Faith No More – The Real Thing

Publié par le 12 juin 2019 dans Chroniques, Incontournables, Toutes les chroniques | 0 commentaire

(Slash, 20 juin 1989)

C’est bien connu (et ça fera plaisir à nos amis musiciens), le bassiste ou – pire encore – le batteur n’est souvent que la douzième roue du carrosse au sein d’un groupe. Personne ne connait leur nom, personne ne retient leur visage, ils peuvent changer cinq fois au cours d’une discographie : on n’y voit que du feu. Chez Faith No More, groupe qui ne fait rien comme personne, ce sont eux les piliers, Billy Gould (4 cordes) et Mike Bordin (fûts et baguettes), alors que les chanteurs et guitaristes ont tellement défilé que personne n’est capable de tenir les comptes (tout le monde se contentant de citer Courtney Love, parce que c’est vrai que c’est rigolo). C’est en la personne de Chuck Mosley que le groupe pensait avoir trouvé la stabilité. Mais le dreadlocké n’était pas tout à fait l’incarnation du bon père de famille posé et mature… Et après deux albums (We Care A Lot, Introduce Yourself), 427 embrouilles et 612 gueules de bois, Gould s’est senti obligé de lui indiquer le chemin de la sortie.

Certains groupes ne se seraient jamais remis de la perte d’un chanteur aussi déluré et charismatique, Faith No More a choisi de le remplacer par un autre, bien plus timbré encore. Mais timbré différemment ; un esprit créatif sans limites, une folie maitrisée. Des conneries à la pelle, mais pas d’excès. Et un véritable bourreau de travail. Deux semaines après avoir rejoint le groupe, Patton a torché tous les textes de The Real Thing. Jim Martin (le gratteux alors titulaire… pour peu de temps) connait l’énergumène, il a écouté des démos de Mr Bungle, groupe le plus barge de Patton, il ne pourra pas dire qu’il ne savait pas. Non, il est même allé le chercher pour ça. Sous l’impulsion de Patton, Faith No More qui est déjà un bon groupe, s’apprête à basculer dans le profondément génial.

Le vrai truc semble débarquer de nulle part (“From Out Of Nowhere”). Des synthés hystériques, une session rythmique qui tabasse en groovant, une guitare qui cisaille tout ce qui bouge. Patton, emporté par la tornade, y ajoute un chant habité qui transcende le tout. Celui qui ne bouge pas là-dessus est probablement mort. Le refrain est connu par cœur au bout de trois écoutes et au bout de 100, il fait partie de votre famille. Le son est au max, les voisins ont tous déménagé, votre femme vous a quitté… mais vous êtes heureux. Car vous avez toujours ce disque.

Un disque qui ne faiblit pas, et qui semble même monter crescendo, à l’écoute de “Epic” (un des plus gros tubes du groupe, bien plus gros encore que « We Care A Lot », rare rescapé en live de l’époque Mosley, et infiniment plus gros que le bide que fut juste avant… “From Out Of Nowhere”). « You want it all but you can’t have it», qu’il dit. On dirait bien que si, pourtant. La basse funky en diable qui ferait passer Flea pour le dernier des tocards : on l’a. Les paroles les plus cool de la terre : on a (« it feels so good, it’s like walking on glass ! »). Le refrain qui flingue tout : on l’a. Les grattes sursaturées de hardos (che)velus : on les a. Épique, ce morceau finit même par le devenir lorsque le refrain est répété à l’envi et que les guitares n’en finissent plus de gémir en arrière-plan pour s’effacer au profit d’un piano qui nous ferait tous chialer parce que c’est déjà fini. WHAT IS IT? C’est Faith No More, c’est du génie.

On l’a dit, Mike Bordin et Billy Gould sont là depuis le début, et Faith No More ne serait rien sans eux. Ils règnent tout du long, insufflant une énergie incroyable à ce disque de 1989 qui sonne comme s’il avait été enregistré avant-hier. On pourrait y croire s’il n’y avait ces synthés omniprésents, probablement datés mais ici constamment jouissifs, autant que le timbre nasillard de Patton qui savait déjà tout faire y compris gueuler comme un canard. Ce n’est sans doute pas l’album où sa voix impressionne le plus mais il est là, déjà, en patron, se plaçant d’emblée quelques crans au-dessus de Mosley. Commandant de bord d’un vaisseau qui semble vouloir aller n’importe où, mais prend toujours la meilleure direction possible, aussi improbable qu’elle puisse paraître. On n’anticipe jamais ce qui va nous tomber sur le coin de la tronche mais on en redemande constamment, malgré notre gueule toute amochée.

Après un triptyque d’ouverture à montrer dans toutes les écoles d’apprentis “fusionneurs”, voilà qu’on nous annonce notre mort, sur un air thrash metal (“Surprise! You’re Dead!”). Et même là, on prend un pied pas possible. Après cela, on se dirige vers des funérailles paisibles, entre guitare classique et synthés respectueux et nous voilà soudainement cernés de guitares/zombies sanguinaires (“Zombie Eaters”). L’intro fabuleuse et inquiétante du morceau-titre, à la merci des vrombissements de basse de Gould, laisse présager d’un monument. Il l’est. Huit minutes, entre réflexion et hystérie, violence et apaisement. Faith No More n’est pas seulement le maitre du cool à écouter casquette à l’envers, il sait également jouer avec nos humeurs et nous émouvoir.

On revient à des choses simples avec “Underwater Love” et “The Morning After”, moins alambiquées mais toujours foutrement exaltantes portées par des mélodies qui tapent une fois de plus dans le haut de gamme. Comme souvent, on ne sait pas bien si Faith No More se fout littéralement de notre gueule quand il nous pond un instrumental comme “Woodpecker From Mars”, mais on ne peut qu’applaudir et apprécier être pris pour des demeurés.

Seule petite ombre au tableau (faut le dire vite), une reprise parfaitement inutile de “War Pigs” puisque quasi copie conforme de l’originale (en même temps, à quoi bon vouloir modifier un morceau déjà parfait ?). Tout s’achève sur des claquements de doigt, un piano chaleureux et un Patton qui dévoile pour la première fois sa facette crooner (“Edge Of The World”). C’est Faith No More, c’est du génie. On l’a déjà dit ? Sans doute pas assez.

Et croyez-moi, c’est tellement bon de réécouter leurs disques, que je n’ai certainement pas fini de vous le rabâcher.

Jonathan Lopez

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