Neurosis – An Undying Love for a Burning World

Inutile de se précipiter, personne ne nous a attendus pour se faire une opinion sur le nouvel album de Neurosis. Mieux encore : tout le monde l’adore. Il serait donc avisé d’en dire du mal, le problème c’est que nous ne savons pas mentir.
Et pour dire vrai, puisqu’on en est aux confidences : ce n’était pas forcément gagné parce que Neurosis, tout culte qu’il est, nous a parfois passionnés mais aussi régulièrement ennuyés poliment.
Cette fois bien sûr, le contexte est très particulier. L’événement est de taille. La non-annonce préalable multiplie l’excitation, d’autant qu’on pouvait supputer un décès prématuré du groupe suite à l’éviction de Scott Kelly, lequel avait admis en 2022 avoir abusé « verbalement, émotionnellement financièrement et physiquement » de sa femme et de ses enfants. Bref, on avait quasi fait notre deuil.
Or non seulement Neurosis revient, mais il a mis Aaron Turner dans ses bagages. Oui, le gars d’Isis (et de Sumac et Old Man Gloom mais quand même d’Isis, surtout). Tellement évident qu’on ne pouvait l’imaginer. Certains en étaient tout émoustillés. Moi, je me suis contenté d’un : « Oh intrigant, voyons voir ça. » Et j’ai vu. J’ai surtout entendu. Et plutôt vingt-cing fois qu’une. Et dégusté, comme il se doit.
« We Are Torn Wide Open » hurlent-ils en ouverture (ne me demandez pas d’identifier un à un les criards), on le serait à moins après un tel chamboulement. Après cette intro tout en beuglements libérateurs, « Mirror Deep » brise tout et balaie les doutes. Sept ans de bonheur ? On peut l’espérer quand on entend ça. Ça sature dur, ça freine parfois sec, pour mieux repartir plus fort encore. Colossal. Si l’ensemble est d’une lourdeur des plus accablantes, à vous saper le moral sévèrement, Neurosis (grâce à l’appui de Turner ?) s’autorise des décollages d’une beauté saisissante et part volontiers tutoyer la voûte céleste. « First Red Rays » ou quand le post sonne le plus prog (on aurait presque pu vous parler de Pink Floyd mais on n’ose pas), avec le superbe chant clair de Noah Landis sur le final. Quant au terrassant « Blind », il offre neuf minutes d’une intensité folle, alternant entre une énorme chape de plomb (yeux bandés évidemment pour multiplier les dégâts) et relâchements divins où les textures ambient se fraient un chemin le plus naturellement du monde. Tout s’achève par une destruction en règle, cela va de soi.
« Seething and Scattered » cisaille férocement dès l’assaut et, plus loin, déboule un break electro qui semble avoir été pondu par Genghis Tron. On pourrait s’amuser à en lister d’autres des comme ça ; ça fonctionne avec tous les titres. Chacun a ses moments sidérants, ses riffs sludge qui concassent le plus vaillant. Les membres n’ont pas fait semblant. Ils y ont mis toutes leurs tripes.
Même l’intro assez classique de « In the Waiting Hours » ne dit absolument rien du voyage à venir. On sait seulement que ça va arracher. Quelque part au milieu, ailleurs vers la fin. Et ça n’oublie jamais de le faire, soyez-en certains. La maîtrise sidère, l’alternance (chaud-froid permanent, crainte du coup de semonce ou espoir d’une éclaircie) épate. Elle n’a certes rien de nouveau, ni dans le genre ni chez Neurisis – il fallait bien qu’on l’écrive une fois –, mais jamais elle ne sonne ici comme une formule éprouvée. La surprise est constante ce qui force à une écoute attentive, laquelle se révèle passionnante, plutôt que de se laisser aller au classique « sympa en fond mais oublié une heure après » qui peut s’appliquer à bon nombre de sorties post-rock/metal, surtout depuis que les pionniers comme euh… Neurosis… ont montré la voie (et se sont pour la plupart essouflés).
Les trois voix se complètent brillamment comme si elles l’avaient toujours fait. Scott comment ? Oublié. Scott Evans, lui — des très bons Kowloon Walled City — fait cracher du feu à vos enceintes et magnifie les moments où la grâce s’extirpe du marasme. Steve fuckin’ Albini aux manettes depuis Times of Grace (1999)* applaudit de là-haut.
Pour parachever le triomphe, le très classe « Last Light » emprunte des voies indus de fin du monde, beat épileptique en appui et chant d’outre tombe, place des soli libérateurs, passe par la case dub/post punk et s’étire de tout son long sur le final. Éblouissant.« Nous avons besoin de ça, peut-être plus que jamais, et nous pensons ne pas être les seuls » annonçaient-ils. C’était bien vrai. On avait besoin d’eux apparemment, sans trop s’en douter. Comme quoi alors que ce « Burning World » évoqué dans le nom de l’album, n’en finit plus d’être mis à mal, il n’est pas interdit de croire aux miracles.
Jonathan Lopez
*Seule exception, la collaboration avec Jarboe en 2019.