Les « oubliés » 2025 de Yann Giraud

Chaque année, il y a des disques que je ne chronique pas dans Exit mais que le·la lecteur·ice sera peut-être surpris·e de trouver dans mon top (du moins ce·ll·eux qui en ont quelque chose à carrer de mon opinion, quoi). La raison de leur absence dans ces pages (web) va du manque de temps au fait que personne ne nous a envoyé le disque, en passant par le sentiment que j’ai parfois eu que c’était un peu en dehors des musiques habituellement traitées par le webzine.
À vrai dire, j’ai des années plus rock que d’autres, et je dois vous avouer que celle-ci l’a été plutôt moins. Les disques que j’ai le plus écoutés ces derniers mois relevaient surtout de la country / folk et d’une musique assez world. Cela ne m’a pas empêché d’aimer des albums plus énervés, ni même d’aller voir du metal en concert (Opeth, Paradise Lost, Point Mort, etc.), mais ce n’était clairement pas mon gros focus de l’année.
Si je devais identifier deux rondelles qui ont le plus tourné cette année — et qui, par ailleurs, ne sont pas de 2025 — ce serait A La Sala (2024), le dernier disque en date de Khruangbin, un trio de Houston qui joue une musique largement instrumentale inspirée par la pop psychédélique thaïlandaise des années 60 et 70, et Afrique Victime (2021) de Mdou Moctar, que l’on pourrait qualifier de Tinariwen sous stéroïdes.
Un de mes gros coups de cœur de l’année a été le premier album de Brooke Combe, Dancing at the Edge of the World, un disque de northern soul signé par une chanteuse écossaise, produit par James Skelly, chanteur/guitariste de The Coral. C’est un disque court et d’une grande fraîcheur, sans le moindre temps mort, qui plaira à tou·te·s les amateur·rice·s de soul britannique, dans l’esprit de ce que pouvait faire Paul Weller avec The Style Council (mais avec un son moins daté, je vous rassure).
Côté country, il y a eu pour moi trois révélations cette année. La plus marquante est Colter Wall, dont le dernier album Memories and Empties reprend l’outlaw country là où Merle Haggard ou Waylon Jennings l’avaient laissée. Là encore, un disque très court, dont on pourrait facilement imaginer qu’il soit sorti en 1972. Ce·ll·eux qui aiment leur country davantage teintée de pop devraient se jeter sur Case Oats, groupe formé autour de la chanteuse/songwriter/guitariste Casey Walker et de son petit ami Spencer Tweedy (fils de mon #1 de l’année). L’album, Last Missouri Exit, contient l’une des meilleures murder ballads de ces dernières années, « Bitter Root Lake », et c’est toujours intéressant d’entendre ce type de chanson portée par un point de vue féminin. Entre les deux, on trouve Margo Price, dont la country oscille entre l’uptempo de saloon (« Don’t Let the Bastards Get You Down ») et de magnifiques ballades (« Close to You »).
Au cours des dernières années, j’ai développé un goût prononcé pour tout ce qui vient d’Australie ou de Nouvelle-Zélande, que ce soit de la jangle pop ou des choses plus rugueuses et expérimentales. À vrai dire, mon amour pour la jangle pop des antipodes est tel que je pense préférer n’importe quel second couteau de cette scène à la plupart des groupes post-punk britanniques qui ont rempli les festivals d’été ces dernières années — suivez mon regard. Cette année, la palme du genre est revenue (de mon point de vue) à Daily Toll, dont le titre A Profound Non-Event résume assez bien la proposition. C’est de l’art-punk-pop foutraque, profond et faussement anecdotique — disons que ça ne clame pas son importance, avec beaucoup d’auto-dérision. Si vous aimez des groupes comme Terry, cela devrait être votre came. Et si Terry ne vous dit rien, allez les écouter par la même occasion : quatre disques fabuleux, dont au moins un que j’ai dû caser dans un top ces dernières années.
Dans le même esprit, j’ai développé une admiration telle pour Jim White que je pourrais l’écouter se faire des œufs. D’ailleurs, figurez-vous qu’un jour je me suis retrouvé au téléphone avec Robert Wyatt, qui m’a demandé de lui accorder dix minutes pour se faire un thé… J’ai donc écouté dix minutes de Robert Wyatt manier une bouilloire, souffler sur sa tasse et avaler le liquide — et c’était encore du Robert Wyatt. Je n’oublierai jamais ce sentiment de privilège que j’ai ressenti. Eh bien, Jim White, c’est pareil. Sur Inner Day, quand le Picasso australien de la percussion s’attaque aux synthés modulaires, c’est toujours aussi fascinant. On le retrouve dans un rôle plus classique sur le disque qu’il a enregistré en duo avec Ed Kuepper, et c’est un ravissement de tous les instants. Leur reprise de The Saints, « Swing for the Crime », vaut à elle seule le prix du billet.
Enfin, dans la catégorie des « revenants », je voudrais évoquer Horror, le nouvel album des Mekons — le groupe préféré de Bonnie « Prince » Billy, paraît-il, et sans doute l’un des plus cultes de la scène post-punk anglaise. Probablement parce qu’avec leur mélange de pub rock, de ballades folk irlandaises, de reggae et d’alt-country, Jon Langford, Sally Timms et Tom Greenhalgh n’ont jamais fait les choses comme les autres. Leur dernier album est toujours aussi éclectique, brassant à peu près tout ce qui précède, le tout dans un esprit frondeur digne de leurs jeunes années.
Yann Giraud
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