Quicksand – Bring on the Psychics

Vous avez déjà fantasmé sur le métier de journaliste musical, n’est-ce pas ? Sachez que tout ce que vous imaginez est vrai. Et ça va même bien au-delà.
Par exemple, cet album-là, je l’ai reçu hier. Rendez-vous compte, un jour avant sa sortie ! C’est pas la classe ça ?
Fort de cet immense privilège, j’ai donc immédiatement lancé l’écoute. Une écoute un brin laborieuse, il faut bien le dire, puisque les liens qui nous sont transmis (non, ce ne sont pas des vinyles mais vous admettrez que les liens, ça prend moins de place) ont l’idée saugrenue d’interrompre l’écoute à la fin de chaque morceau. Il faut alors retrouver le mail, rouvrir le lien et sélectionner le morceau suivant. Super bien foutu. Et là où c’est particulièrement ingénieux, c’est que sur ordinateur, ledit lien fait tout l’inverse : il ne s’arrête jamais. Voilà comment hier, je me suis retrouvé à écouter l’album quatre ou cinq fois d’affilée. Sans broncher.
Et ce matin au réveil, qu’ai-je fait ? J’ai cliqué sur ce foutu lien. Fin de la chronique.
Non, allez je vous offre cinq pages supplémentaires. Vous l’avez, je l’espère, compris à la lecture de cette inoubliable intro : Bring on the Psychics de Quicksand rend rapidement accro. Pourtant, je n’en attendais pas spécialement monts et merveilles. Pour moi, Quicksand reste une référence absolue du post-hardcore et sa reformation est globalement une réussite. Mais si ses pochettes sont désormais plus classes que celles des deux premiers albums, leur contenu demeurait jusqu’ici inférieur.
Quicksand n’a pas tout à fait repris là où il s’était arrêté, comme on pourrait l’écrire de Failure. Il a évolué, s’est Deftonisé indéniablement (et pas seulement parce que les deux ont compté Sergio Vega en leurs rangs mais sur un morceau comme « Cosmonaut » de Interiors, c’était plus qu’évident). Il l’a très bien fait, ce n’est pas le problème mais ses derniers albums avaient tout de même perdu en vigueur et ne sont pas parvenus à s’imposer comme incontournables à mes yeux. Un chemin que Bring on the Psychics a immédiatement emprunté.
Il faut dire que, contrairement au coquelicot aussi majestueux que vulnérable qui orne sa pochette, il n’a rien de délicat, il attaque très fort d’emblée : dans le mille. Un retour à ses racines (post) hardcore avec une série de morceaux immédiats. C’est bien simple : à l’exception de LA ballade (on y reviendra), aucun ne dépasse les trois minutes. Sur Interiors, l’album du come back en 2017, c’était quasiment l’inverse. Et ce n’est pas pour autant que toute nuance ou mélodie a été oubliée. Elles sont toujours bien présentes et irrésistibles, on parle du même trio new yorkais, des tueurs en compositions ; simplement tout est ici tourné vers l’intensité et l’efficacité. Et c’est une leçon offerte ici. Aux détracteurs, aux mitigés, aux concurrents et même aux conquis d’avance. On peut d’ailleurs s’amuser que des kids peu au fait de l’histoire du hardcore s’exclament : « Hey trop cool, on dirait Turnstile ! » (true story relatée dans le dernier new Noise dont le groupe fait la couverture) mais cela en dit long également sur l’efficacité de la chose.
« Get to It » ne tourne ainsi pas autour du pot et on pourrait aisément imaginer le fracassant « TIME IS RUNNING OUT » scandé par Walter Schreifels sur un riff du quintette de Baltimore qui a malheureusement bifurqué un peu trop vite vers le hardcore de supermarché. Schreifels, parlons-en, règne en patron, sans avoir besoin de crier insiste-t-il en interview (cela fait pourtant un moment qu’il avait montré qu’il savait faire bien d’autres choses) mais avec une obsession pour le temps qui court (« Get to It » donc mais aussi à l’autre extrémité du disque « What you know, spend your lifetime running away » sur le non moins excellent morceau-titre conclusif). À l’approche de la soixantaine, le trio conserve un entrain difficile à égaler et offre des passages plus aériens totalement euphorisants. Comme lorsque Shreifels prononce les paroles « Agency, there has to be » sur… « Agency ». C’est plutôt à Jonah Matranga (Far, Sons of Alpha Centauri) que l’on pense ici et on s’en réjouit.
Disons-le tout net : malgré tout le respect que nous devions à Quicksand, nous n’étions pas persuadés qu’il était encore en mesure d’aligner les tubes comme ici. C’est court mais que c’est bon ! (That’s what she said) Tout sonne ici comme une évidence. Le martelage jouissif d’Alan Cage sur « Regenerate », la petite pause tout en détachement qui s’ensuit avant de remettre un coup de collier une fois régénérés, le formidable pont post-punk de « Moving Forward » qui emprunte un tunnel glauque sans qu’on ne l’imagine un instant auparavant, l’enchainement meurtrier « Crystallize » / « Supercollider »*, « In Full Color » et son contraste riff de plomb-envolée éthérée (c’est sans doute lui le plus Deftonesien de la bande, tiens). Ah, on a oublié « Cool Guy » ? C’est peut-être celle-ci la meilleure.
Si Bring on the Psychics sonne autant le feu, il le doit également à un petit nouveau : Jon Markson, producteur de Drug Church, qui avait la lourde tâche de succéder à Will Yip et fait au moins aussi bien.
Ce n’est pas une surprise pour certains, ça l’est davantage me concernant : plus de trente ans après Slip et Manic Compression, Quicksand revient à son tout meilleur niveau, qu’il n’avait à mon sens fait qu’effleurer depuis sa reformation. Tout l’inverse de Failure dont le dernier album ne parvient pas à passer l’obstacle du « déjà entendu, guère transcendant » alors que le retour était parfait jusque-là.
Et puis, il y a donc une ballade. Tout ce qu’il faut pour nous les briser. C’est du moins ce qu’on a pu penser au début mais le morceau est tout aussi génial et devient vite addictif. « Days You Run to » porté par une mélodie remarquable, la voix si agréable de Schreifels et une superbe montée en intensité.
Non vraiment, on se demande ce qu’on a fait pour mériter tout ça. Peut-être est-ce notre entêtement à relancer le morceau suivant sur leur LIEN DE MEEEERDE qui est dignement récompensé. Ou juste parce que ces gars-là sont trop forts, on l’avait oublié un peu vite.
Jonathan Lopez
*Morceau imparable déjà entendu sur le split avec Hot Water Music, paru en 2024.