Interview – Dälek

Interview – Dälek

Depuis qu’il a réactivé Dälek en 2015 après un hiatus de 4 ans, Will Brooks fait preuve d’une grande productivité : 2 albums, un EP et une collaboration excitante et très réussie avec Hans Joachim Irmler (Faust), Mats Gustafsson, Andreas Werliin et Mike Mare (son comparse de Dälek) sous le nom d’Anguish, le rappeur ne manque pas d’inspiration. Il faut dire que l’actualité est particulièrement chargée en ce moment et lorsqu’on aborde le sujet politique, le bonhomme a de la conversation. Si ses disques terriblement sombres et bruitistes malmènent nos tympans depuis plus de 20 ans, l’homme se révèle quant à lui extrêmement bienveillant, d’une grande douceur et animé d’une passion sans borne pour la musique. “Le hip hop est une des rares formes d’art qui semblent parfois s’adresser seulement à certaines catégories d’âge, et je veux vraiment essayer de briser ça, de le pousser plus loin. De faire du rap d’adulte (rires).” Tu viens d’annoncer sur les réseaux sociaux un nouvel EP à venir (l’interview a été réalisée le 2 février, ndr). Tu peux nous en dire plus ?Oui, ça sort fin mars, début avril sur le label allemand Exile From Mainstream. On les connait depuis toujours, on sort ça à l’occasion du festival pour le 20e anniversaire du label. On n’a jamais rien sorti sur ce label encore donc on tenait à le faire. Il ne devait y avoir que 3 morceaux, finalement il y en a 6, c’est presque comme un nouveau projet. C’est super ! Il y a deux chansons qui étaient déjà sur Endangered Philosophies, une qui n’est sortie qu’en digital et trois nouvelles. Ce sera donc uniquement sur ce label allemand, pas sur Ipecac ?Non, pas sur Ipecac. On sort parfois des trucs uniquement destinés au vinyle. Il n’y aura rien en digital avant la sortie sur vinyle, on décidera ensuite ce qu’on fait, peut-être qu’il y aura une sortie aux Etats-Unis, du digital. Peut-être pas… C’est encore à déterminer. Tu viens de sortir le projet Anguish qui mélange des influences hip hop, electro, jazz. Qu’est-ce que tu retiens de cette collaboration ?On a réussi à créer un truc quelque part entre le monde de Dälek, de Faust et du free jazz. Du hip hop noisy croisé avec du free jazz et du krautrock. C’est devenu un truc unique. On l’a enregistré en trois jours seulement, aux studios Yochaum, en Allemagne, puis mixé en quelques jours. On est très contents de ce projet. Il y a des éléments de Dälek et de chaque personne impliquée mais c’est clairement quelque chose de très particulier. Ça t’a permis de creuser de nouvelles expérimentations ?Oui, ça emprunte vraiment des directions qu’on n’avait pas empruntées jusque-là. C’est...

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Sleaford Mods – Eton Alive

Sleaford Mods – Eton Alive

(Extreme Eating, 22 février 2019) Les Sleaford Mods ont un problème : ils sont trop bons. Trop bons dans leur registre qu’ils ont plus ou moins inventé. Tellement efficaces qu’ils déroulent à la perfection depuis des années leur hip hopost punk avec l’impression de ne pas trop se fouler, sans perdre une once d’efficacité mais sans provoquer à nouveau la même étincelle qu’à leurs débuts. On n’a jamais cessé de remuer la tête à l’écoute de n’importe lequel de leurs morceaux mais on avait cessé de guetter la moindre de leurs sorties avec excitation. Il fallait donc que ça change, et c’est chose faite. Le premier symbole de ce changement n’est pas anodin, Sleaford Mods a décidé de grandir encore un peu plus en créant son propre label, Extreme Eating Records, pour mieux voler de ses propres ailes. Adieu Rough Trade, bonjour la liberté ! Pour ce qui est du contenu de Eton Alive, que les grands inquiets se rassurent, les repères sont toujours là. Le monde ne va pas mieux, le Brexit se rapproche, Jason a toujours la rage et il demeure l’actuelle meilleure voix des sans-voix (« of course we are fucking relevant! » clame-t-il). Son flow est toujours aussi percutant, tout le monde en prend plein la gueule (y compris les groupes indie rock à la mode « We ain’t shoeshine boys for fakers. Bingo punks with Rickenbackers » ou même… Graham Coxon qui « looks like a left-wing Boris Johnson ») et sa plume vise toujours les mêmes cibles (consumérisme, médias, injustice sociale…) avec un savant mélange d’exaspération et d’ironie mordante. Mais Jason chante aussi, de plus en plus et de mieux en mieux (“Policy Cream”, “When You Come Up To Me”, “Firewall” ou même sur le refrain de la furieuse “Kebab Spider”). Et le bonhomme est si entrainant qu’il est difficile de ne pas se mettre à chanter à ses côtés. Quant au son, il y a du nouveau aussi, si le minimalisme est toujours de mise, si Andrew Fearn est toujours aussi avare en sonorités que son comparse est généreux en mots débités, il a également élargi son registre. Ainsi, la géniale “OBCT” et sa basse d’outre-tombe so post punk se voit agrémentée d’un improbable solo de kazoo tout bonnement jouissif, “Top It Up” vient errer dans des territoires jungle et sur “Discourse” Jason semble cavaler après une sonnerie de téléphone. C’est con mais c’est bon. Des surprises bienvenues donc et, de temps en temps, une remise au poing pour bien rappeler qu’ils ne blaguent pas pour autant, comme ce “Flipside” au beat hystérique ou “Subtraction” qui suinte l’anxiété de toutes parts. Les Sleaford Mods ne s’assagiront jamais (ouf), continuent de nous lâcher des “Big Burt” à...

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Wu-Tang Clan – Enter The Wu-Tang (36 Chambers)

Wu-Tang Clan – Enter The Wu-Tang (36 Chambers)

(RCA, 9 novembre 1993) Fin 93, le Wu-Tang fait son entrée dans le monde du hip hop par la porte de derrière, qui cède sous les grands coups de lattes d’une armada de shaolins. Le monde n’est pas prêt. Il va en prendre pour son grade. Le monde n’est déjà pas prêt à ces looks. Bandanas, regards de tueurs, le Wu-Tang fait peur. Pas de doute, si on croise ces gars-là dans un tunnel sombre, on se chie dans le ben. Un coup de sabre est vite arrivé. Musicalement, l’impression est toute autre. Encore que… Si on ne ressent aucune envie de prendre les jambes à notre cou (nos oreilles aiment tant se faire maltraiter), l’agression est permanente. BRING DA MOTHERFUCKING RUCKUS! Les beats sont violents, le son brut et radical. RZA, génie du sampling, confectionneur hors pair d’instrus sombres, a pondu du très lourd pour sa bande d’excités du micro. Le monde n’est pas prêt. Il n’en a rien à foutre. Le monde devra s’y faire. Il y avait eu NWA avant eux mais on n’avait jamais entendu autant de killers au micro se succéder pour conter les belles histoires du ghetto. Tous les DJ vendraient leur couille gauche pour avoir un MC de ce niveau, le Wu-Tang en avait huit. Huit, putain ! Life’s a bitch, comme disait l’autre. Résultat des courses : agression permanente mais agression variée. ODB déclenche l’uppercut, Method Man y ajoute une balayette, GZA vous colle une beigne, Raekwon vise vos bollocks… Si besoin, il reste du renfort, prêt à porter le coup de grâce. WU-TANG CLAN AIN’T NUTHIN’ TA FUCK WIT! L’ambiance est unique. Les bas-fonds new-yorkais croisent des maitres shaolins, et une pincée de standards soul vient “””adoucir””””le tout (trois guillemets s’avèrent-ils suffisants ?). L’album croule sous les classiques, à tel point qu’aujourd’hui un best of du Wu-Tang est encore squatté par la moitié de Enter The Wu-Tang. “Bring Da Ruckus”, “Shame On A Nigga”, “Clan In Da Front”, “C.R.E.A.M.”, “Method Man”, “Protect Ya Neck”… C’est beaucoup trop, c’est n’importe quoi. Le monde n’était pas prêt mais il n’avait qu’à fermer sa grande gueule, écouter et encaisser. Car une affaire aussi rondement menée s’avère forcément lucrative. CASH RULES EVERYTHING AROUND ME. CREAM GETS THE MONEY, DOLLAR, DOLLAR BILL YA. La punchline est restée culte, les 36 Chambers n’ont plus aucun secret pour nous et tous les amateurs de hip hop vénèrent aujourd’hui le Wu-Tang Clan comme il se doit. Car personne n’était prêt mais tout le monde a retenu la leçon.  Jonathan...

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Interview – Cypress Hill

Interview – Cypress Hill

Pour être tout à fait honnêtes, on n’y croyait plus vraiment. On ne croyait plus Cypress Hill capable de nous offrir un album aussi consistant alors que Rise Up sorti il y a huit ans déjà, partait dans toutes les directions et rarement dans la bonne. Pour faire du bon Cypress, il fallait forcément que DJ Muggs soit de retour aux affaires, lui qui a façonné le son du groupe latino-américain et nous a gratifiés au fil des années d’instrus intemporelles. Quatorze ans plus tard, le voilà qui reprend enfin SA place, il nous tardait donc d’échanger avec lui à propos de ses retrouvailles avec Sen Dog et B-Real. Mais pour être tout à fait honnête là encore, on a bien cru que cette interview n’allait jamais se faire tant elle fut compliqué à mettre en place. Finalement, après des semaines de relance et d’échanges de mails infructueux pour caler un rendez-vous, Muggs a décroché le téléphone depuis sa demeure californienne. Et ce ne fut pas qu’une partie de plaisir avec un Muggs très peu coopératif rendant l’échange très tendu par moments. Entre deux réponses laconiques et remises en place, il a tout de même livré quelques réponses non dénuées d’intérêt. En toute honnêteté, c’était assez inespéré… “Le rock était bon jusqu’à Led Zeppelin, après ça tout est pourri. J’ai fait « (Rock) Superstar » pour me foutre de la gueule de tous ceux qui essayaient de rapper sur du rock, qui sont mauvais, pour leur montrer que c’est facile. Genre « qu’est ce que vous foutez, à part lécher des culs ? ».”   Vous avez tous été très occupés par vos différents projets ces dernières années, ça a dû te manquer de bosser avec B-Real et Sen Dog ! Oui c’est clair, j’étais vraiment très content de les retrouver pour de nouveau faire du Cypress Hill ! Comment ça s’est passé en studio ? Vous avez rapidement retrouvé vos marques ? C’était bien, c’était très bien. Vous êtes parvenus à vous montrer immédiatement productifs ? Je t’ai dit que c’était très bien. Bon… Il parait que le concept de l’album Elephants On Acid provient d’un de tes rêves. Tu peux nous en dire plus à ce sujet ? Je n’en serais pas capable… Mais si tu écoutes l’album, tu comprendras tout à propos de ce rêve. Mais tu te souviens toujours de tes rêves et il t’arrive souvent de t’en inspirer pour faire de la musique ? Oui je me souviens de tous mes rêves et parfois je m’en sers pour composer, parfois non. Ça dépend. Il y a beaucoup d’inspirations orientales sur ce disque. Comment as-tu développé cet intérêt pour ce type de musique ? Premièrement, ce sont des inspirations...

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Atmosphere – Mi Vida Local

Atmosphere – Mi Vida Local

Il est cool. Aucun doute, là-dessus. Slug est cool. Avec Atmosphere, il empile les albums remarquables et dégaine de la punchline qui tue en toute décontraction (“you can kiss my ass until your lips are blue“, boom !). Et devinez par quoi il finit son plaidoyer ? “I’m cool!“. Forcément. Ce “Jerome” coolissime ouvre donc brillamment un disque qui captive d’emblée en collectionnant les tubes. Les instrus de Ant, ultra variées comme toujours, y sont pour beaucoup. Quelques secondes pour marquer les esprits et garder ces putains de boucles en tête. C’est assez rare pour être souligné (même si assez fréquent avec eux), Atmosphere réussit ici l’exploit de proposer une très large gamme d’ambiances tout en demeurant cohérent de bout en bout. De “Stopwatch” terriblement entrainante (“If you don’t stop then you won’t get caught“) à “Virgo” qui nous fout la larme à l’oeil dans un folk/rap à la Everlast, sans oublier les synthés bidouillés de “Mijo” ou “Earring” dont le sample vocal paraitrait presque emprunté à Jedi Mind Tricks… On est fréquemment surpris et presque constamment séduit. Atmosphere confirme ici son statut un peu à part dans le rap game, avec des influences qui ratissent large et un format qui s’affranchit quelque peu du cd de rap classique : 12 morceaux “seulement”, aucune interlude, juste une petite outro. On est loin des 21 titres (et 7 interludes !!) du dernier Cypress Hill… Plus posé que loco, Slug nous conte sa Vida LocaL. Atmosphere ne fait dans le rap dur et sombre, ce n’est pas vraiment sa came mais Slug ne fait pas non plus que se la jouer “slacker du rap” (je crois qu’on a dit qu’il était cool, hein ?). Comme toujours avec lui, sous ses apparences décontractées, l’émotion n’est jamais loin, la mélancolie omniprésente. S’il baisse un peu de pied après une entame extrêmement convaincante (“Anymore” ou “Randy Mosh”, bof), ce neuvième album d’Atmosphere n’en demeure pas moins des plus recommandables. Si vous trouvez des rappeurs plus cool que ces gars-là, n’hésitez pas à nous le faire savoir. Ça fait longtemps qu’on cherche et a priori ça ne court pas les rues. Jonathan...

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