Antinoë – The Fold

Posted by on 18 décembre 2025 in Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Dark Essence, 21 novembre 2025)

Les musiques les plus fascinantes naissent d’artistes qui ne cherchent pas à marquer l’histoire, mais simplement à s’exprimer avec les moyens dont ils disposent. Conscients de la brièveté de chaque chose, et des plaisirs terrestres souvent frelatés, ils savent que la convoitise mène à la frustration, pire, au désenchantement. En cet épilogue annuel, certains miracles se concrétisent pour la plus grande surprise des dénicheurs de trésors musicaux, dans un sprint au ralenti qui permet d’entrevoir avec précision le geste qui génère la grâce et la beauté. Si l’humanité semble s’effilocher, perdant peu à peu l’amour comme valeur suprême, la musique imprègne l’âme et permet de sonder les cœurs, explorant les sentiments qui déstabilisent l’existence. C’est en cela que The Fold réussit à toucher profondément.

Ce recueil de chansons d’une inspiration séculaire a consolidé le statut de son auteure, Teresa Marraco, alias Antinoë, qui tend vers le culte auprès de ses auditeurs fidèles,  dont le nom est inspiré de l’antique Egypte. « Turn to Dust » est à ce point proche des ombres du passé que le titre semble avoir été sauvé des limbes. Comme une cloche dans l’obscurité, cette atmosphère de présence se matérialise par le rôle essentiel du piano qui imprègne l’album. On y retrouve des échos des univers d’Emma Ruth Rundle et de Mirel Wagner. Dans « The Devil’s Voice », chaque note d’une sensibilité aiguë évoque un songe aux couleurs de sable, réceptacle de toutes les détresses. « Flock » poursuit ce dépouillement, comme l’automne dévêt les arbres, et cette mélancolie tenace ne quitte pas un seul instant le déroulé de l’album. « The Fold » est le reflet d’un miroir dont le pouvoir serait de lire dans les pensées, « Chaos In The Sky » détricote l’ordre métaphysique avec une noirceur sépulcrale.

Si l’artiste souhaite s’adresser universellement à toutes les âmes cabossées, les cœurs bousillés et les vies fragilisées, ce disque répond avant tout à l’irrépressible nécessité de communiquer autrement. Antinoë gravit chaque marche comme si elle rentrait dans une autre dimension, tandis que le temps semble s’écarter de sa route. Chacun d’entre nous possède en son for intérieur une musique d’accompagnement, et cet album constitue une des grandes surprises de cette année, par sa sincérité et sa beauté jamais aguicheuse. Emblématique d’un art dérobé non pas d’une chapelle, mais d’un royaume inaltérable où se côtoient légendes et mysticisme gnostique, là où dansent les âmes dans une corolle de fumée.

Jonathan Lopez

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