Julinko – Naebula

Il m’aura fallu du temps pour encaisser, digérer et assimiler ces dix titres hantés. Cet album se révèle être plus sombre et moins mélodique que les quatre précédents. Giulia Parin s’exonère ici de la saturation (hormis dans le condensé « Throw Ashes! »), bien que la présence de bruits métalliques imprègne les nappes de drone et d’orgues saccadés. De nature intérieure, ce voyage traverse des paysages sensibles et des territoires plus secrets, ces zones de la vie où tout déraille légèrement, où les émotions s’accrochent aux aspérités du réel.
Les chansons avancent par motifs fugitifs, comme des fragments organiques traversés d’émotions troublantes, comme si le monde avait perdu une part de son avenir. La narration qui n’appartient qu’à son auteure, autre élément de surprise : une rupture radicale avec l’écoute immédiate, qui invite plutôt à prêter attention aux silences et aux intervalles (entre « Peace of the Unsaid » et « Cloudmachine », seule la manière dont l’orgue est utilisé fait évoluer intuitivement le chant).
Au risque de s’aventurer en dehors de l’univers personnel de Julinko, en empruntant des sentiers fortuits, en formulant des interprétations imprécises, Neabula nécessite une écoute approfondie. Et si la nuit se prolonge, les fleurs folles apparaissaient dans un spectre de couleurs en décomposition, révélant une volonté créative où convergent de nombreuses façons de repenser la musique.
Une narration beaucoup plus libre et les énergies cachées aboutissent à une œuvre nébuleuse. Dans une musique modale où les guitares sont parfois désaccordées, « Jeanne de Rien » prend des airs de rituel, tandis que la voix devient le point de tension de ces fièvres nocturnes. Dans ce magma protéiforme, on retiendra « Samadhi » convoquant la liturgie d’Anna Von Hausswolff. Il s’agit ici d’une œuvre totalement solitaire dont le morphisme évolue au gré de méditations et d’incantations. Il est donc important de se détacher des schémas préétablis. L’énergie s’effondre avant de revenir par des voies plus souterraines, que la guitare explore dans ses textures analogiques.
Si le shoegaze devait porter une signature, il serait convenable de lui attribuer l’univers éthéré de Julinko. Tout porte à croire qu’il s’agit d’un chemin balisé par d’étranges lampions, semblables à des signaux codifiés. Entre lo-fi, drone et musique composite, Giulia Parin libère peu à peu les mots de leur cadre habituel.
Franck Irle