Flea – Honora

Posted by on 14 avril 2026 in Chroniques, Toutes les chroniques

(Nonesuch, 27 mars 2026)

J’ai beau apprécier (modérément) les Red Hot Chili Peppers, je dois tout de même avouer avoir bien plus de sympathie et d’admiration pour John Frusciante, dont certains disques solo sont tout bonnement bouleversants, ainsi que pour Flea, dont le jeu de basse a sans doute donné toute sa sève au quartet de Los Angeles depuis ses débuts. Collaborateur de Thom Yorke et personnage sympathique, dont on sent qu’il est un peu cabossé, Flea a sans doute gagné ses lettres de noblesse via sa très touchante autobiographie, Acid for the Children, dans laquelle il évoque son amour du jazz et sa découverte finalement assez tardive du type de rock et de punk auquel on n’allait pas tarder à l’associer. On y apprend notamment que son instrument de prédilection était d’abord la trompette, ce que certains interludes instrumentaux des concerts des RHCP laissent également entrevoir, sans que l’on puisse précisément savoir quelles étaient les qualités réelles du bonhomme en tant qu’instrumentiste.

Même si Flea joue de la basse sur Honora – et il le fait bien sûr divinement bien –, le principal argument de vente de son premier véritable album solo est donc l’usage de la trompette et la teinte jazz qu’il a souhaité donner à son disque. Pour ce faire, Michael Peter Balzary, puisque c’est son vrai nom, ne s’est pas entouré d’amateurs. Il réunit en effet la crème de la scène jazz de Los Angeles, associée à l’excellent label International Anthem – label qui a d’ailleurs commencé à Chicago avec un jazz très orienté vers les sonorités hybrides et modernes de Tortoise ou de Rob Mazurek, plutôt que le jazz traditionnel. C’est un excellent coup de la part de Flea d’avoir opté pour ce son-là, avec Jeff Parker (guitare), Anna Butterss (contrebasse) et Josh Johnson (saxophone), soit les trois quarts du quartet de Parker (ETA IVtet), auxquels viennent s’ajouter Deantoni Parks, également proche de cette scène, et Rickey Washington, père de Kamasi Washington, qui est un peu le jazzman star de tous les disques hip-hop de ces dernières années – même si l’on est en droit d’avoir des réserves sur ses disques en leader, si vous voulez mon opinion, mais bon, passons… En s’alliant à des musiciens assez peu concernés par l’idée de savoir ce qui est du jazz et ce qui n’en est pas – écoutez notamment SML avec Butterss et Johnson, c’est absolument incroyable, entre jazz, électro progressive, pop savante, etc. –, Flea dégonfle un peu la baudruche qu’aurait constituée la perspective d’un disque « vraiment » jazz. En gros, on entend ici un ensemble qui, parfois, sonne plutôt comme le post-rock de Tortoise que comme Chet Baker ou Miles Davis – encore que, concernant ce dernier…

Du point de vue de l’indie-credibility, c’est donc un sans-faute mais, vous demandez-vous sans doute, est-ce que ça fait un bon disque ? La réponse est oui, même si cela ne fait effectivement qu’un bon disque, et pas grand-chose de plus. On retrouve le son de Jeff Parker, son toucher prodigieux, sur la plupart des morceaux. On apprécie également l’énergie d’ensemble. Ce sont les compositions originales et instrumentales qui fonctionnent le mieux : « Frailed », « Morning Cry » et « Free as I Want to Be ». On se prend également à beaucoup aimer « A Plea », même si l’on n’est pas dingue du spoken word de Flea, dont la voix n’est pas particulièrement agréable.

Sur « Thinkin’ ’Bout You », Flea reprend une longue tradition dans le jazz, qui consiste à revisiter un tube pop. Ça marche très bien grâce à Parker & Co mais, pour être honnête, la trompette n’est pas assez expressive pour réellement passionner, de même que l’arrangement orchestral, un peu tarte. Et c’est là que le bât blesse : si le tout est très agréable, il est aussi un peu trop disparate, surtout quand Flea brouille les pistes avec ses invités et ses reprises. Le morceau avec Thom Yorke, une composition originale, ne dépare pas vraiment du reste, mais « Wichita Lineman », avec Nick Cave, aurait sans doute fait un meilleur single en dehors du disque qu’en son cœur, dont il casse un peu le flux. Il en va de même pour la reprise de « Maggot Brain » de Funkadelic, dont il est bien difficile d’égaler le moment de grâce que constitue l’original.

Au final, il s’agit donc d’un disque sympathique auquel il manque toutefois une certaine forme de cohérence pour en faire une véritable déclaration ou l’album d’une vie. On a surtout très envie d’explorer la foisonnante discographie de Jeff Parker et de l’ensemble de ses acolytes. On attend d’ailleurs avec impatience un nouvel album de l’ETA IVtet, à paraître conjointement chez International Anthem et Nonesuch le 15 mai.

Yann Giraud

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