Gang Starr – One Of The Best Yet

Gang Starr – One Of The Best Yet

(Gang Starr Enterprises, 1 novembre 2019) Il est temps d’enfiler de nouveau le bleu de chauffe. Hors de question que le dernier Gang Starr, déjà tristement (injustement ?) absent de mon top, ne figure pas non plus à la case chroniques d’Exit.  D’autant qu’il revient d’assez loin celui-là. Certains éléments laissaient craindre le pire. Un Gang Starr nouveau neuf ans après la mort de SA voix Guru et 16 ans après leur dernier bijou, The Ownerz, ça sentait mauvais le raclage de fonds de tiroir. Le nom de l’album (reprenant le fameux sample de “Full Clip”) ainsi que l’intro medley de leurs meilleurs morceaux n’étaient pas non plus de nature à rassurer.  Mais il faut surtout voir là un hommage de DJ Premier à son pote et comparse de quinze ans de carrière avant que l’eau ne coule sous les ponts et que la faucheuse ne les sépare définitivement. Et il faut croire que les tiroirs de Preemo (en réalité, ceux de Solar pour qui Guru avait initialement réalisé les enregistrements entendus ici) recèlent de merveilles inexploitées. Certaines viennent ainsi rejoindre d’emblée leur glorieuse descendance. C’est le cas de “Lights Out” et son instru totalement obsédante avec un M.O.P remonté comme une pendule, ou “Family And Loyalty” et sa petite boucle de piano mélancolique on ne peut plus appropriée au message délivré (on y reviendra).  De Famille et Loyauté, il est question puisque de nombreux MCs de renom (voire de légende) viennent prêter main forte à l’hologramme vocal de Guru. Q-Tip plante un refrain de grande classe qui donne une tout autre dimension à un “Hit Man” assez classique, “From A Distance”, renforcé par un Jeru The Damaja en forme olympique, s’impose en classique immédiat. Et il est tout à fait jouissif d’arpenter une dernière fois le ghetto new-yorkais aux côtés de Guru accompagné par un Talib Kweli qui s’y connait un peu sur la question “Business Or Art”. Quant à l’instru tendue de “Take Flight (Militia, pt 4)”, elle colle impeccablement à l’équipe de teigneux résolument offensifs recrutés pour l’occasion (Big Shug et Freddie Foxxx).  Regrettons tout de même un “Get Together” qui aurait pu être de très bonne tenue s’il n’était plombé par un refrain RnB bien vilain et inapproprié (on n’applaudit pas Ne-Yo pour sa contribution alors que la rappeuse Nitty Scott fait, en revanche, preuve d’un aplomb et talent certains). Globalement cela demeure donc du haut, du très haut niveau. Et quel bonheur d’entendre à nouveau retentir le flow de master Guru sur les instrus de son compère historique (on n’a rien contre Solar mais clairement la vraie team de tueurs c’est bien celle-ci et il était presque incongru de voir Guru collaborer avec un...

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DJ Shadow – Our Pathetic Age

DJ Shadow – Our Pathetic Age

(Mass Appeal, 15 novembre 2019) Serions-nous totalement masochistes au point de continuer à nous infliger les dernières sorties de DJ Shadow, lequel se complait dans l’indigence depuis belle lurette ? Ou simplement de doux rêveurs qui considèrent que si le génie a déjà frappé une fois (voire deux, tant The Private Press avait peu à envier au cultissime Endtroducing), fût-ce il y a bien longtemps, il est tout à fait capable de ressurgir de sa lampe à tout moment ? Sans doute un peu des deux. DJ Shadow, lui, aimerait simplement que l’on se souvienne de quoi il est capable et il s’est dit qu’en nous proposant un double album, affublé d’un message sociétal d’actualité (d’une originalité folle « les réseaux sociaux, c’est mal »), on allait voir ce qu’on allait voir. Ce fut vite vu. On sent la volonté de marquer le coup dès l’entame avec une intro en forme de blockbuster (« Nature Always Wins » distordue à l’excès) suivie d’un beat et de synthés qui en imposent. La petite instru abstract hip hop qui déboule ensuite fait son petit effet, on aurait pu plus mal tomber (« Slingblade »). De là à s’exciter ? N’exagérons rien. L’enthousiasme ne monte jamais bien haut sur ce premier disque qui, à l’exception de quelques morceaux honnêtes (le très SF « Intersectionality », un « Firestorm » intense en forme de BO épique ou « We Are Always Alone » tout en sobriété) suscite davantage de soupirs que de cris d’exaltation (l’improbable gloubi-boulga ragga/electro « Rosie », l’agaçante « Beauty, Power, Motion, Work, Chaos, Law » qui parait aussi longue que son titre alors qu’elle ne dure que 2’07 ou ce « Juggernaut » totalement vain qui fait beaucoup de bruit pour si peu). Puisqu’il a bien du mal à se distinguer seul mais possède toujours un carnet d’adresses enviable (jusqu’à quand ?), Shadow a convoqué un casting 5 étoiles pour le sortir du marasme. Sur le second disque, il se contente du rôle de beatmaker et s’acquitte plutôt bien de la tâche quand il s’agit de dérouler le tapis rouge à des grand noms comme Nas, un tiers du Wu-Tang ou De La Soul (« Rocket Fuel », très entrainante). On atteint rarement des sommets mais tout va pour le mieux lorsque l’on reste dans le plus pur style hip hop (« C.O.N.F.O.R.M. », « Taxin’ », « Urgent, Important, Please Read ») mais Shadow est audacieux et s’aventure aussi fort maladroitement en terrain glissant (« Dark Side of the Heart » et son refrain RnB dégueulasse, le morceau-titre crispant à souhait naviguant en eaux troubles funk/soul/disco). Bref, Josh Davis s’est probablement persuadé que pour cesser de n’être que...

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Kate Tempest – The Book Of Traps And Lessons

Kate Tempest – The Book Of Traps And Lessons

(American Recordings, 21 juin 2019) Il faut savoir se faire violence parfois. Faire confiance au talent. Même si, sur le papier, un disque de spoken word n’est pas ce qu’il y a de plus exaltant. Même si, parfois on s’interroge : écoute-t-on un livre ou de la musique déclinée en mots ? Qu’importe, finalement. L’essentiel est ailleurs. L’essentiel : Kate Tempest vient de frapper très fort. Plus fort encore, elle le fait avec finesse. Après l’incandescent Let Them Eat Chaos (rien que le titre…) qui comportait notamment l’immense « Europe Is Lost », instantané saisissant de la drôle d’époque dans laquelle nous vivons, voici donc le mesuré The Book Of Traps And Lessons (rien que le titre…). Kate s’est pourtant entourée cette fois du producteur superstar Rick Rubin mais certainement pas pour ruer dans les brancards, elle opte ici pour une épure maximale. Ce qui ne l’empêche pas de faire grand bruit. Elle opte pour les mots, cette arme dévastatrice dont beaucoup de rappeurs semblent avoir oublié la force de frappe. Chaque mot est pesé, martelé, prononcé avec force et conviction, avec une intensité qui ne faiblit pas. L’un des grands talents de Kate Tempest : parler de sujets lourds et complexes en des termes simples. Ses textes sont limpides et ne s’embarrassent d’aucune lourdeur ou détours alambiqués. Ses récits où se mêlent amour (maladroit et complexe dans « Thirsty », léger dans « I Trap You »), colère et injustice (« Brown Eyed Man » et les exactions policières, notamment) sont empreints d’une grande humanité à même de parler à chacun d’entre nous. Ils s’enchainent, comme une succession de chapitres, sans pause mais via des transitions ciselées (« Keep Moving Don’t Move » répété à maintes reprises à la fin du titre du même nom et suivi dans la foulée d’un glaçant « don’t move a muscle, stay exactly where you are » à l’entame de « Brown Eyed Man »). L’impact des mots est tel qu’il nous incite à cesser toute activité séance tenante pour mieux les écouter religieusement, s’en imprégner, en mesurer la puissance. A se demander si on ne deviendrait pas membre d’une secte soudainement aveuglé par ce gourou si charismatique. La musique, elle, apparait puis s’efface, au gré des besoins de Kate. Disparaissant totalement lorsqu’elle doit rester seule avec ses mots (« All Humans Too Late », entièrement a capella). C’est Dan Carey (à l’oeuvre récemment aux côtés de Black Midi) qui occupe ce rôle presque ingrat mais essentiel pour planter le décor, instaurer les ambiances idoines. Quelques notes de piano et synthés flottant dans les airs sur « Thirsty » ou dessinant l’incertitude de « Keep Moving Don’t Move ». De taciturnes violons (« Brown Eyed Man »), un piano déchirant (« People’s Faces ») ou au contraire une humeur frivole et désuète (« I Trap You »)… Sur...

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Saul Williams – Encrypted & Vulnerable

Saul Williams – Encrypted & Vulnerable

(Pirated Blend, 18 juillet 2019) Pour beaucoup, Saul Williams n’est « que » l’artiste qui a produit un fabuleux disque à ses débuts (Amethyst Rock Star en 2001) voire un autre quasiment du même acabit (l’éponyme, trois ans plus tard), ou encore un acteur extrêmement charismatique dans le remarquable film Slam qui nous faisait découvrir son talent multi facettes. Mais le poète, rappeur, spoken word artist, et donc acteur (on en oublie probablement d’autres) ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Recueils de poésie, nouveaux films, deux albums supplémentaires (dont le tortueux et habité The Inevitable Rise And Liberation of Niggy Tardust, produit par Trent Reznor)… et il y a trois ans un nouveau coup de maitre, MartyrLoserKing, qui comportait quelques sommets assez faramineux. Encrypted & Vulnerable est donc déjà son sixième album et il n’est en aucun cas à négliger puisqu’il s’agit du deuxième volet d’une trilogie inaugurée par MartyrLoserKing. A ne surtout pas négliger non plus, avant tout car il comporte là encore des morceaux remarquables. Ce disque serait d’après les dires de son auteur « son premier disque de spoken word », ce qui ne saute pas spécialement aux oreilles (rien à voir avec l’incroyable dernier album de Kate Tempest, beaucoup moins musical) mais il est vrai que les instrus sont régulièrement en retrait par rapport à sa voix, avec des beats parfois très discrets, si ce n’est totalement inexistants. La spasmodique « Experiment » se contente ainsi jusqu’à ses 30 dernières secondes d’un charleston et d’une basse de mutant. Trop peu ? Ce serait oublier la puissance évocatrice de la voix de Saul Williams, à considérer comme un instrument à part entière avec toujours cette capacité sans pareille à vous suspendre à ses mots, en parlant distinctement et posément, en accélérant subitement, en rappant frénétiquement ou en chantant mélodiquement. Son débit, en perpétuel changement, captive et c’est bien lui qui nous guide dans cet univers futuriste et expérimental, parfois difficile à assimiler. Rien qu’à lire la liste des contributeurs de cet album qu’il a produit lui-même (Gonjasufi, Paul Sitek de TV On The Radio, Christian Scott d’Atoms For Peace ou encore l’excentrique DJ hip hop CX KIDTRONIK), on devine la diversité et complexité de ce qui nous attend. Saul ne s’embarrasse pas d’éventuels compromis pour faciliter la tâche de l’auditeur, c’est à nous de faire l’effort. Un effort qui n’est pas sans récompenses à la clé avec de franches réussites comme la frénétique « Fight Everything » qui vous poussera à enfiler un gilet jaune sans même vous en rendre compte ou « Underground » et ses oscillations électroniques qui laissent place en fin de morceau à de belles notes de piano immédiatement salies par des imperfections technologiques. Pour ce...

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Beastie Boys – Paul’s Boutique

Beastie Boys – Paul’s Boutique

(Capitol, 25 juillet 1989) Après le carton aussi phénoménal qu’inattendu de Licensed To Ill, Beastie Boys regagne les studios en 1988 pour écrire le deuxième chapitre de sa jeune histoire. L’idylle avec Def Jam a fait long feu, les Beastie se sont laissés séduire par les sirènes de Capitol et ont quitté leur Grosse Pomme natale pour la cité des anges. Tout est allé très vite, les attentes sont désormais immenses et il n’est plus question de regarder derrière. Pas question non plus de rester assimilés à une bande de petits cons à l’humour douteux (la bite géante gonflable présente sur toute la tournée digne de rock stars de Licensed To Ill a marqué les esprits…) bons qu’à pondre quelques tubes et à prôner le droit de faire la fête en toutes circonstances (« you gotta fight… », vous voyez hein). Alors non, les Beastie ne se sont certainement pas transformés soudainement en hommes d’affaires implacables et en astrophysiciens chiants comme la pluie. Les textes de Paul’s Boutique regorgent une fois de plus (et encore plus) de traits d’esprit, de fraicheur et spontanéité. Sans oublier des références multiples aux légendes du rock (Elvis, les Beatles, Hendrix, Dylan…). Les trois semblent s’arracher le micro des mains pour compléter les propos du poto et à la production, il y a la volonté de franchir un cap. Ce sont les Dust Brothers, prodiges du sampling, qui furent chargés de cette lourde tâche. Et à nos oreilles, la collaboration coule de source. Les Beastie se sont trouvés de parfaits alter ego dans le registre de la coolitude absolue, avec des sons plus groovy et moins agressifs que sur son prédécesseur. Les samples fusent de toutes parts, se répondent entre eux, forment un kaléidoscope passionnant illustrant parfaitement l’érudition musicale de nos anciens punks devenus stars du rap. Tout y passe, de Led Zep à Sly & The Family Stone, en passant par Alice Cooper ou Kool&The Gang, sans oublier les Meters, James Brown, Run DMC… Ça coûtait moins cher les samples à l’époque… Après une intro adressée aux demoiselles (« To All The Girls ») (peut-être dans le but d’effacer cette image misogyne drainée par le peu finaud « Girls » de l’album précédent), un roulement de batterie annonce « Shake Your Rump ». Funky à mort, bourrée de breaks qui font travailler les articulations, cette dernière invite finalement à bouger ta croupe sur ce refrain au son électro aussi étrange que massif. Ça ne fait que commencer mais c’est déjà la promesse d’un disque qui ne tient pas en place, un disque aussi limpide que complètement débridé. On trouve de tout dans la boutique de Paul, dans tous les recoins. Ça respire le funk, la...

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