Dééfait – Dééfait EP

Ça faisait bien longtemps qu’un premier disque ne nous avait collé pareille trempe !
La première fois qu’on l’a lancé, la musique a envahi tout l’espace, s’est imposée à nous avec autant de force que de grâce, et s’est accrochée à notre cortex avec la tendresse d’une facehugger en descente de crack. Depuis, c’est l’obsession, et on relance le disque encore et encore. Même quand on se force à écouter autre chose, c’est à lui que l’on pense et on compte les minutes qui nous restent avant d’enfin pouvoir y replonger. On connaît ce sentiment, on sait ce qu’il veut dire. On se connaît suffisamment pour savoir qu’on est foutu, contaminé, perdu pour la demi-mesure et l’objectivité. Tant pis pour les tièdes. Allons-y !
Dééfait, ce sont cinq gars dégueulassement brillants qui viennent donc de sortir un disque anormalement bon. En seulement six titres, il nous font sombrer dans un délire à la Antonin Artaud, avant son effondrement ruthénois. On se retrouve tout à coup secoué de spasmes électriques et abruti par des invocations lycanthropiques hallucinées. On croyait juste entendre un disque de plus, nous voici entraînés dans un voyage initiatique improbable qui évoque autant les Tarahumaras, que le cri de Ginsberg (Moloch ! Deuxième piste du disque) et les kaléidoscopes parisiens de Brecht Evens. Ça vibre de toutes parts, ça pègue, ça sent fort, ça hurle, ça grince… et on y retourne tant qu’on peut.
Le premier titre annonce la couleur et balance une noise tentaculaire dans laquelle on peut croiser les fantômes des Comets on Fire et ceux du Dismemberment Plan dans un décor qui rappelle les premiers U.S Christmas (Dééfait ne ressemble évidemment à aucun de ces trois groupes, ce serait trop simple). D’entrée de jeu, on comprend que le groupe ne recule devant rien pour nous faire perdre nos repères. À partir de là, que ce soit en anglais, en français ou en espagnol, le chanteur Ric Lara orchestre le chaos en y ajoutant plus de chaos encore. Difficile de ne pas tomber dans le cliché de la figure du chaman pour rendre compte de sa performance vocale proprement stupéfiante. Bien qu’elle soit noyée dans le fuzz électrique, elle témoigne avec véhémence des affres terribles, des espoirs fous, et des désillusions à perpétuité. Originaire du Mexique, Ric Lara dégage quelque chose d’assez unique, qui n’est pas neutre dans notre appréciation du groupe. Jusqu’à son ultime soupir, à la fin du dernier morceau, il n’aura de cesse de nous surprendre par ses cris, ses hululements, ses onomatopées… ses on ne sait pas quoi…
Sur « Molokh ∞ », le groupe nous emporte dans une transe hypnotique totalement angoissée, qui commence comme une décision que l’on n’aurait pas dû prendre et se termine comme une solution que l’on n’aurait pas dû soumettre. C’est le propre des grands groupes de faire sonner pareille nausée en donnant envie à ses ouailles d’y retourner. La preuve avec « BONDBONDBOND » et son irritante litanie qui neuf fois sur dix, avec quelqu’un d’autre, nous aurait saoulé au plus haut point, mais qui ici nous transporte encore une fois hors du temps et finit par nous plonger dans une léthargie neurasthénique que l’on peine à vouloir quitter.
« Comatose Big Sun » rappelle le meilleur des Swans, jusqu’à ce qu’il enfle vers quelque chose qui, étonnamment, nous rappelle les aspects les plus sombres du fantastique Fast Stories… From Kid Coma de Truly. Tout à coup, on comprend mieux ce qui nous avait tant séduits lors des premières écoutes et que l’on n’avait pas encore réussi à totalement définir. L’impression se confirme dès l’introduction de « Al’Ether » dont les guitares évoquent elles aussi le meilleur du trio de Seattle. Bien sûr, le chant de Ric Lara n’est pas celui de Robert Roth, mais musicalement la filiation est évidente… Jusqu’à la basse que l’on croirait jouée par Hiro Yamamoto lui-même. Le disque s’achève avec l’incongrue « Wow ! Ferreri, Cooked for us » et s’en est définitivement fait de nous.
Plus qu’un simple coup de cœur, Dééfait nous a éblouis par l’étendue de son registre et par la puissance originale de celui-ci. Malgré les comparaisons que l’on trouve toujours à faire, les filiations qui s’imposent à nous comme des épiphanies, et les échos qui nous échappent, on écoute ce premier EP avec la sensation de pénétrer en terra incognita. Alors qu’on nous dit que tout se ressemble, qu’il n’y a plus rien de nouveau, que tout a déjà été fait, Dééfait injecte un sang rutilant à la musique bis hexagonale avec un talent et une vista que l’on a rarement vu aussi précoce. On ne peut présumer de la suite, mais son premier album est de facto le disque que l’on attend le plus, à compter de ce jour, et il ne s’agit en aucun cas de lui mettre une quelconque pression.
Max