dans lequel sa musique prend tout son sens. Fort de ses influences littéraires et de ses thématiques inspirées de l’enfer de Dante, de textes philosophiques et d’Antonin Artaud, Årabrot a construit une musique sombre et rugueuse, traversée par des hymnes gothiques et une aura presque métaphysique. Une identité qui s’exprime aussi sur scène, où la musique s’accompagne d’un véritable travail chorégraphique et visuel. Derrière cette formule distinctive se cache une démarche pluridisciplinaire que le guitariste-chanteur Kjetil Nernkes nous dévoile dans cette interview.

« Le prochain album contiendra des chansons plus courtes, correspondant davantage à l’image de l’époque dans laquelle nous vivons. Si vous regardez les médias, notamment la télévision, il n’y a plus de temps pour l’introspection, c’est plutôt le temps de l’action. Donc le prochain disque sera probablement plus percutant. »

© Corentin Schieb

Avec le recul, quels ont été les moments les plus importants de votre carrière ?
Kjetil
: Il y en a eu pas mal… En 2016, la sortie de notre septième album, The Gospel, était un moment très important, une date très spéciale. On a fait un film documentaire (à voir ici) qui est sorti la même année. Mais le plus particulier, c’était peut-être l’enregistrement de Rite of Dionysus et Of Darkness and Light avec Alain Johannes (NdR : sortis en 2023 et 2025), ici dans l’église. Je pense que c’était le point culminant de notre carrière.

Certains livres ou auteurs ont-ils nourri votre inspiration pour ces deux albums ?
L’inspiration majeure provenait du philosophe Nietzsche. Je me suis basé sur sa philosophie, peut-être pas directement, mais en arrière-plan. Of Darkness and Light et Rite of Dionysus parlent de changements, d’une transformation, du passage d’un endroit à un autre plus vivable. Et du fait de faire face à tous les problèmes et soucis du passé. Et je pense que ça a plutôt bien marché, et ces deux titres sont très nietzschéens, voire directement tirés des écrits de Nietzsche.

Considérez-vous la musique comme une sorte d’expérience intérieure continue ?
Oh oui, définitivement une expérience intérieure. Je dirais à la fois intérieure et extérieure. C’est pour moi quelque chose de continu, du moment où je me réveille jusqu’à ce que j’aille me coucher. Et c’est comme ça depuis que j’ai quinze ans. Et la musique, sous différentes formes, sert de bande originale à l’ensemble de mon existence intérieure. D’abord, simplement en écoutant de la musique, mettre un disque ou écouter la radio. Mais aussi, évidemment, en écrivant des chansons et en les jouant sur scène.

Comment analysez-vous votre processus créatif ?
C’est généralement un processus assez long. Il y a un côté purement musical : des riffs, des idées de chansons, des structures, et puis il y a un côté thématique qui concerne les textes. Et tous les deux vivent comme deux entités distinctes, jusqu’au moment où un projet d’album est lancé, et là ces deux côtés se rassemblent. Certaines idées de départs de chansons de Of Darkness and Light et Rite of Dionysus datent ainsi d’au moins dix ans. D’autres sont de nouvelles compositions écrites sur le moment ou presque, juste quelques semaines avant. Je dois juste attendre le bon moment pour assembler le tout. Et ça nécessite vraiment beaucoup de patience. Et ça a été très clair avec notre ingé-son Alain, parce que dans cette attente, je ne savais pas vraiment qui allait produire l’album ni comment nous allions le faire, qui approcher et ainsi de suite. J’avais une liste de producteurs, de studios mais j’ai attendu assez longtemps pour me décider. Tout s’est mis en place d’un coup. Et Karin Park, Alain et moi, nous sommes restés ici dans le studio de l’église pendant très longtemps, durant six semaines à travailler sur ces chansons et au mixage. Donc le processus créatif est continu, comme le fait d’écouter de la musique, j’écris des chansons depuis que j’ai commencé à écouter de la musique et je continue à le faire tous les jours.

Votre univers musical est en constante évolution. Comment décririez-vous la manière dont vous élargissez le spectre sonore de vos compositions ?
C’est effectivement une transformation permanente. J’ai l’impression que tout fait partie d’un socle, tout est basé sur la musique rock c’est certain, c’est comme si je me diversifiais. Si je remonte dix ans en arrière avec The Gospel, ce disque essayait de mettre en musique et en mots le fait que j’étais gravement malade. Ça a été un processus en soi. Et évidemment, les sons sont plus sombres, plus lourds et plus bruyants que ce que nous avons fait avec Alain récemment, qui relevait davantage d’un processus créatif essayant de mettre en musique ma guérison, certains problèmes datant de quand j’étais plus jeune, ou d’assimiler des décès dans ma famille. Cela crée un son différent. Ça peut aussi dépendre de l’endroit où nous enregistrons, par exemple quand nous avons enregistré ici dans l’église, il y avait vraiment une atmosphère dans l’air qui est très spéciale. Je pense que le prochain album contiendra des chansons plus courtes ,correspondant davantage à l’image de l’époque dans laquelle nous vivons. Si vous regardez les médias, notamment la télévision, il n’y a plus de temps pour l’introspection, c’est plutôt le temps de l’action. Donc le prochain disque sera probablement plus percutant.

Vous avez commencé à travailler sur de nouveaux morceaux ?
On y travaille depuis pas mal de temps. Parce que le disque Rite of Dionysus a été enregistré il y a déjà quelques années. Il est sorti l’année dernière, mais il a été enregistré il y a pas mal de temps. Donc, on travaille sur de nouveaux morceaux depuis. Et si tout se passe bien, vous pouvez vous attendre à de nouvelles choses l’année prochaine !

« Notre projet a évolué vers quelque chose où nous essayons de partager ce que nous avons, comme les vinyles sur nos étagères et nos livres dans notre bibliothèque. Ce que nous avons, ce qui nous inspire et ce que nous aimons. C’est une histoire d’amour que nous voulons vraiment partager avec notre public. »

Comment vous êtes-vous retrouvés à vivre dans une église ? Ce lieu a-t-il façonné votre son ?
Cela a façonné notre son, absolument, ainsi que tout notre processus créatif. L’idée est venue de Karin parce qu’elle vient de ce village, Djura. Elle est d’ici, et avant, nous vivions à Oslo. J’y ai vécu pendant longtemps. Et puis parce qu’ici, les habitués de la congrégation de la vieille église étaient très âgés, ils avaient dans les 90 ans, puis ils s’éteignaient. Alors nous avons eu la chance d’acquérir cet endroit. Nous l’avons d’abord loué, puis acheté, c’était une opportunité que nous ne pouvions pas refuser.

Cherchez-vous à expier les péchés de l’humanité ou à expliquer le monde qui vous entoure ?
Non, je n’ai pas l’impression de porter le monde sur mes épaules, mais il y a définitivement beaucoup de cheminement personnel qui transparaît à travers la musique. Je pense que ça a été sur le plan personnel, je vois ça dans mon écriture aussi. J’écris tous les mois et je vois que si je n’écris pas d’un point de vue subjectif, je n’y arrive pas. Ça ne marche pas pour moi. Donc tout est très personnel, tout comme l’est évidemment la musique, c’est un voyage personnel, et je ne suis pas sûr d’essayer de mettre des mots sur les émotions de certaines personnes. J’espère que certaines personnes seront malgré tout touchées par mes textes.

Il y a quelque chose d’envoûtant et de mystique dans votre musique. Selon vous, quel impact vos paroles ont-elles sur votre public ?
Je ne suis pas sûr de cela même si je l’espère vraiment. Je passe beaucoup de temps sur mes paroles. J’y travaille énormément. Donc, j’espère qu’elles projetteront quelque chose, et je souhaite que certaines personnes puissent saisir les paroles. Je sais qu’il y en a pas mal qui se sont intéressés à ce que je lis et à ma façon de penser la musique sur le plan des paroles et des thèmes. Karin et moi avons l’impression que notre projet a maintenant évolué vers quelque chose où nous essayons de partager ce que nous avons, comme les vinyles sur nos étagères et nos livres dans notre bibliothèque. Littéralement ce que nous avons, ce qui nous inspire et ce que nous aimons. C’est une histoire d’amour que nous voulons vraiment partager avec notre public. J’espère vraiment que certaines personnes comprennent l’expression de votre vision commune.

Est-ce une façon de transmettre une certaine forme de poésie ? Ou s’agit-il plutôt de l’expression de vos visions partagées ?
C’est définitivement basé sur une approche moderniste des mots. Je n’ai pas l’impression que ça aille vraiment vers la poésie. Ce sont vraiment juste des mots qui s’adaptent aux chansons, qui doivent coller au niveau rythmique et ça aboutit à une structure de chanson complète. Je m’inspire de certains artistes mais beaucoup de mots tirent leur inspiration de livres et de poètes, mais ce n’est pas de la poésie. Je ne suis pas prosaïque comme Bob Dylan, je trouve l’inspiration chez des poètes ou des écrivains. Les paroles sont beaucoup plus longues et plus élaborées lorsqu’elles sont écrites, mais une fois qu’elles se transforment en chanson, elles sont raccourcies pour ne devenir que des phrases d’accroche. Il n’y a pas moyen de contourner ça, surtout quand on écrit des chansons comme je le fais, qui sont basées sur des riffs.

Votre musique véhicule des images saisissantes et vous accordez une grande importance aux vieux films projetés sur scène. Diriez-vous que la musique et le cinéma sont indissociables ?
Oui, probablement. J’aime beaucoup regarder des films, ce que nous voyons et ce que nous entendons quand nous regardons un film, s’il s’agit d’un bon film, c’est sans aucun doute l’un des moments forts de la vie. C’est l’une des meilleures choses de l’existence. Selon moi, c’est indissociable. Nous avons joué en direct sur une dizaine des films muets. Ça a toujours été amusant et intéressant. C’est définitivement une expérience très différente quand on joue sur un film muet, par rapport au fait de le regarder sans aucun son.

Alain Johannes a-t-il donné une nouvelle direction à votre musique ?
Absolument, c’est certain. Il a transformé notre son de bien des manières. Il a réussi à condenser notre son en une entité. Toute son implication, sa production ont été primordiales. Nous étions tous les trois constamment durant plusieurs heures en studio. C’est d’abord un très grand musicien, mais aussi un grand producteur et arrangeur. Et le simple fait de l’avoir à nos côtés m’a permis de comprendre pourquoi des gens comme Josh Homme et Dave Grohl font appel à lui pour qu’il contribue à leur musique. Il est vraiment d’un niveau supérieur.

Vous avez votre propre univers qui rend votre musique difficile à décrire. En quelques mots, comment la décririez-vous ?
Du rock and roll sale et moche !

Vous avez organisé un concert dans votre église le 8 août dernier. Comment ça s’est passé ?
C’était vraiment génial, c’était la toute première fois, on n’avait jamais fait ça avant. C’était complet, on avait des danseuses avec nous (NdR : les « Årabrot Angels »). Un jeune suédois du coin (NdR : Jack Hammarbäck) a joué en première partie, c’était vraiment super. On a eu des DJ, on a fait la fête jusqu’au petit matin. On a eu une très bonne critique dans le journal local qui disait que c’était l’événement de l’année. Je ne sais pas, peut-être qu’ils ont été émerveillés de voir à quel point tout le spectacle était vivant. Donc on en est très heureux. Il faudrait qu’on le refasse.

Vous allez jouer en première partie de High On Fire. Que représente ce groupe pour vous ?
On a trois dates prévues en Norvège avec eux. On l’a déjà fait une fois auparavant, c’était la tournée de l’album Blessed Black Wings, on a hâte d’y être. Ce sont des légendes. High On Fire a enregistré des albums avec Billy Anderson et Steve Albini. Le groupe a même gagné un Grammy du meilleur groupe de metal en 2019.

Interview réalisée par Franck Irle

En attendant le nouvel album, Årabrot se produira le 21 novembre au Gueulard Plus (Nilvange) avec Buñuel et Intercourse, le 23 novembre au Splendid (Lille), le 29 novembre à Petit Bain (Paris), le 4 décembre à La Maison Bleue (Strasbourg) et le 12 décembre au Ferrailleurs (Nantes).

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