Tant que c’est encore possible, entretiens avec Olivier Drago, par Sam Guillerand

Posted by on 23 janvier 2026 in Chroniques, Toutes les chroniques

(Chaque jour comme un dimanche éditions, 2025)

Parler de ce livre d’entretiens avec Olivier Drago, c’est évidemment parler du magazine new Noise, et parler de ce magazine, c’est parler un peu de moi…

J’ai commencé cette chronique par une première version qui relatait la façon dont la musique était entrée dans ma vie et comment l’arrivée de Velvet/Versus/Noise/new Noise avait été un catalyseur essentiel de ma culture musicale. Finalement, j’ai décidé d’être plus sobre et d’essayer de rester concentré sur le livre dont il est question et sur ce qu’on peut y trouver. Je ne pourrais de toute façon pas faire l’économie d’anecdotes personnelles tant ma relation avec new Noise est profonde depuis longtemps, mais j’essaierai de me réfréner.  

Les présentations s’imposent. À ma droite, Sam Guillerand (aka Nasty Samy aka Raymond Derry) s’est illustré dans un certain nombre de groupes (Second Rate, Black Zombie Procession, Hawaii Samuraï, et une dizaine d’autres) et par son activisme forcené autour de tout ce qui touche à la musique « rock » en France. Difficile de lister le nombre de ses publications tant elles sont nombreuses. Pour ma part, je l’ai rencontré une première fois lorsqu’il assurait la première partie du Jon Spencer Blues Explosion au Chabada d’Angers. J’étais devenu au fil des ans un lecteur assidu de son journal en ligne qu’il publiait régulièrement sur son site Everyday is like sunday jusqu’à ce qu’il lâche l’affaire. C’est quelqu’un avec qui je ne partage que peu d’opinions et de goûts, mais dont j’ai toujours admiré l’opiniâtreté, la culture et la constance. Le fait qu’il ait été sympa avec moi ce fameux soir à Angers a certainement joué dans mon appréciation du personnage. J’avoue, toutefois, avoir été très surpris de le voir intégrer la rédaction de new Noise en 2014. Selon moi, il s’agissait d’une rencontre presque contre-nature tant il incarnait à mes yeux la tradition conservatrice inhérente à la musique rock (je schématise, évidemment, et il faudrait que je nuance mon propos, mais j’ai la flemme), quand new Noise a toujours incarné à mes yeux son courant le plus progressiste. Mais après tout, c’est une des vertus du progressisme que de créer les conditions aux rencontres les plus improbables. Et donc, à ma gauche, le fameux Olivier Drago, rédacteur en chef dudit new Noise, personnage insaisissable s’il en est, casquette Mr Bungle vissée sur la tête, réputation exécrable, verbe lapidaire, morgue hautaine… y en a même qui disent qu’ils l’ont vu manger des enfants en écoutant Faith No More. C’est peut-être exagéré… peut-être pas. Peut-être que le livre nous permettra de savoir ce qu’il en est exactement. 

Le titre et le sous-titre de l’ouvrage donnent le ton (Tant que c’est encore possible, une aventure de presse mouvementée) et le nom de la collection dans laquelle s’inscrit le livre (Les Derniers des Mohicans) est également lourd de sens. Il sera beaucoup question du parcours d’Olivier Drago, mais aussi de l’état catastrophique de la presse musicale aujourd’hui, et  plus généralement de celui de l’industrie.

Le livre se scinde en deux parties. La première propose l’entretien tel que souhaité par son auteur. La seconde est davantage une conversation durant laquelle chacun expose ses arguments sur divers sujets, de manière libre et peu retouchée. Avant tout ça, on trouve l’avant-propos de Sam Guillerand et pas moins de deux préfaces signées par des collaborateurs historiques d’Olivier Drago, les inénarrables Bertrand Pinsac et Elodie Denis. Déjà, le voile se déchire légèrement sur la personnalité d’Olivier Drago et sur sa façon de travailler et pour un lecteur assidu de new Noise tel que moi la suite n’en sera que plus éclairante. 

Il est notoire que l’aventure du magazine fut tout sauf un long fleuve tranquille et que par deux fois, les fils à papa ringards l’ont pris pour cible. Bien sûr, il en sera à nouveau question dans l’ouvrage, mais ce n’est pas ce que j’ai retenu en premier lieu dans le mesure où l’histoire m’était connue (NdRC : Olivier Drago nous l’avait d’ailleurs évoquée en détails dans cette interview). Le point de vue de Sam Guillerand m’a permis cependant de voir certains aspects de la mésaventure avec plus de recul et de les prendre par un autre angle. Le chemin personnel de Drago et son « éveil » à la musique m’ont davantage intéressé. C’était l’une des raisons qui m’avait fait acheter ce bouquin. Je voulais savoir comment on passait du simple fan de musique au rédacteur en chef de ce magazine si particulier qu’est new Noise… Je voulais savoir comment il maintenait ce feu, envers et contre tout et comment il parvenait à rester un pied dans le monde « réel » et l’autre dans celui d’à côté. Je voulais également savoir si tout ce que je percevais du magazine était vrai, ou si je m’étais raconté une histoire qui me convenait. 

Il faut dire que new Noise est une des rares choses que j’ai prise dès le début. D’habitude, j’arrive toujours après la bataille, ou quand elle est déjà largement entamée. J’ai acheté le numéro 0 de Velvet à la sortie du métro des Arts et Métiers, alors que j’habitais rue Au Maire. Ça fait longtemps que le marchand de journaux est devenu une pharmacie (avec une courte période fleuriste). Depuis, je n’ai jamais manqué un seul rendez-vous et j’ai tous les numéros de Velvet, Versus, Noise et new Noise.

Mon rapport à la presse est sensiblement comparable à celui d’Olivier. Comme lui, enfant, le marchand de journaux ressemblait beaucoup à la caverne d’Ali Baba, là où toutes les curiosités pouvaient être satisfaites… et bordel que j’étais curieux ! C’est cette même curiosité qui m’a poussé vers la presse musicale quand je suis tombé dans la musique. Perdu au fond de ma campagne, sans grand frère ni ami versé dans le truc, je n’avais d’autre recours que la presse rock pour essayer de combler mes lacunes et découvrir de nouvelles choses. Quel que soit le sujet, mon premier réflexe a toujours été d’aller chercher quelque chose à lire à son propos. Cette même curiosité est la clé, selon moi, pour comprendre new Noise et le travail d’Olivier Drago.

Ce n’est pas tant que new Noise correspond à mes goûts que je dis ça. En réalité, la part de musique qui m’intéresse vraiment couverte par le magazine est infime et à titre d’exemple, mon groupe préféré des dix dernières années n’a jamais eu droit à la moindre ligne. De plus, pour faire bonne figure, je dois confesser que je considère Refused comme un des groupes les plus sur-côtés de sa génération et son titre « New Noise » me donne envie de rouler sur un skater avec un 4×4. Pourtant, je me suis toujours senti en accord avec new Noise, que ce soit au niveau du style des chroniques, le refus de la hype, la diversité des genres abordés, la multiplicité des voix et l’humilité de celles-ci. Au gré du temps, des contraintes économiques, des aléas divers, le format du magazine a pu changer et évoluer, mais jamais il n’a baissé sa garde sur l’éventail des sujets traités et sur leur qualité. Aucun culte de la personnalité dans ses pages, aucune volonté de hurler avec les loups, aucun dogmatisme, l’intérêt a toujours été la musique et les musiciens, et même dans ce cas, jamais il n’y eut volonté à les présenter comme meilleurs qu’ils n’étaient en réalité, ou jouer le jeu d’une starification malsaine et systémique.. Lire new Noise, c’est se confronter à des dizaines (des centaines) de groupes ou d’artistes dont on n’entendra jamais parler ailleurs. Il n’est pas question pour Olivier Drago d’emporter l’adhésion du plus grand nombre, mais de défendre ce qu’il considère comme intéressant et de s’entourer de gens capables d’en faire de même. Maintenir cette exigence après plus de vingt ans d’existence est une anomalie que je ne m’explique toujours pas. Peut-être est-ce simplement dû au fait que le lectorat de new Noise est composé de personnes si brillantes que lui et son équipe n’ont d’autre choix que de se montrer à la hauteur ? Oui, ça doit être ça…  

Blague à part, cette première partie est largement instructive pour qui s’intéresse encore à la presse musicale et à son devenir et elle contient suffisamment d’anecdotes éclairantes pour ravir les fidèles du mag. Enfin, Olivier Drago a beau s’en défendre, ou du moins exprimer son désintérêt pour la chose, l’aventure new Noise apparaît comme résolument politique compte tenu de l’état de la presse actuelle et celui de l’industrie musicale. Tout combat contre la fatalité est politique. 

Ce serait exagéré de présenter la deuxième partie du livre comme un autre combat que se seraient livré les deux protagonistes. Malgré leurs désaccords, le dialogue est de très haute volée et couvre divers sujets tournant autour de l’évolution de la musique, du mode de consommation de celle-ci et de la position personnelle de chacun. En étant très schématique, Olivier Drago pense qu’il existe toujours des choses intéressantes à découvrir et à apprécier quand pour Sam Guillerand la messe est dite depuis longtemps. Si par nature et par habitude de consommation, je penche plutôt du côté de Drago, je ne nie pas la pertinence des arguments de Guillerand et je salue encore une fois ses connaissances et sa profondeur. Pour ma part, je suis préservé du désespoir en matière de musique grâce à l’étendue encore trop vaste de mes lacunes. J’ai beaucoup trop conscience de mes manquements pour ne pas comprendre que je n’aurais pas assez d’une seule vie pour aborder tous les rivages que la musique a à offrir, quand bien même je n’écouterais que du rock (et je n’écoute pas que du rock). L’industrie aura beau changer dix fois et les médias mainstream pourront titrer ce qui arrange leurs donneurs d’ordre, la musique s’adaptera toujours à tout et sera toujours la réponse à tout. Il est donc primordial de défendre celles qui nous apparaissent les plus à même d’embellir la vie et d’autant plus primordial de soutenir ceux qui le font avec l’efficacité et l’abnégation d’Olivier Drago.

Finalement, j’ai été plutôt sage en anecdote personnelle et je crois pouvoir conclure ce texte en racontant comment une chronique parue dans Vs a eu un impact considérable sur mon existence. Bien évidemment, il ne n’agit pas d’une chronique de disque, ça aurait été trop simple, mais de la chronique du documentaire We Jam Econo: the Story of the Minutemen par Françoise Massacre… mon idole ! Ma Patrick Eudeline à moi. Je me souviens avoir couru littéralement à Gibert Joseph pour acheter le DVD juste après avoir lu cette chronique. J’ai passé la soirée suivante en compagnie de Mike Watt et des Minutemen et aujourd’hui encore je le considère comme le meilleur documentaire rock de l’histoire (avec Instrument de Fugazi, on ne se refait pas). Des années plus tard, alors que je rentrais d’une balade maussade avec ma compagne de l’époque, mon regard fut happé par l’image de Mike Watt racontant sa rencontre avec D Boon qui était alors diffusée sur la fenêtre d’un bar, pas loin de chez moi. Comprenant que le documentaire était en train d’être projeté sur un écran collé à la fenêtre, je rentrais dans ce fameux bar pour la première fois sans savoir que j’allais y trouver dans les années qui suivirent des amis nombreux et très chers. Je ne réalisais pas que dans ce bar, j’allais également assister à des performances mémorables d’artistes tels que Lou Barlow, Charlie Looker, Lee Ranaldo, Six Organs of Admittance, Chris Brokaw et beaucoup d’autres. Ce bar, évidemment, c’est le Chair de Poule et vous n’avez pas idée du nombre de musiciens ayant fait la couv de new Noise qui en sont des habitués… (Ils sont deux).

Je pourrais continuer à évoquer longuement ce que je dois à new Noise en termes de découvertes. En m’adonnant à sa lecture pendant toutes ces années, j’ai appris à me faire violence et à me confronter à des groupes ou à des musiques que je ne connaissais pas ou qui ne semblaient pas me correspondre. Ça m’a construit en partie et ça m’a poussé à ne pas me cantonner à mon pré carré. Ça m’a aussi conforté dans l’idée que c’est dans l’ombre que se cache ce qu’il y a de plus précieux et de plus intéressant. Aujourd’hui, le magazine lutte plus que jamais pour sa survie et pour la survie d’une certaine idée de l’indépendance et de l’éclectisme. Le livre de Sam Guillerand est une illustration de première main de cette lutte et Olivier Drago y apparaît résolument comme le dernier des mohicans.

Max

Quelques exemplaires sont encore disponibles ici.

1 Comment

  1. Bel article. Vive NOISE ! Je prends beaucoup de plaisir à le lire. Les artistes. Y sont toujours intéressants, vivants et inspirants. Petite bouffée nostalgique à l’évocation de la rue au maire… la bise l’ami. J’ai acheté le livre dans la foulée. Tu n’as rien perdu de ta force prescriptive !

Leave a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *