Marc Nammour & Loïc Lantoine – Portraits Crachés

Posted by on 23 mars 2026 in Chroniques, Toutes les chroniques

(L’Autre Distribution, 30 janvier 2026)

On a pris l’habitude de retrouver régulièrement le MC Marc Nammour (La Canaille, Zone Libre…) dans nombre de projets qui sortent allègrement des sentiers battus de la scène française. Récemment, au sein du collectif Zone Libre, en mode (super)-trio avec Serge Teyssot-Gay (pas besoin de le présenter, si ?) et Cyril Bilbeaud (ex-Sloy), on pouvait ainsi l’entendre déclamer avec brio des textes de Kateb Yacine, dans un set noisy assez saisissant intitulé Dans le crépitement du brasier souterrain.

Il reprend aujourd’hui le duo constitué avec Loïc Lantoine, avec lequel il avait déjà signé l’excellent Fiers et Tremblants en 2021. Avec en backing band de choix, les musiciens croisés chez La Canaille (Valentin Durup, Jérôme Boivin, Thibaut Brandalise). Pour dresser une galerie de Portraits Crachés. Onze chansons comme ces onze personnages (les prénoms sont les titres des chansons), et par extension, onze petites histoires de la Condition Humaine. L’artwork minimaliste est à l’avenant, avec ses… onze lignes multicolores. En bons conteurs et amoureux de la langue française, Loïc Lantoine et Marc Nammour se régalent à disséquer ce théâtre de destinées parfois contraires. Comme s’ils écrivaient à quatre mains un roman choral où s’inscrirait toujours, en filigrane, une certaine vision de l’Humanité. On y croise des femmes, des hommes, parfois jeunes, ou déjà burinés par l’épreuve du Temps, et de toutes conditions sociales. Ainsi, sur « Bernard JR », Loïc Lantoine croque le portrait d’un nanti égocentrique, mais en plein doute existentiel. Comme un miroir déformant, Marc Nammour proposait lui, un peu plus tôt dans le disque, le personnage de « Sylvia », figure anarcho-féministe prête à en découdre au son d’un gospel fumigène qui rappelle le meilleur des titres pamphlétaires de La Canaille. La pulsation synthétique inquiétante, le crescendo parfaitement maitrisé et un texte comme une insurrection prête à exploser. Sans conteste le sommet de ce disque. 

« Anti-nanti, anti-Capital 
Cris du coeur, je suis d’humeur radicale
Pas de paix, pas de tape amicale
Rêve de grève générale et que la lutte soit finale
Ni oubli ni pardon ni courbette dans mon jargon
Ni dieu ni maitre ni mari ni patron
Ni nation ni patrie ni syndicat ni parti
Lavons l’affront, allons enfants de la piraterie !
J’aime, quand ça monte en masse à Paname
Quand les pavés se décrochent du macadam, j’aime
Quand ça casse, brûle, quand ça crame
C’est comme ça que la populace soigne le vague à l’âme
Gospel fumigène
Gospel fumigène
J’ai le gospel fumigène »

Sur le titre suivant, Loïc Lantoine, sur une musique bien plus apaisée, parle tendrement d’ « Olga », du temps qui passe, sans nostalgie, avec la volonté de vivre encore, ce qu’il reste d’instants précieux. Dans la perspective de passer le témoin à la jeunesse. 

« Et si encore je dresse le poing, 
C’est pour fleurir vos lendemains
Je lance plus de pavés, je les peints
Et je vous dessine un chemin… »

Sur l’inaugural « Franck », quinquagénaire qui se « débat », Loïc Lantoine et Marc Nammour posait l’une des thématiques récurrentes du disque. Le rapport intime à la vieillesse, son refus, le déni ou bien son acceptation tranquille (« Bintou »). Avec le jeune « Dylan », c’est plutôt la révolte d’un adolescent (canaille) au passage à cet âge adulte qui s’exprime. Riff efficace, titre quasi parfait, si l’on excepte un refrain un poil pompier façon fanfare punk, le flow de Marc Nammour y faisant des merveilles. Pas exclu non plus que ça parte en pogo selon l’humeur. Le backing band de Marc Nammour alterne habilement rythmes synthétiques et énergie rock comme sur le récit tendu d’un date amoureux de « Mathieu ». Il sait se faire discret, et d’un arpège minimaliste sublimer les textes tranchants du MC franco-libanais. Comme sur le superbe « Rebecca », dont le personnage de mère célibataire qui deale pour nourrir son enfant renvoie à un autre personnage. La Mélanie du phénoménal « Le Dragon » sur l’album Par temps de rage. En comparaison, « Yacine » et ce personnage de père tendre et protecteur paraitrait presque cheesy. Si vous avez un cœur de pierre. La musique prend parfois un peu plus d’ampleur instrumentale au gré d’un outro de guitare aérien (« Sophie »), de cordes aériennes (« Rebecca »). Ou sur le titre final « Thomas », où le duo Loïc Lantoine-Marc Nammour, toujours incisif, cède un temps le devant de la scène à un riff orientalisant du plus bel effet. Une guitare en guise de fil rouge mélancolique qui tisse pourtant un manteau d’espoir dans ce dernier titre.

Une bien belle conclusion pour un disque singulier. On en sort un sourire aux lèvres comme en refermant un bon livre d’histoires, un peu cabossées par la Vie.

Sonicdragao

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