Lungfish (discographie)

Lorsque la fatidique question « Hé, dis, tu me conseilles lequel pour commencer ? » se rapporte à Lungfish, la réponse à donner aux curieux désirant découvrir ce groupe qui, bien qu’extraordinaire, est resté somme toute assez méconnu, s’avère on ne peut plus simple : « peu importe lequel, ils sont tous excellents ». Aucun risque de se tromper. Indifféremment de l’humeur du moment, Lungfish peut s’attraper par n’importe quel bout, la tête, la queue, à tout âge, en toutes circonstances. Cette musique viscérale fonctionne de la même façon dans le noir avant de s’endormir, en rêvant, éveillé, en conduisant, au travail, dans les transports en commun, en se droguant, sans se droguer, dans un état d’ébriété avancé, sobre, en pleine séance de Tai chi, en perdant son temps à jouer sur son phone, en faisant brûler de l’encens, en bouquinant, en écrivant des haïkus, en ne faisant rien d’autre qu’écouter de la musique, en scrutant les textes de son chanteur Daniel Higgs à la loupe, en énumérant des listes interminables ou en parcourant cette passionnante discographie détaillée. En compagnie de personne, toutefois, Lungfish demeurant un plaisir solitaire. De surcroît, on voudrait bien le garder dans notre petit jardin secret, ce groupe si singulier, ne pas le partager tellement il génère des sensations si personnelles. Simultanément, on souhaiterait que le monde entier se plie à la beauté intrinsèque que dégage cette musique aux pouvoirs magnétiques. La phrase « always different, always the same » que John Peel avait formulée à l’égard de son groupe préféré, The Fall, pourrait facilement coller à la peau de Lungfish, ou plutôt à ses écailles, puisque lungfish est le nom anglais que porte un poisson particulièrement hideux de l’hémisphère Sud. Similaire à une grosse anguille, il a la capacité de respirer de l’air. Créature tout aussi énigmatique et difficile à attraper, Lungfish, le groupe, naît à Baltimore, dans le Maryland, des cendres d’une formation post-hardcore possiblement nommée après un mini LP de Sisters Of Mercy, Reptile House. Après Void, autre entité en provenance du Maryland, Reptile House est le deuxième groupe non-originaire de Washington D.C. à avoir l’insigne honneur de sortir un disque sur Dischord – en coréalisation avec Druid Hill, pour ce dernier –, puisque Ian MacKaye, alors chanteur de Embrace, produit puis publie leur premier EP quatre titres de 1985, I Stumble As the Crow Flies. L’unique album de Reptile House, Listen to the Powersoul, sort quant à lui posthumément en 1989 sur Merkin Records et reste aujourd’hui très difficile à dégoter. Seulement un an plus tard, Lungfish écrit le premier chapitre de sa discographie pléthorique, avec un 12” intitulé…
Necklace of Heads

Tous les disques de Lungfish se valent et se ressemblent, sauf celui-ci, avouons-le, qui se place un poil en-deçà de tout ceux qui vont suivre. Pas aussi original, moins impactant, on le considérera avant tout comme étant un disque formateur. Lungfish est un très jeune groupe lorsque sont enregistrés ces huit titres dans un sous-sol de Baltimore. Dès « Come Clean », l’influence de Fugazi se montre plus qu’évidente. Même si, stylistiquement parlant, Lungfish se cherche encore, son post-hardcore teinté d’emo n’a pas grand chose à envier aux maîtres du genre : Moss Icon, Squirrel Bait, Grey Matter, Native Nod ou encore Rites of Spring. Pas question, donc, de reléguer non plus Necklace Of Hearts au second rang. D’autant qu’il contient sur la face B une des chansons les plus mémorables du répertoire de Lungfish, « Nothing Is Easy », que l’on devrait tous écouter trois fois par jour afin de quelque peu pimenter notre insignifiant train-train quotidien. Une première merveille de composition ensorcelante qui va en engendrer tant d’autres. La version vinyle de ce premier disque au format un peu bâtard – trop court pour être véritablement un LP, trop long pour être un EP ou même un mini LP, il a le cul entre deux chaises – n’a toujours pas été rééditée par Dischord. Avec un peu de perspicacité, vous trouverez l’intégralité de son contenu sur le bonus d’un CD, ou en fin de streaming quelque part sur une quelconque plateforme qui sous-paye les artistes. Il suffit de se caler sur la piste 11 et d’aller jusqu’au bout, ce qui signifie malheureusement devoir aussi se taper un « Fambly » final quasi honteux, sur la piste 18, qui, dramatiquement, vire reggae avant d’heureusement se ressaisir. L’autre label dont on peut voir le logo au verso de Necklace of Heads – possible référence à Kali, déesse Hindoue ? –, Simple Machines, était comme Dischord basé à Arlington, en Virginie, tout près de la capitale américaine. Simple Machines n’a certes jamais eu ni la même aura que Dischord ni son impact, mais on peut dénicher dans son catalogue quelques petites merveilles injustement ignorées de Tsunami, Monorchid, Velocity Girl, Scrawl, Flower, et aussi et surtout deux séries de split singles ou compilations* sur lesquelles ont été disséminés de précieux inédits de Codeine, Jawbox, Rodan, Bratmobile, Superchunk, My Dad Is Dead, Unrest, Pitchblende, Autoclave, Circus Lupus, Holy Rollers et… Lungfish**. Étrangement, c’est en simplifiant son jeu et en épurant le son que Lungfish va développer une forte personnalité dès l’album suivant, celui qui se nomme…
* The Machines et Working Holiday.
** En ce qui concerne ce dernier, « Abe Lincoln » n’est pas inédit, puisqu’il se trouve également sur Rainbows For Atoms, album dont il sera question directement après celui qui se trouve juste en dessous.
Talking Songs For Walking

Les phrases de guitares se mettent en boucle, les lignes de basse tournent en rond. Higgs, possédé, récite des mantras. Les répétitions mènent à l’hypnose. Lungfish vient de trouver sa formule. Formule qu’il répètera ad vitam, avec une réussite éclatante. Toujours la même chanson, toujours une chanson différente. Invariablement avec ce pont instrumental, si simple, si évident, si efficace. L’autre technique d’écriture basique appliquée à la perfection par Lungfish ? La guitare s’efface complètement sur un couplet, laissant la batterie, la basse et le chant poursuivre leur route le temps de huit mesures qui mènent inévitablement à une explosion fracassante, dès le retour pourtant prévisible de la guitare de ce génie d’Asa Osborne. Tout le monde l’a un jour utilisée, cette vieille combine, mais rarement avec autant de feeling. Sur Talking Songs, on pourra également relever la présence de relents de dub, des traces vivides d’un passé punk et des bizarreries folk, avec l’apparition d’une guimbarde qui nous fait soudain nous demander si nous ne sommes pas en réalité en train d’écouter la fin de The Blind Leading the Naked des Violent Femmes. Les paroles se font quant à elles de plus en plus mystiques : « do you believe in revelation? / are you afraid of liberation? », sur l’entêtant et tout aussi brutal « Non Dual Bliss ». Avec Higgs en tant que prêcheur, on aurait presque envie de croire en ces balivernes à connotations spirituelles, en ce supposé groove cosmique pour hippies en transe, car difficile de faire plus tangible que sa prestation vocale sur ce morceau de bravoure. Si, par manque de perspicacité, vous n’avez toujours pas trouvé comment écouter le disque précédent, Necklace of Heads, c’est en bout de course de Talking Songs qu’il faut aller le chercher, les deux réalisations étant couplées sur la version CD. Idem pour le streaming*, les deux premiers enregistrements sont regroupés, même si chronologiquement inversés. Sur le CD suivant, par contre, ne figure qu’un seul album, le troisième, le merveilleux :
* Inutile de préciser que celui de Bandcamp sonne infiniment mieux que celui de Spotify ?
Rainbows For Atoms

Le flou de la pochette fait mal aux yeux. Son contenu musical fait voyager. Partir ailleurs. Loin. Décoller. Tout oublier grâce à Lungfish. Avec Rainbows For Atoms, Lungfish s’éloigne de plus en plus de ses racines post-hardcore pour présenter un son rachitique au possible, minimaliste, qui le rapproche au plus près d’une délicatesse sans pareil. Deux pauvres notes en son clair d’Asa Osborne peuvent avoir un effet ravageur sur notre psyché. Le temps de « Creation Story », Lungfish se transforme en Slint, avec Higgs qui passe en mode spoken word, alors que sur « Abraham Lincoln », Lungfish roule à la vitesse d’un gastéropode, se prenant pour un groupe de slowcore. Rainbows For Atoms ne se fixe pas pour autant exclusivement sur le calme et le contemplatif. Chaque fois que l’on croit s’assoupir, des morceaux de art rock cinglant, répondant aux noms de « Open House », « Animal Man » et « Axiomatic », durcissent le ton. Sur le frénétique « You Might Ask Me What », Alec MacKaye, le frère de* Ian, vient beugler comme un goret en même temps que Daniel Higgs. Le final, « Seek Sound Shelter », vient quant à lui gentiment nous rappeler que Lungfish reste le maître absolu de la tension, qui retombe pour remonter encore plus fort. Un groupe mental, Lungfish ? Absolument ! À moins que ce ne soit diamétralement l’opposé, un groupe qui permet de se vider le cerveau. Méditatif. À vous de décider, selon vos dispositions, avec l’écoute de l’album suivant, le grandiose :
* Imaginez à quel point Alec MacKaye, qui a été le chanteur de Faith, Untouchables, Ignition, Warmers (excellent groupe avec Amy Farina de The Evens à la batterie) et qui chante aujourd’hui dans Hammered Hulls, doit être exaspéré par le fait que l’on se doive toujours de préciser « le frère de » lorsque l’on cite son nom.
Pass And Stow

Je ne suis certes pas ici pour vous raconter ma piètre vie dont vous n’avez rien à battre, mais un jour, lorsque que je vivais avec ma petite famille à Princeton, dans le New Jersey, nous nous sommes rendus à Philadelphie, qui ne se trouve qu’à 45 minutes de route, et nous sommes allés admirer la fameuse Liberty Bell. Liberty Bell qui présente une fissure verticale bien visible, mais également une inscription facilement lisible, en lettres capitales : PASS AND STOW. « Putain ! » me suis-je écrié, « C’est donc de là que provient le titre du quatrième album de Lungfish ! » Jusqu’à cet instant précis, jamais je n’avais capté ce que Pass And Stow pouvait signifier. Il se trouve que ce sont les noms de famille des deux artisans qui ont réparé cette fameuse cloche, à leur fonderie, en 1753 : John Pass et John Stow. Il faut croire qu’au XVIIIe siècle, 90 % de la population masculine portait le nom de John aux États-Unis. Et les femmes se prénommaient toutes Mary. Espérons que Lungfish figurera un jour dans les livres d’Histoire afin de redresser ce pays qui part en couilles complet. Au moins pour mentionner le nom de « The Trap Gets Set », chanson d’une grande élégance, et son extrait qui nous assure que « We will repair History as we agreed, bathing in the ray that we retrieved ». L’auteur de ces paroles, sur l’insert de l’album, ne se fait plus appeler Daniel Higgs mais A. Astronomo Erdman, au cas où l’on n’aurait pas encore remarqué à quel point ce garçon vivait dans les étoiles. Doté d’un charisme digne de celui d’un clochard céleste de la Beat Generation, Daniel Higgs est un poète barbu tatoué de la tête aux pieds, une sorte de folk artist comme on n’en rencontre que dans le Sud des U.S., un prêcheur auto-proclamé qui ne porte que du noir à la ville comme à la scène. Higgs est également un peintre talentueux, un musicien qui sort des disques solo pas réellement faciles d’accès et qui a aussi joué ou chanté sur des disques de The Evens et The Skull Defekts. Il a aussi réalisé quelques belles pochettes de disques, et sa performance vocale, sur chacun des quatorze titres de Pass And Stow (enfin, treize en réalité, puisque sur « In Praise Of Amoral Phenomena » il se contente de jouer de la guimbarde), révèle une capacité à se donner à corps et âme hors du commun. Citer ici Joy Division ne serait effectivement pas fort à propos, mais la façon dont Higgs se livre, sans la moindre retenue, peut s’apparenter à l’intensité effroyable du chant de Ian Curtis. Même si, évidemment, dans un style complètement différent, et avec une approche de lyriciste diamétralement opposée. Ian Curtis était un réaliste, Daniel Higgs est un idéaliste. Un doux rêveur aux croyances ésotériques. Un visionnaire. Le nom de plume A. Astronomo Erdman sera vite abandonné, Daniel Higgs redevenant Daniel Higgs dans les crédits du disque sorti deux ans plus tard, le fabuleux :
Sound in Time

Un changement de bassiste intervient un an avant l’enregistrement de Sound in Time. John Chriest cède son poste à Sean Meadows. Dans les groupes dans lesquels il officie (June of 44, The Sonora Pine, où l’on retrouve également des membres de Rodan), Sean Meadows tient cependant le rôle de guitariste et non celui de bassiste. Son intégration provoque un double effet immédiat sur l’écriture. D’une part, Lungfish devient plus complexe rythmiquement. Dès son arrivée, le batteur, Mitchell Feldstein, se met à multiplier les syncopes et à miser sur les contretemps. Les mesures asymétriques se font plus fréquentes. Lungfish ne se transforme pas du jour au lendemain en groupe de math-rock hyper complexe à la Don Caballero, mais les coups en l’air et les signatures en 5/4 ou en 6/8 rendent les ritournelles de Lungfish encore plus énigmatiques et obsédantes. D’autre part, les structures atteignent le niveau maximal du minimalisme : un plan = un morceau. Il est difficile de capter au premier abord qu’aucun de ces titres ne comporte d’intro, d’outro, de pont, de couplet, de refrain. Ils commencent comme ils finissent. Et finissent presque toujours sur une note en l’air, de façon abrupte. Une telle description pourrait laisser présager qu’il n’y a rien de plus rébarbatif (lire : chiant au possible) qu’une des chansons de Sound In Time, et pourtant. Le savoir-faire et la magie aidant, Lungfish évite l’ennui en appuyant sur certaines notes, en variant l’intensité, en faisant fluctuer les différences de volume et en modulant la cadence. On ne joue pas au clic, ici, on n’est pas chez Helmet. La musique vit, se vit et se doit de fluctuer, de rester organique. Il est dans la nature humaine de ne pas pouvoir tenir un tempo avec une précision métronomique, et Lungfish s’y résout. Au diable la précision et la perfection ! Sur ces boucles infernales, Daniel Higgs, hanté par des forces invisibles, livre des textes de plus en plus cryptiques. Son chant, possédé, tire ces chansons rachitiques vers des sommets. Sound in Time pourrait être perçu comme un album de transition, suite au changement de bassiste, mais il est bien mieux que ça. Il révèle un défrichement absolu. Enfin, c’est ce que l’on pensait à sa sortie. Car le suivant allait se montrer encore plus dépouillé. Et il s’appelle :
Indivisible

La pochette annonce la couleur. Plongé dans une tristesse accablante, Indivisible pourrait trouver sa place dans la liste des plus beaux albums neurasthéniques des années 90, celle qui comprend déjà Frigid Stars de Codeine, Kill The Lights de lowercase et Black Black de Chokebore. Difficile de faire plus sombre et plus endeuillé que ce Indivisible dont le noir de la pochette est cisaillé en deux par un trait horizontal blanc parfaitement contradictoire. Les textes de Daniel Higgs traitent d’absence, de désincarnation (« do you recall when… you did not exist »), de mort (« Death To Long Live / Love and hate forever » constituant l’intégralité des paroles du titre d’ouverture) et à leur lecture/écoute, il sera possible d’être pris d’un pressant désir de mettre fin à ses jours. De préférence d’une balle dans la bouche lors des cinq instrumentaux déprimants au possible, et plutôt en optant pour la pendaison sur les six chansons susurrées par Higgs. Indivisible demeure l’album de Lungfish sur lequel le chant se fait le plus discret, invisible : son titre aurait donc pu être In(di)visible. Dans l’insert de taille réduite, les paroles tiennent sur quelques lignes seulement. Alors que le nombre surprenant de morceaux sans voix aurait pu créer un sentiment d’inachevé, il renforce au contraire l’idée de vide. Pour autant, tout ne tourne pas à la vitesse du slowcore, sur cet éloge à la noirceur. Ci et là, pointent quelques moments un poil plus virulents : « Indivisible », la chanson éponyme, même si d’un grand pessimisme, comporte deux courts instants d’énervement ; « Fill The Days » présente une légère éclaircie au milieu des ténèbres ; « Tick Tock », ode à la dualité, se détache de l’esprit marche funèbre et constitue d’assez loin le passage le plus accessible du disque. Sans être non plus guillerette, cette dernière reste l’une des chansons les plus connues de Lungfish, et si Dischord avait un jour l’idée de sortir un Best Of – aucun risque, rien n’irait plus à l’encontre de l’éthique de ce label –, elle ferait sans aucun doute partie des onze extraits triés sur le volet. De meilleur album de Lungfish, il n’y a pas, puisqu’ils sont tous excellents et totalement indispensables. Par contre, on se voit obligé de toujours avoir un chouchou, celui pour lequel on a un très gros faible, celui vers lequel on retourne le plus souvent. Le compagnon de route qui ne déçoit jamais. Depuis sa sortie, Indivisible a une résonance toute particulière pour moi, même si dans cette discographie irréprochable, il se place sûrement comme étant le plus difficile d’accès. Peu après la sortie de Indivisible, Sean Meadows décide de se consacrer à temps plein à June of 44 et quitte Lungfish. On peut entendre pour la première fois la basse de son remplaçant, Nathan Bell, sur :
Artificial Horizon

Tout comme son prédécesseur, Artificial Horizon a été conçu en tant qu’album à moitié instrumental. Daniel Higgs devait se tourner les pouces sur scène, lors des tournées qui suivirent ces deux albums. Durant son existence, entre 1987 et 2006, Lungfish a partagé l’affiche avec entre autres Fugazi, Circus Lupus, Brainiac, The Ex, Enablers, Low, June of 44, Shellac et… Joan Jett ! Ça aurait pu, mais non, ce ce n’est pas une blague. Joan Jett et Lungfish ont réellement effectué une vingtaine de dates ensemble aux États-Unis. Joan Jett, qui adorait leur musique, les avait invités à tourner avec ses Blackhearts en 1994. Complètement fascinée par le groupe de première partie, elle était allée jusqu’à reprendre « Friend To Friend » dans une réinterprétation qui tendrait presque à prouver qu’une version édulcorée de Lungfish aurait pu être commercialement viable. Revenons sans plus attendre à notre Artificial Horizon, qui lui, est tout sauf édulcoré. Six des onze titres que comporte ce septième album sont chantés, et même si « Ann The World »* s’inscrit totalement dans la lignée morne et sinistre de Indivisible, Artificial Horizon donne largement moins envie de se taillader les veines. Lungfish rallume la lumière et joue à un volume bien plus élevé, misant moins sur la retenue et le non-dit. Bel exemple de montée en puissance graduelle, grâce au chant qui s’intensifie phrase après phrase, « Oppress Yourself » devient une énième chanson de Lungfish basée sur la boucle infernale d’un seul plan parsemé de subtiles variations. Toujours la même chanson, toujours une chanson différente… Si l’on en examinait sa structure, on pourrait remarquer qu’il s’agit d’une même mélopée répétée trois fois à l’identique lors de cinq minutes obsessionnelles. Partiellement dénudée, « Slip Of Existence » touche à la folie : pas de basse, pas de batterie, seulement une guitare qui tourne en rond pendant que le chant de Higgs se démultiplie, s’irrite, s’affole, mord et perd la boule pour de bon. Directement à l’opposé, « Shed The World » prend la forme d’une composition pop tout ce qu’il y a de plus traditionnelle et accessible. Voilà peut-être là une bonne porte d’entrée pour Lungfish ? À son écoute, les cœurs d’indie rockers de chez Pitchfork devraient battre la chamade. Sur le titre qui lui emboîte le pas, « Pray For The Living », Amy Pickering fait une discrète apparition vocale. Chanteuse de Fire Party, groupe féminin séminal de la scène emo/post-hardcore de D.C., Amy Pickering était l’instigatrice principale du mouvement Revolution Summer du milieu des années 80 et l’une des employées de Dischord. On privilégie toujours la famille, lorsqu’il est question de collaborations, chez Lungfish. En toute fin de course, l’instrumental « Light For All » porte un titre trompeur, puisqu’il est l’heure d’éteindre la lumière. On la rallumera pour l’album sorti treize mois plus tard :
* En 2015, Beauty Pill, le groupe de Chad Clark (de Smart Went Crazy, autre excellent groupe Dischord), en avait fait une reprise assez pénible sur Describes Things As They Are.
The Unanimous Hour

Pour la septième fois consécutive, Lungfish se rend au Inner Ear Studio d’Arlington, VA, et y enregistre son huitième album. Encore et toujours en compagnie de l’irremplaçable Don Zientara. Ian MacKaye*, qui avait produit les cinq premiers albums mais pas les deux précédents (vous suivez ? Si le calcul mathématique vous paraît douteux, c’est parce que le premier album avait été enregistré à domicile, à Baltimore, par on ne sait qui), fait ici son retour en tant que grand superviseur, même s’il n’est ici crédité que pour le mixage. De quelle façon se mixe un album de Lungfish, exactement ? Rien de plus simple : on égalise les trois instruments et le chant, puis on ne touche plus un seul potard. Lors des prises, Lungfish s’occupe des variations d’intensité, des montées et des descentes. Pas besoin non plus d’abuser d’astuces de production : le produit final retranscrit à l’identique ce que le groupe joue en studio. C’est-à-dire, pour le disque dont il est ici question, un album basé sur une dichotomie. D’un côté se rassemblent certaines des chansons les plus accessibles et les plus dynamiques de Lungfish. « Mated », en premier lieu, avec la rondeur de sa basse typiquement sixties, son groove franc du collier et l’énervement progressif de sa guitare, pourrait être considéré comme étant ce que Lungfish a fait de plus rock. Ses paroles ne demandent pas non plus un gros effort d’interprétation : « when our children resort to lies / when Baltimore begins to rise / when you hear the inhuman cries / do not avert your eyes / we will be mated. » « Space Orgy », « Searchlight », ainsi que les deux titres épiques, « Vulgar Theories » (6:08) et « Hallucinatorium » (7:31, ce qui est en fait potentiellement le titre le plus long de la discographie de Lungfish, à moins que « Terminal Crush », sur Pass And Stow, ne lui vole la couronne ?), sont eux aussi interprétés à très fort volume et apportent un peu de luminosité. De l’autre s’accumule ce que Lungfish a proposé de plus monocorde et de plus terne. Monocorde et terne étant on le rappelle des qualités inhérentes, chez Lungfish, qui a la capacité de transfigurer l’insignifiant en purs moments de magie. The Unanimous Hour compte trois instrumentaux exécutés avec un calme olympien (on ne les citera pas, une fois n’est pas coutume), une berceuse bizarroïde, « God’s Will », sur laquelle on peut entendre la guitare et le chant de Ian MacKaye*, plus un morceau acoustique et bruitiste sur lequel le chant est volontairement surmixé ; ah tiens, Ian MacKaye a dû momentanément dérégler les volumes pour « Megatron ». Reposant une nouvelle fois sur l’idée de dualité et les visions prophétiques de Daniel Higgs, The Unanimous Hour se voit souvent négligé dans le catalogue de Lungfish – la réédition en beau vinyle vert pomme est toujours disponible. Rarement les fins connoisseurs qui arpentent les réseaux sociaux le citent comme étant un de leurs disques essentiels. Probablement parce que celui qui lui fait de l’ombre est son successeur, le somptueux :
* Le frère d’Alec MacKaye. Dans une interview datée du 20 octobre 2020, Ian MacKaye déclarait : « Daniel higgs from Lungfish. I wish more people would spend time with that band. I mean they are on Dischord, we did 11 records with them, and they never really sold that well, but it didn’t matter because to me, they’re just one of the greatest bands of all time. I don’t really care otherwise. I don’t care of the style, I just want to believe it. And I believe him. »
Necrophones

Les idées les plus simples sont souvent les meilleures. Le blanc qui intervient à 2:02 sur « The Words », par exemple. Un coup de génie. Tous les groupes post-hardcore ou noise rock en ont usé et abusé, des blancs, dans leurs compositions, mais celui-ci tombe au moment propice. Exactement lorsque l’on croit que le morceau vient de se terminer en queue de poisson alors qu’il revient pour une rengaine supplémentaire. Des petits détails de la sorte, Necrophones en regorge. Sur « The Way », c’est l’arpège de guitare d’Asa Osborne qui se fraye un passage entre l’intro et l’arrivée du chant. Sur le court instrumental éponyme, c’est le fade-out final qui nous déçoit, car ce plan aurait pu tourner ainsi dix minutes de plus, on ne s’en serait jamais lassé. Sur « All Day And All Night Long », c’est la scansion de Higgs, une fois de plus, qui fascine. Sur le soporifique « Blue Sky », c’est la retenue qui épate. Sur « Hanging Bird », c’est la légère variation sur le pont qui vient relancer la machine pour, par la suite, devenir le plan final, qui captive l’attention. Sur « Shapes In Space », c’est la légèreté des notes de guitares d’intro qui se font bouffer par l’accélération soudaine ; Lungfish avait-il déjà joué avec le feu au cul ? Sur « Sex War », c’est l’idée de se dire que Lungfish aurait très bien pu sortir un album de cette veine, entièrement acoustique, dans la lignée de ce magnifique morceau construit à partir de bric et de broc. Ça aurait été si merveilleux. Toujours sur « Sex War », c’est l’écho sur cette percussion en bois qui n’intervient qu’une seule fois, pour nous réveiller à 2:29. Sur « Cross Road », c’est l’étrange hululement, en fond sonore, représentant le vent (?), qui est inhabituel et fait penser à un field recording. Sur « Eternal Nightfall », c’est la discrétion de la basse de Nathan Bell, encore une fois, qui force le respect. Sur « Occult Visions », c’est le beat soutenu, imprimé par la batterie de Mitchell Feldstein, qui nous emporte pour une cavalcade enivrante. Sur « Infinite Daybreak », c’est le retour de ce drone irritant et la force de frappe inouïe de Feldstein qui viennent contrecarrer le calme supposé de ce morceau sans voix. Les trois instrumentaux champêtres de la face B laissent suggérer que Lungfish possédait tous les attributs requis à la réalisation d’une captivante musique de film. Cela n’a jamais eu lieu, mais une collection d’instrumentaux permettrait d’imaginer ce qu’aurait pu donner une bande originale de Lungfish pour un road movie imaginaire. Deux ans après ce magistral Necrophones, Asa Osborne et Daniel Higgs nous offrent un autre disque exceptionnel, mais pas avec Lungfish. Le nom de leur projet à deux portant le nom de…
Pupils – Pupils

Difficile de ne pas inclure cet unique album de Pupils dans la discographie de Lungfish. Pupils, ou The Pupils comme le suggère la pochette, se résume à Lungfish privé de sa section rythmique. La musique proposée reste assez similaire à celle de Lungfish, en version encore plus dépouillée ; guitares, chant, plus quelques discrètes percussions. Un Lungfish Lite, en somme. Osborne et Higgs avaient commencé à faire des concerts après la sortie de Necrophones en 2001, en duo, assis sur des chaises, avec Higgs jouant même parfois lui aussi de la guitare. Après avoir accumulé une douzaine de compositions, ils sortent sur Dischord cet album qui, malheureusement, n’a toujours pas été réédité et qui commence à atteindre des sommes astronomiques. Astronomiques comme le sont ces chansons douces et légères, occasionnellement acoustiques, faites de trois fois rien et pourtant dotées d’une rare profondeur intellectuelle. Certaines d’entres elles, comme « The Mind is a Hole in the Body » ou « Fountain Flame », permettent immédiatement d’imaginer ce qu’elles auraient pu donner avec une basse, une batterie et de l’électricité, c’est-à-dire exactement du Lungfish tout ce qu’il y a de plus classique. D’autres s’apparentent moins à des squelettes ou à des croquis pour compositions à venir de Lungfish, mais prennent la forme d’une folk champêtre, intimiste, à la fragilité lo-fi ensorcelante. Difficile de résister à « Mysterium », « Jesus Christ », « Go To Gone » ou encore « All the People », que l’on peut déguster en lisant les lyrics qui se trouvent sur la page d’insert, ou en examinant la photo noir et blanc fascinante de la pochette, lourde de symboles, qui semblerait avoir été prise pendant la guerre de sécession dans la caravane d’une diseuse de bonne aventure. Higgs, à gauche, les mains entrelacées, une rose des vents tatouée sur celle de gauche, le regard sévère. Osborne, à droite, agrippant sa guitare comme un soldat confédéré tient son fusil. Au mur, un tableau exhibant le nom du groupe et deux peintures de Higgs. Sur la table basse, des objets ésotériques qui en disent long : un crâne d’argent, une pyramide de verre, une statue, une boule de cristal, une bougie, une plante, une pierre non-identifiée, un coquillage, et un réveil qui indique que le temps s’est arrêté pour cet album sublime, qui transcende chaque fois que l’on y revient. On aurait pu rêver que The Pupils sorte d’autres albums similaires, mais le fait que celui-ci, qui ne porte pas de titre, soit le seul et unique le rend encore plus précieux. Un an après cet aparté qui touche au grandiose, Lungfish fait son retour en tant que véritable groupe avec…
Love is Love

Mou du caisson. Fait l’effet d’une triple dose de sédatifs. Daniel Higgs ne force quasiment jamais sur sa voix sur ce Love is Love placé sous le signe de l’élévation spirituelle. Un truc de hippies, encore, qui fait amèrement regretter que l’Amérique de Nixon n’ait pas opté pour un programme d’eugénisme, à la fin des années soixante, afin qu’on n’ait plus jamais à endurer les répercussions de cette contre-culture tournée vers les philosophies orientales, ou pire encore, les égarements du mouvement new age. Là réside d’ailleurs l’un des plus grands mystères de Lungfish. N’importe quel autre groupe pratiquant une telle musique apathique donnerait des envies de meurtre. Alors qu’ici, même soumis à ce rébarbatif message d’amour et de paix, malgré ce rythme de mollasse et les digressions cosmiques, on se laisse happer par le sermon de Higgs. Prêts à se mettre en tailleur avec les pouces qui rejoignent les index. Comme sous hypnose, on se laisse vider l’esprit et on ne fait plus qu’un avec l’Univers. Om. On envisagerait soudainement de se laisser pousser une barbe à la Ginsberg pour ensuite faire imprimer « Hear the Children Play » sur notre t-shirt tie-dye trop grand, avant de remarquer que ses paroles sont en réalité bien plus lugubres qu’il n’y paraît. Pas le moindre instrumental n’est à répertorier parmi les dix pistes. Voilà qui différencie déjà Love is Love des huit disques précédents. Jusqu’ici, les deux éléments qui avaient rendu cette musique cyclique si incisive étaient la guitare rotative d’Asa Osborne et les itérations méditatives de Higgs. Sur cet album particulier, puisque l’on ne peut jamais s’empêcher de soupeser et de comparer, on peut remarquer que c’est le plus souvent la basse qui prend les rênes et imprime la cadence, tirant le tout vers des sommets. Après une absence de cinq ans, lors de laquelle il s’est consacré à June of 44 et The Letter E, Sean Meadows retrouve son poste de bassiste pour Love is Love. Son impact se fait une fois de plus déterminant. Les lignes qu’il tisse sont apaisantes, réconfortantes, ou au contraire enivrantes, comme sur les titres les plus nerveux de l’album, soit les deux intrus : l’accessible « Fearfully and Wonderfully » et le jovial « Nation Saving Song ». Par bien des aspects, la musique de Lungfish possède les mêmes caractéristiques répétitives et élastiques que le krautrock, et à l’écoute de Love is Love, on se dit que le gang de Baltimore devait copieusement se nourrir de CAN, Neu!, Amon Düül, Faust et Popol Vuh. L’autre différence notable entre Love is Love et ses prédécesseurs s’avère être le son. Comme d’habitude, l’enregistrement a été effectué au studio Inner Ear avec Don Zientara à la prise de son et Ian MacKaye au mix. Pourtant, ici, chaque élément dispose de plus de clarté. L’espace entre les instruments s’étire, et le chant de Higgs, plus spécifiquement, devient plus distinct. On respire mieux. Pas pour longtemps. Car pour ce qui restera à jamais son dernier album, Lungfish décide de faire des infidélités à ses habitudes de travail. En novembre 2004, les quatre compères embarquent pour San Francisco, où ils mettent en boîte…
Feral Hymns

Retour à un son plus touffu, plus dense, plus rugueux, avec ce chant du cygne enregistré en compagnie de Tim Green (ancien guitariste de Nation of Ulysses, autre groupe primordial de Dischord. Au moment des faits, Tim Green jouait encore dans The Fucking Champs) aux Louder Studios (qui ont voyagé avec Tim Green au fil de ses péripéties : Washington DC, Olympia, WA, San Francisco, CA, et depuis 2011, Grass Valley, qui se situe au nord de Sacramento, CA). Les Louder Studios de Tim Green ont vu défiler environ trois cent groupes, et pas des moindres : Bratmobile, Melvins, Unwound, lowercase, KARP, godheadSilo, Comets on Fire, Cutthroats 9, Slant 6, Worst Case Scenario, Bikini Kill, Young Ginns (Tim Green plus deux membres de Unwound), Trumans Water, Bakamono, Shudder To Think, Circus Lupus, Plaque Marks, Elephant Rifle, Porch, on aurait envie de tous les citer ici et de vous forcer à les découvrir, si nécessaire, un à un, tellement ces groupes américains ont tous activement contribué à la musique qui nous tient en haleine, pour ne pas dire « qui nous maintient en vie ». Sans la moindre surprise, l’association entre Lungfish et le travail d’ingénieur du son de Tim Green ne pouvait que faire des étincelles. Le résultat, Feral Hymns, de par son dynamisme, se rapproche des premiers albums, en particulier Talking Songs For Walking et Rainbows For Atoms. Plus ouvertement post-hardcore et plus mordant que le lénifiant* Love is Love, Feral Hymns révèle une certaine urgence que Lungfish avait volontairement mis de côté dès Indivisible. « You Are the War » se révèle comme étant ce que Lungfish a fait de plus agressif depuis des lustres, et même si la majeure partie de l’album est fondée sur l’accumulation de tension, Lungfish n’a pas non plus oublié d’inclure une paire de magnifiques chansons quasi léthargiques (« Way-Out is the Way Out », « Sweet Nucleus ») et trois superbes instrumentaux. De quoi tirer sa révérence de la plus belle des manières, avec un album dont on ne peut visiblement jamais se lasser et qui, plus de vingt ans plus tard, retourne toujours autant la tête, comme tend à l’illustrer la peinture de la pochette. En octobre 2005, quatre mois après la sortie de Feral Hymns, Lungfish effectue sa première tournée au Japon, et depuis, plus rien. Jamais la fin du groupe n’a été officialisée. Comme Fugazi, Lungfish affiche un hiatus permanent depuis maintenant deux décennies. Higgs, quant à lui, continue de faire des expos d’art et des performances solo, musicales ou de spoken word. Les années passant, alors que l’on n’espérait plus rien de Lungfish, est un jour apparu dans les bacs…
* Aucune connotation négative lorsque cet adjectif s’applique à Lungfish.
A.C.R. 1999

Pas un nouvel album, non, mais un enregistrement inédit datant de 1999, publié à titre posthume. Celui-ci, je me rappelle l’avoir chroniqué pour nextclues à sa sortie, puis d’avoir ensuite recyclé la chro dithyrambique pour le numéro 12 de Noise Mag – personne d’autre ne s’était porté volontaire, ça m’avait irrité au possible, on ne pouvait pas fièrement brandir le slogan « enlarge your music » et simultanément passer sous silence ce document mirifique. Un peu de décence, tout de même ! Ce qui suit est donc un vulgaire copier/coller de ce qui reste de mes archives personnelles (NdRC : notez la flemmardise du type). Considérez-vous chanceux d’y avoir accès. Sachez juste, avant d’y poser vos yeux dessus, que sur nextclues, on avait une section appelée « get up & turn the vinyl ». Comme ici, elle consistait à disséquer la discographie d’un groupe, en long, en large et en travers. Pour le cas de Lungfish, on avait décidé, entre tous les collaborateurs du Klues (Olivier GTKO?GTOK!, Françoise Massacre, Tanxxx, Rica, Jimbear, Ralfrock, Greg Réju…) que chaque chro commencerait de la même manière : « C’est un peu, beaucoup, toujours pareil, un album de Lungfish. » Retour en 2012 :
C’est un peu, beaucoup, toujours pareil, un album de Lungfish. Celui-ci, encore plus que les autres, se rapproche d’un disque en particulier de leur discographie : Necrophones, publié en 2000. Pour une bonne raison. En voici l’explication : en 1999, Lungfish se rend aux studios A.C.R. de sa ville de Baltimore et enregistre dix nouveaux titres en compagnie de Craig Bowen, pour ce qui doit devenir le neuvième album. Une fois le boulot terminé, peu satisfaits du résultat, les quatre gaillards décident de continuer à composer et de mettre ces bandes à l’écart. Ils retournent finalement en studio un an plus tard pour tout reprendre à zéro. Cette fois-ci, là où ils ont enregistré tous leurs disques précédents, au Inner Ear d’Arlington, avec Don Zientara derrière la table, pour ce qui deviendra l’assez fantastique Necrophones. Cette session de 99 est depuis restée inédite. Dischord vient d’avoir le nez creux en la déterrant. Car même si l’on connaît plus de la moitié de ses morceaux (six des dix ont été repêchés pour Necrophones, dont l’inséparable paire d’instrumentaux « Eternal Nightfall » et « Infinite Daybreak »), A.C.R. 1999 est largement mieux qu’une simple curiosité pour fans convertis depuis belle lurette : c’est un disque fabuleux, un joyau de plus dans le catalogue déjà particulièrement bien fourni de Lungfish. De toute évidence, puisqu’un album de Lungfish c’est un peu, beaucoup, toujours pareil, on retrouve les quatre éléments essentiels : les ritournelles qui montent à la tête, les fréquences basses qui frappent contre le torse, le tempo qui insiste, persiste, hypnotise, et les mantras de Daniel Higgs, qui terminent le travail, perçant le crâne pour une trépanation salvatrice. Une fois Lungfish entré au plus profond de soi, peu de chances qu’il en ressorte. Bien sûr, on pourra toujours trouver assez pénible d’entendre parler du Saint Esprit dans des paroles de chansons, mais ce bon vieux Higgs, en osmose avec le cosmos, n’a jamais fait semblant d’être sous l’emprise d’une quelconque crise de mysticisme. Au contraire de Nick Cave, on le pardonne sans rechigner. Car même si ses textes/poèmes penchent trop régulièrement vers le religieux – perché dix niveaux au-dessus de la croix –, ils restent malgré tout largement supérieurs à toutes les merdes habituelles que pond le rockeur athée moyen. Pour le vérifier, il suffira de jeter un œil à l’insert et de tomber sur la phrase cyclique Freedom free the free from Freedom. Le plus intrigant, cependant, au-delà des visions de ce siphonné du ciboulot de Higgs, reste le fait que Lungfish ait rejeté cette session. Je ne voudrais pas jouer au triste jeu de la comparaison, mais… La première chose, c’est que l’ordre de passage est plus cohérent que pour Necrophones, avec l’instrumental « Eternal Nightfall » idéalement placé en pole position, ouvrant la messe de bien belle manière. Le reste n’est qu’une montée incessante. Je ne parlerais pas d’expérience intérieure, parce que je crois plus trop en ces conneries pour néo-new-ageux qui cherchent désespérément un sens à la vie afin d’espérer un jour accepter la certitude de leur mort à venir, mais Lungfish a malgré tout le don de me foutre dans un putain d’état second, à chaque fois. La béatitude inattendue qui se déverse sur le pauvre gars qui ne croit trop en rien, ou quelque chose d’équivalent. Bon, OK, je ne suis pas non plus à genoux, bouche bée, attendant la purification, le salut, mais les versions initiales de ces morceaux de Necrophones, vous savez quoi ? Elles sont encore meilleures que celles qui ont été réenregistrées par la suite. Et là-dessus, je suis formel. Il suffit de prendre « Occult Vibrations » : sur Necrophones, elle reste un bon morceau de Lungfish de plus. Sur A.C.R. 1999, elle ressemble d’assez près à ce qu’ils ont fait de mieux. Même chose pour « Sex War ». Idem pour « Shapes In Space ». Quant aux inédits ? Ils sont au nombre de trois et ils tuent. Celui qui est supposé être le quatrième, « Aesop », n’est qu’un interlude scindant le disque en deux, il ne compte pas vraiment, mais découvrir de nouveaux morceaux de Lungfish et des versions différentes de titres connus, six ans après la cessation d’activité, reste un bonheur indescriptible. Le plus palpitant, dans toute cette histoire, c’est qu’il y aurait encore et encore des inédits de Lungfish, des enregistrements à la pelle, qui n’ont encore jamais vu le jour (ou la même lumière que voit Higgs en fermant les yeux), et que Dischord est bien parti pour tout publier, petit à petit.
Bil – 10/10
10/10, oui, parfaitement. J’ai toujours trouvé parfaitement idiot d’attribuer des notes à des albums – sur nextclues, c’était au départ une blague, et certains lecteurs naïfs chipotaient toujours tellement (« moi, perso, j’aurais plus mis un 7,5, tu vois ? ») que c’était devenu une arme ironique de plus, permettant de tyranniser l’auditeur égaré qui avait construit sa piètre culture musicale chez les pitres de X-silence – mais à la réécoute de A.C.R. 1999, je peux vous certifier que ce perfect n’était pas volé. En ce qui concerne l’éclaircissement du passage « inédits de Lungfish, des enregistrements à la pelle », voici ce qui était annoncé dans la feuille promo de Dischord, que j’ai retrouvée spécialement pour vous et que je ne traduirai pas : « The band is renowned for intense creative productivity, releasing albums annually from the years 1992-2000. But what is not generally known is that volumes of Lungfish material never saw the light of day ». C’était prometteur, mais plus rien d’inédit n’a vu le jour depuis 2012. Peut-être que les récentes rééditions de tous les albums de Lungfish, qui se retrouvent vite sold-out, motiveront Dischord à aller pêcher dans ces « volumes of Lungfish material [that] never saw the light of day » ? Nous l’espérons vivement. Cela permettra de rajouter un chapitre à ce long papier qui aurait enfin pu être terminé si je n’avais pas arbitrairement décidé de garder pour la fin le seul et unique disque de Lungfish en format 7” (les deux autres sont des splits singles ne contenant pas d’inédit, nous les occulterons), à savoir :
Ten East

Intercalé entre Pass And Stow et Sound In Time, voici le seul et unique single de Lungfish. Le seul et unique disque de Lungfish qu’il n’est absolument pas nécessaire de posséder. Longtemps introuvable et revendu à des prix aberrants par des gros bâtards qui aiment se faire du fric facile sur le dos des groupes qui passent des heures et des heures à écrire de la musique, Ten East a enfin été réédité par Dischord en 2025. Car oui, avant cette récente vague de rééditions, les disques de Lungfish, même en format CD, commençaient à atteindre des sommes qui provoquent l’écarquillement des yeux. Lungfish a vite été victime de son statut de groupe culte : relativement peu de gens apprécient leur musique, certes, mais les rares personnes qui plongent dans cet univers deviennent vite des fans hardcore, de véritables junkies qui veulent tout posséder. Et qui, pour ce faire, sont prêts à cracher du blé. Tels les membres assujettis d’une secte dont Daniel Higgs serait le vénérable gourou. Une version originale de ce 7 pouces peut facilement aller taper dans les 70 boules. Pourtant, il comporte trois titres sans grand intérêt. Celui de la face A, « 10 East », se fait excessivement long et tourne autour d’une phrase de guitare qui pourrait bien être la plus pauvre jamais proposée par Asa Osborne. La magie n’opère pas, il ne prend jamais. La face B s’avère bien pire encore. Le beat du bien nommé « Go Simple » est tellement pitoyable que l’on se demande si c’est vraiment Mitchell Feldstein assis sur le tabouret. La seule explication possible serait que les membres de Lungfish, ayant un coup dans le nez, auraient échangé leurs instruments lors d’une session arrosée, enregistrée à Baltimore par un certain Mark Strazza – le producteur du seul album de Reptile House ? Car qui chante sur le ridicule « Savings » ? Des gens sont allés jusqu’à payer $85 pour cette bouse ? Fort heureusement, la pochette, dessinée par l’homme à barbe, est splendide. Si, par curiosité, vous désirez voir certains des tableaux du chanteur de Lungfish, allez visiter ce site. Certains de ses albums solo, comme Atomic Yggdrasil Tarot, qui prend la forme de petit livre, regorgent également d’illustrations, de dessins et de peintures de Higgs qui pourraient être comparées à Miró pour les formes géométriques et à Dalí pour les créatures surréalistes. Ça se voit tant que ça que, hormis deux vieux peintres catalans, que j’y connais absolument rien en art ? En parlant de Catalogne, une des dernières prestations live de Lungfish a eu lieu au festival de San Feliu en août 2005. Depuis, on attend désespérément.
Playlist #1 : le best of que Dischord ne sortira jamais (version Spotify ou version Youtube si vous n’aimez pas financer l’industrie militaire)
Playlist #2 : compilation d’instrumentaux pour le soundtrack d’un road movie imaginaire (idem)

Higgs avec Sean Meadows © Sandy Carson

Higgs se tourne les pouces pendant un instrumental, à Emo’s, Austin, Texas, en 2004 © Sandy Carson

Lungfish live à Jabberjaw, Los Angeles, en 1995
Il n’existe aucun live officiel de Lungfish. Pour tester ce que cela pouvait donner sur scène, on peut trouver quelques vidéos sur YouTube, alors que si l’on veut trouver de l’audio de qualité, c’est sur archive.org qu’il faut aller farfouiller :
Bil Nextclues
Wow, quel article génial, merci ! Asa Osborne joue aussi dans Zomes. Ça aurait pu être mentionné car la filiation avec Lungfish est très claire.