Shearwater – The New World

C’est un peu fâchés qu’on avait quitté Shearwater il y a quatre ans. The Great Awakening, premier album du groupe en sept ans, nous avait semblé être une tentative un peu vaine de retourner à la pop/folk épique de disques comme Palo Santo ou Rook. Je l’avais d’ailleurs écrit ici. Bon, mon avis n’avait pas été celui de la majorité, qui y avait vu un véritable retour aux sources.
Il faut dire qu’au mitan des années 2010, Shearwater avait achevé sa mue art rock avec Jet Plane and Oxbow, un disque bourré de synthés et de chansons plus efficaces, moins planantes, que j’avais beaucoup apprécié. Là encore, j’avais plutôt eu un avis divergent de l’impression générale, qui était que le groupe se « Coldplay-isait » un peu. C’est du côté du projet parallèle Loma, avec Emily Cross, que Shearwater s’était refait une crédibilité indie. C’est d’ailleurs ce groupe qui est resté signé chez Sub Pop, tandis que Shearwater sort désormais ses disques sur son propre label, en recourant au crowdfunding ou à des sites comme Patreon pour se faire rémunérer.
À titre personnel, ce genre de démarche m’emmerde un peu. Il y a quinze ans, on pouvait encore dire que cela permettait de créer un lien inédit entre l’artiste et ses fans. Mais quand, comme nous, on aime des centaines d’artistes, est-ce qu’on est prêt à prendre un abonnement mensuel pour recevoir la musique que fait chacun d’entre eux ? Soyons un peu sérieux… Bref, tout ça pour dire que le nouveau Shearwater est là et que ce n’était pas nécessairement le disque que j’attendais le plus cette année. Je n’ai d’ailleurs pas pensé à le demander à l’attachée de presse et c’est grâce aux bons soins de David, chroniqueur chez les copains d’Addict-Culture, que j’ai pu écouter l’album. Et grand bien m’en a pris car, comme ce même David me l’avait signalé, il est sublime.
Certes, il est dans la continuité du précédent et n’attirera sans doute pas beaucoup de monde en dehors des fans du groupe, mais il réalise une excellente synthèse entre la trilogie des années 2006-2010 (Palo Santo, Rook et The Golden Archipelago) et le tournant plus pop qui s’ensuivit. L’ensemble est plutôt mid-tempo ou down-tempo, mais la production est particulièrement soignée. Après la mise en bouche que constituent les deux premiers morceaux du disque, séduisants et mélancoliques à souhait, c’est une très belle claque que Jonathan Meiburg nous assène avec le sublime « Daydream Unbeliever », morceau lancinant en 5/4 qui fait bien sûr penser à « The Snow Leopard » sur Rook, mais s’en distingue par ses magnifiques cordes.
Sur « The High Ranges », on retrouve le goût pour la suspension et le sens de l’espace, agrémentés de ce qui me semble être une très belle clarinette basse. Il y a enfin la tension et la mélodie émouvante de « Annamnesia », autre pièce maîtresse de l’album. Et puis il y a la surprise de trouver Laurie Anderson en spoken word sur le long morceau final, « You and Your Dog », sur lequel elle lit un très beau poème dont je n’ai pu m’empêcher de me demander s’il avait été écrit pour Lou Reed.
L’album ne respire pas la joie. Diplômé en ornithologie, Meiburg est depuis bien longtemps un chroniqueur du réchauffement climatique et de l’extinction de masse. Sa musique parle de cela, de la perte d’un monde, de l’arrivée d’un nouveau, sans doute plus dur.
On pense bien sûr à Talk Talk, ce qui n’est pas une nouveauté, mais la nouveauté, pour moi, est d’avoir davantage pensé à The Colour of Spring qu’à Spirit of Eden : autrement dit, à la transition entre la période pop et la période proto-post-rock de Mark Hollis. Bien sûr, ce dernier avait inventé tout un nouveau langage et Meiburg, lui, s’inscrit dans la continuité de celui-ci ; il y a donc quelque chose d’un peu dérivatif dans sa musique. Mais il n’empêche que, sans atteindre les sommets passés, l’album est nettement plus convaincant que son prédécesseur, notamment grâce à sa durée — assez courte — et à son tracklisting parfaitement agencé.
On a donc hâte de retrouver le groupe en live à Petit Bain, début novembre, pour la première fois en dix ans.
Yann Giraud