Interview – Hen Ogledd
A peine un an après la sortie de son dernier album en solo (The End of the Middle), Richard Dawson revient avec son groupe Hen Ogledd et sort Discombobulated, un troisième album opulent et inquiet, où le psych-prog médiévaliste rencontre la musique free au milieu d’un beau bordel rempli de couleurs. Avec également en son sein Dawn Bothwell, Rhodri Davies, Sally Pilkington et accompagné par une flopée d’autres musiciens, Hen Ogledd nous convie dans un délire champêtre, où se mêlent folk horror et anticapitalisme sur fond de paganisme bucolique et débridé. On a eu la chance de pouvoir poser quelques questions à Richard Dawson et Dawn Bothwell, histoire d’en savoir plus sur la genèse de cet album.
« A quoi pouvons-nous nous accrocher ? Où est le gouvernail ? Faire ce disque a été notre façon de nous fabriquer un gouvernail… ou du moins, ça nous a donné un cap. »

Pourquoi avoir nommé ce disque Discombobulated ?
Richard Dawson : C’est un titre dont on a parlé dès le début du projet. On se disait qu’on pouvait faire quelque chose de différent par rapport au disque précédent, quelque chose qui pourrait être du free jazz expérimental ou de la techno. Au final, ça n’a pas débouché là-dessus, mais on a quand même continué à se creuser la tête autour de ce mot. Un beau jour, Sally (NdR : Pilkington) nous a apporté le design qui allait devenir la pochette du disque et ça nous a convaincu de donner ce nom à l’album. J’ai l’impression que ce visuel illustre d’une certaine façon ce que ça fait d’être une personne aujourd’hui, d’être constamment tiraillé dans toutes sortes de directions par la technologie, les réseaux sociaux, et par la folie du monde et de l’actualité, sans savoir où regarder ni ce qui est vrai ou faux. On a cette impression d’éclatement qui fait que le titre me semble approprié.
Oui, ça correspond bien aux définitions du mot que j’avais trouvées… désorienté, décomposé, ou déstabilisé. C’est ainsi que tu te définis en tant qu’artiste ou en tant que citoyen ?
RD : D’une certaine façon, oui, en tant que personne qui vit dans ce monde. C’est également lié à Hen Ogledd en tant que groupe composé de personnes qui vivent dans différents endroits. Il y a quelque chose d’important dans le fait de se réunir en studio pendant trois jours, quelque chose d’agréable dans le fait de tenter de mettre en place des éléments ensemble, alors que l’on a tous des parcours musicaux différents. Le choix du mot Discombobulated est un mélange de tout ça. Je ne vais pas rentrer dans les détails mais il y a deux ans et demi, quand on a commencé à travailler sur ce disque, nous traversions tous des moments très difficiles dans différents domaines. Au niveau de la santé mentale, de la parentalité, ou même au niveau administratif. On a beaucoup parlé de la nécessité de mettre ce vécu dans le nouvel album et de trouver un moyen de sortir de cette période difficile ensemble. Je suis sûr que c’est quelque chose qui arrive à énormément de gens, compte tenu de ce qui se passe dans le monde. Toute cette folie qui nous oblige à nous interroger tout à coup sur la nature de la vérité et du réel. À quoi pouvons-nous nous accrocher ? Où est le gouvernail ? Faire ce disque a été notre façon de nous fabriquer un gouvernail… ou du moins, ça nous a donné un cap.
Ce fut donc thérapeutique pour vous ?
RD : Oui, ça nous a aidés. C’est marrant, on en a parlé aussi avec le journaliste avant toi. Je sais que Rhodri (NdR : Davies, harpiste) l’a également évoqué explicitement, il y a quelques jours, en interview. Il a expliqué comment l’enregistrement de ce disque l’avait aidé à surmonter la mort de son père et toutes les horreurs administratives qui s’en sont suivies. Ce fut la même chose pour moi. J’ai vécu un cauchemar administratif lié à un souci de santé mentale qui a duré deux ans. Le jour où on a signé pour faire l’album a coïncidé avec le jour où ce problème a été résolu. Ce fut un vrai soulagement, comme si j’entrais dans un tout nouveau territoire. Je crois que Dawn et Sally ont vécu des choses similaires, mais je ne vais pas en parler à leur place. En tout cas, faire ce disque nous a permis de passer outre le chaos ambiant. D’une certaine façon, c’est ce que la chanson « Clear Pools » tente d’incarner.
(Dawn Bothwell rejoint la conversation)
Dawn Bothwell : Ça a été thérapeutique, oui, mais je pense qu’on attend trop d’un artiste qu’il ait une idée précise de ce qu’il veut dire et qu’il puisse prouver son point de vue comme s’il présentait une thèse tout au long de son album. En réalité, je pense que l’aspect thérapeutique revêt une approche beaucoup plus organique que ça. C’est un processus qui demande de travailler ensemble en tant que groupe pour atteindre quelque chose que l’on n’aurait pu atteindre individuellement. C’est aussi un processus égalitaire où chacun peut donner et où chacun peut prendre. On peut apporter nos idées et les mettre sur la table, ça ne veut pas dire qu’elles définissent le reste de l’album. Il existe tout un travail fait collectivement pour repousser les limites des idées trop arrêtées. On est un groupe assez insaisissable dans la mesure où on n’a pas forcément de frontman ou de frontwoman, ça perturbe un peu les gens.
Vous avez enregistré ce disque ensemble dans la même pièce ou chacun de votre côté ?
DB : On a commencé par enregistrer tous ensemble dans la même pièce. Chacun proposait quelque chose et on a énormément improvisé autour de ça. Ensuite, il s’est passé une assez longue période durant laquelle on ne s’est pas vus et où chacun écrivait et composait de son côté, histoire d’ajouter des choses à ce que l’on avait mis en place initialement. Il a fallu peaufiner les paroles, faire jouer des invités, notamment Will Guthrie (NdR : à la batterie) qui a joué un rôle très important dans le processus de fabrication du disque.
RD : Nous avions déjà travaillé avec lui sur Mogic, mais il me semble qu’il n’était pas sur Free Human. Nous le connaissons donc assez bien et on adore tous ses disques solo. En l’occurrence, c’est lui qui s’est plus ou moins insinué dans les conversations autour de Discombobulated, et qui nous a convaincus de nous lancer pour de bon. Il y a deux ans, au mois de janvier, il nous a envoyé un email pour nous dire qu’il était disponible et il s’est en quelque sorte imposé comme le chef instigateur de l’enregistrement. Travailler avec lui demande une énergie particulière, car c’est un musicien-voyageur qui joue régulièrement des musiques très différentes dans des endroits très différents, avec des personnes très différentes. Techniquement, il est tellement au-dessus de nous… de moi, du moins (rires), qu’il nous a fallu nous élever jusqu’à lui. C’était à la fois formidable et effrayant, mais aussi très facile et naturel. Il nous a aidés à structurer ce qu’on voulait faire. On avait sept ou huit morceaux. Très aboutis, quasiment intégralement écrits, pour un ou deux d’entre eux, puis un ou deux où c’était juste une ou deux idées vagues, d’autres qui étaient largement improvisés, et enfin un ou deux avec juste quelques mots balancés un peu au hasard.
« Clear Pools » semble être très improvisé ?
RD : En partie, oui. C’est quasiment toujours le même accord en boucle. C’est un morceau qui a demandé vraiment beaucoup de travail, après coup, afin qu’il sonne tel qu’on peut l’entendre sur l’album.
Dawn, tu as mentionné qu’il vous avait fallu faire de la place à tous les invités présents sur le disque. Comment avez-vous procédé ? Ils sont venus en studio ou ont-ils bossé à distance ?
DB : Ça s’est fait à distance pour la majorité d’entre eux. Faye MacCalman, qui joue de la clarinette et du saxophone sur le disque, est venue avec nous lors de la deuxième session d’enregistrement pour improviser quelques parties sur ce que l’on avait déjà achevé. Elle n’a pas vraiment participé à l’élaboration du morceau, elle a juste apporté des nuances supplémentaires à ce qui existait déjà. Pour tous les autres, on leur a demandé de nous envoyer quelque chose, après leur avoir fait écouter la musique, et Richard a dû donner à chacun quelques consignes ou suggestions.
J’ai été ravi de voir Nate Wooley dans les crédits. C’est un musicien que j’adore, notamment son album Mutual Aid Music.
RD : Oui, c’est un musicien vraiment fantastique. Tu l’as déjà rencontré, Dawn ?
DB : Non, jamais. C’est d’ailleurs assez énigmatique ce qu’il s’est passé avec lui, parce que nous connaissons personnellement la plupart des autres invités. Je suppose que ça apporte un peu de fraîcheur, de travailler avec des gens que l’on ne connaît pas. C’est un peu ça le but de la musique, non ? Que des gens avec des influences différentes, des idées différentes, s’assoient autour d’une table pour que quelque chose sorte de tout ça.
« Le but est de déstabiliser les DJs et tous ceux qui utilisent un logiciel qui prédétermine le BPM et la tonalité du morceau. Ils ne vont rien comprendre. (…) J’aime bien ce sentiment de confusion. J’ai l’impression que le disque est raté, si je ne ressens pas cet inconfort initial. »
Comment ça s’est passé avec Janne Westerlund du groupe Circle ? (NdR : groupe Finlandais avec qui Richard Dawson a enregistré un album en 2021 intitulé Henki)
RD : Janne joue de la guitare dans Circle, mais là je lui ai demandé exceptionnellement de chanter et il a enregistré beaucoup de prises de chez lui. En tout, on a dû demander à presque vingt-cinq personnes d’enregistrer des parties pour nous. Bien sûr, tout n’était pas bon et il a fallu trancher. Concernant Janne, c’est évidemment un peu différent car Circle est une énorme influence pour moi et aujourd’hui, c’est un bon ami.
DB : Je l’ai rencontré pour la première fois lors d’un festival en Ecosse pour lequel on partageait l’affiche. On était dans la même guest house qui avait quelque chose de très touristique, d’une part, et comme si elle était restée bloquée dans l’Ecosse des années 80, d’autre part. (Rires)
RD : C’était un lieu vraiment très étrange, très psychédélique… les tapis étaient surréalistes. (Rires)
Dans quelle mesure Hen Ogledd est une aventure collective pour vous ?
DB : Pour la plus grande partie… Je pense que ça se sent qu’on était tous très heureux de travailler avec Faye et un morceau comme « Scales Will Fall » n’aurait pas pu être tel qu’il est sans le côté fanfare.
RD : Il y a aussi tout le travail que Rhodri a fait avec Nate pour que ses solos s’intègrent à l’ensemble. Si bien qu’à la fin, c’est presque eux qui structurent le morceau. Il y a même des parties que l’on n’a pas gardées sur « Scales Will Fall » mais qu’on a pu utiliser à la fin de « End of the Rhythm » et qui se sont intégrées à la perfection. C’était très étrange car on ne pourrait pas croire qu’à la base ces parties avaient été jouées pour un autre morceau. Il y a pas mal de petites choses comme celle-là qui semblaient destinées à finir sur l’album.
Des heureux hasards.
RD : Plus que ça. Parfois, cela tombait si parfaitement que ça paraissait même étrange. L’exemple le plus probant est « Land of the Dead », le dernier titre de l’album. Rhodri a mis trois mois à enregistrer son texte car il était occupé sur autre chose. Il n’avait aucune idée de la musique sur laquelle il devait finir, il a juste enregistré sa voix sans savoir où il allait. Lorsque j’ai lancé sa piste sur la musique qu’on avait improvisée plus d’un avant ça, tout collait parfaitement, à la seconde près. Je n’ai pas eu à modifier quoi que ce soit, c’était presque miraculeux.
Tu as dit dans la présentation de l’album que Hen Ogledd n’était vraiment pas un groupe normal… C’est quoi alors ?
DB : Ça veut dire quoi, normal ? (Rires) En fait, je crois qu’on joue chacun dans des rythmiques différentes. En gros, le but est de déstabiliser les DJs et tous ceux qui utilisent un logiciel qui prédétermine le BPM et la tonalité du morceau. Ils ne vont rien comprendre.
RD : On cherche constamment à se piéger nous-mêmes, donc pourquoi pas piéger les autres ? Pour en revenir à ce que j’ai dit dans la présentation du groupe, c’est aussi pour souligner qu’on vit tous tellement éloignés les uns des autres que fatalement ça influe sur notre façon de faire de la musique. Par ailleurs, il y a également quelque chose qui va au-delà du simple socle musical, qui consiste à simplement être ensemble. Et même si ça finit toujours par de la musique, ça n’est pas toujours réfléchi et pensé comme devant aboutir à un disque ou à un enregistrement. Au final, le disque est quand même là et je crois qu’il incarne plutôt bien ce processus un peu étrange.
DB : La première fois que je l’ai écouté, je me suis senti mal à l’aise. Je me suis demandé ce que c’était que ce truc. (Rires) J’aime bien ce sentiment de confusion. J’ai l’impression que le disque est raté, si je ne ressens pas cet inconfort initial.
RD : Le processus a été tellement long avant la sortie de l’album que j’étais déjà passé à autre chose. J’ai été plutôt surpris de l’entendre, je m’attends toujours au pire. Quand tu enregistre un album, tu ne dois pas te soucier de ce que les gens vont en penser et c’est assez facile. En revanche, quand tu commences à avoir une date de sortie, une première vidéo, tu commences à craindre le pire et tu penses alors que tu viens de faire un disque tellement horrible que tout le monde va le détester. Mais d’un autre côté, c’est aussi excitant et en prenant de l’âge, tu savoures un peu mieux ces moments.
DB : C’est quand même très angoissant de voir ta tête sur les réseaux et d’être jeté en pâture sur la toile. Surtout quand tu t’attaques au nationalisme et à des sujets qui génèrent beaucoup de tension. Tu ne sais pas vraiment à quoi t’attendre et qui va écouter ce que tu as à dire. En dehors de ça, je crois que la sortie d’un album m’oblige également à faire le point sur moi-même et sur mon ego, parce que la musique n’est pas mon gagne-pain et que j’ai un autre boulot à côté. Je me retrouve en costume dans cette vidéo absurde (NdR : « Scales will fall », cf plus bas)… qui va prendre au sérieux mon doctorat s’il tombe dessus ? (Rires) J’essaye tout de même de ne pas trop prendre ça au sérieux.
RD : Je suis tellement fan de ce que tu fais dans cette vidéo, c’est tellement gonflé. Pour ma part, mes inquiétudes sont atténuées par la nature même de ce disque. J’ai envie de dire que c’est un album amical, mais je ne sais pas si c’est vraiment approprié. C’est tout de même agréable de savoir qu’il va bientôt sortir et même s’il n’y a que cinquante ou cent personnes qui vont l’écouter, ça vaudra quand même le coup.
« On est tous très concernés par la dérive vers la droite du monde et on veut être une force, même minuscule, qui se bat contre elle. »
Vous parliez du fait que vous vous attaquiez au nationalisme. Dans quelle mesure Hen Ogledd est-il un groupe politique ?
DB : Je pense qu’on veut rendre les choses compliquées pour les nationalistes… Dès le début du groupe, quand Rhodri a proposé le nom de Hen Ogledd, c’était déjà une question d’identité, pour nous qui n’habitions pas à Londres, faute de ressources suffisantes. Vivre dans le nord-est de l’Angleterre a toujours été très important pour moi. Je me souviens des discussions que tu avais avec Rhodri autour de l’idée de Hen Ogledd et la façon dont les choses sont centralisées au Royaume-Uni, alors que ça n’a pas toujours été le cas. Nous avons eu une interrogation qui peut être explicite ou implicite dans notre musique, sur la façon dont notre pays et sa géographie ont changé avec le temps. Ce n’est pas de la nostalgie d’une époque supposément meilleure que la nôtre, c’est juste une façon de regarder les choses un peu différemment et de les secouer au passage. Au final, personne ne sait vraiment ce qu’était le Hen Ogledd. On a qu’une seule version de l’histoire, qui est forcément biaisée.
Pouvez-vous m’expliquer sommairement ce que représente le Hen Ogledd ? J’avoue que ça m’échappe.
RD : Le Hen Ogledd est le terme gallois qui désigne le Vieux Nord, une région qui a existé juste après la chute de l’empire Romain vers 500 ou 450 après J.C. jusqu’en 900 ou 850. Elle était composée d’un certain nombre de tribus qui vivaient ensembles tant bien que mal. C’est Rhodri qui a eu l’idée de ce nom pour illustrer le fait que je venais de Newcastle et lui de l’ouest du Pays de Galles. Il t’expliquerait tout ça mieux que moi, mais le Hen Ogledd représente une époque où il y a eu beaucoup de mouvements de personnes et beaucoup de connexions entre tribus, d’une façon qui ne sera plus trop possible par la suite. C’est pour ça qu’on a choisi ce nom.
En quoi ce nom est-il une réponse ou une réaction au Royaume-Uni qui vous entoure ?
DB : Il y a forcément une réaction à ce qui se passe sous nos yeux. Le révisionnisme, l’emploi, la question queer…
RD : Le combat contre le fascisme et le capitalisme est un vrai sujet, pour nous, depuis plusieurs albums. Aujourd’hui, on constate avec horreur comment les idées les plus abjectes se diffusent de plus en plus librement en Occident. Il y a une attaque frontale contre les idées et le langage de la part de gens comme Farage (NdR : Nigel Farage, leader d’extrême droite britannique) ou Trump, et des leaders de droites, de manière générale. En tant que personne qui travaille avec les mots, je réfléchis beaucoup sur leur pouvoir et sur ce qu’on est en train de leur faire subir. Je pense toujours qu’ils sont plus puissants quand ils sont accompagnés d’une mélodie, mais ce n’est peut-être pas vrai pour tout le monde. Quoiqu’il en soit, nous devons contre-attaquer avec une langue plus poétique que la leur, plus brumeuse également afin qu’elle s’insinue sous les portes et dans les moindres interstices, mais aussi plus directe. C’est avec toutes ces formes de langages différentes qu’il faut se battre. On est tous très concernés par la dérive vers la droite du monde et on veut être une force, même minuscule, qui se bat contre elle.
Interview réalisée par Max