Troy Von Balthazar – It Ends Like Crazy

Troy Von Balthazar – It Ends Like Crazy

(Vicious Circle, 29 mars 2019) Après avoir connu la frénésie des grandes villes (Los Angeles, Berlin) et du sud de la France, Troy Von Balthazar s’est reclus dernièrement dans un coin paumé du fin fond de l’Europe pour retrouver la quiétude. Un cadre qui, au vu de son caractère très réservé et de ses compositions, semble coller on ne peut mieux avec le personnage. Car depuis qu’il a débranché sa guitare et cessé de faire du bruit avec Chokebore (au grand dam des gens de goût), TvB nous offre à intervalles réguliers des œuvres éminemment personnelles et profondément touchantes (pour le plus grand bonheur des gens de goût). It Ends Like Crazy ne déroge pas à la règle. Enfin, pas tout à fait. Admettons-le d’emblée, ce nouvel album ne semble pas avoir la puissance émotionnelle de ses prédécesseurs. La raison est aussi simple que terriblement frustrante : il en a trop mis. Sur Knights Of Something, Troy s’était dégoté un ancêtre enregistreur, le Tascam 388, et il faisait joujou avec des synthés désuets. Ici, il a poussé le délire un peu plus loin encore. Un peu trop loin à notre goût. L’épure est souvent son meilleur allié et sur ce disque, si les moyens semblent comme d’habitude dérisoires, si le tout sonne très lo-fi, certains morceaux sont un peu trop chargés, pour ne pas dire pompeux (“Love Me Don’t”, “Lullaby For Psycho” ou “Hell”, noyés sous les effets et les nappes synthétiques). TvB met pourtant toujours autant de cœur dans ses chansons et sa voix constamment sur un fil fait mouche. Comme si elle pouvait céder d’un instant à l’autre, comme si son monde menaçait à tout moment de s’écrouler. Mais obnubilé par sa quête de nouvelles sonorités, son désir d’enrober le tout joliment, il en aurait presque oublié qu’il sait jouer de la guitare (et plutôt très bien). Nous on s’en souvient, et cela nous manque un peu parfois. Ainsi, quand il nous offre de menus arpèges (“Impale”) ou quand il se contente d’une mélodie sobre et raffinée (“Big Fat Tear”, “I Put Out”, “Filthy Days”), on retrouve notre Troy adoré, celui à qui il suffit d’un rien pour nous briser le cœur. Celui qui se fait malheureusement un peu trop rare sur cet album. On n’osera rien reprocher à cet artiste qui fait ici tout lui-même, persiste à fuir la modernité comme la peste et demeure d’une sincérité sans faille. Et maintenant qu’il a sorti autant d’albums solos que de disques de Chokebore (cinq), il est plus que jamais légitime à mener sa barque comme il l’entend. On espère juste qu’il reviendra bientôt à plus de minimalisme ou renouera avec ses bonnes vieilles guitares d’antan (comme dans...

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Interview – Thalia Zedek

Interview – Thalia Zedek

Beaucoup ne connaissent Thalia Zedek qu’en tant qu’ancienne chanteuse de Come. Ou, pire encore, ne la connaissent pas du tout. Un manque de reconnaissance profondément injuste compte tenu de la longévité et productivité de la dame, active sur plusieurs fronts, et toujours incapable de décevoir. L’an passé, c’est rien de moins que deux albums de très grande qualité qu’elle nous a offerts. D’abord avec son (super)groupe qu’on appelle E puis avec « son band », et quelques invités de choix. La tentation était donc grande de la rencontrer et de la cuisiner comme il se doit avant un concert de grande classe devant quelques privilégiés, pressés dans la minuscule salle de la Cantine de Belleville, à Paris… “Fighting Season est clairement un disque anti-guerre, anti fascisme, anti génocide, en réaction aux montées du nationalisme, à ces gens qui essaient de séparer tout le monde. On connait bien ça aux Etats-Unis en ce moment.” © Naomi Yang J’ai lu que tu avais eu une approche très personnelle sur ce disque et quasiment tout écrit toute seule avant de le présenter aux autres membres. Pourquoi as-tu travaillé de cette manière, spécifiquement sur ce disque ? J’ai été très occupée avec E, avec mon album « solo » précédent donc c’était tout simplement compliqué de réunir tout le monde. Désormais Gavin (McCarthy, ndr) de E est avec nous sur cette tournée, mais Jonathan (Ulman, ndr), le batteur qui a enregistré le disque, était très occupé et de manière générale réunir cinq personnes dans la même pièce au même moment est très difficile. J’ai répété avec des personnes différentes, de groupes différents… De toutes façons, j’ai l’habitude d’écrire la plupart des chansons presque entièrement puis de laisser un peu d’espace aux autres pour qu’ils ajoutent leurs idées. Nous nous occupons des arrangements ensemble, généralement. Mais cette fois j’ai dû également m’impliquer davantage dans les arrangements, en veillant à ce que les configurations soient différentes d’un morceau à l’autre. Il y a des chansons avec de la guitare, de l’alto, du violoncelle, certaines avec du piano, de l’alto et de la guitare, d’autres basse, guitare, batterie… Ça a bien fonctionné parce qu’on a ainsi pu faire des répétitions pour chaque chanson particulière. C’était donc davantage une question d’agenda qu’une réelle volonté de faire un disque plus personnel. C’était un peu des deux. C’est parfois difficile d’apprendre une chanson à cinq personnes différentes. J’ai aussi fait l’effort sur ce disque d’être un peu plus engagée et consciencieuse sur les arrangements. Et j’avais travaillé avec le même producteur sur les trois derniers albums, Andy Hong et il m’a encouragé à faire ça « tu devrais vraiment décider de ce que tu veux, pas simplement dire ‘voici les morceaux, faites-en ce que...

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Hélice Island – Hélice Island

Hélice Island – Hélice Island

(Zéro égal petit intérieur, 25 janvier 2019) On l’avait connu plus énervé. Lorsqu’il chantait pour feu Sons Of Frida, Benoit prenait un malin plaisir à nous malmener. Avec ses collègues turbulents, il avait pris pour habitude de fracasser des riffs sur nos pauvres têtes, de pondre des lignes de basses tendues comme des strings, de nous gueuler dessus comme si on avait commis l’irréparable. Sur sa petite île, accompagné d’Aurore et Florence, Benoit a trouvé l’apaisement. Après un “Anytime” un rien trompeur, tout en énergie contenue, le chant devient murmure, les sons s’étirent, la délicatesse vient supplanter la violence. Je vous vois venir, bande de gros bourrins, vous vous dites “ça y est il est devenu mou du genou, on va s’emmerder sec“. Nullement. Il faut simplement aborder l’œuvre différemment. Pas de choc frontal ici mais une séduction progressive, à mesure que l’on s’immerge dans cet univers envoûtant. Plus de superposition de guitares sursaturées (malgré quelques percées), des cuivres, des cordes et de douces mélopées chantées par deux voix complémentaires (la magnifique et poignante “Back In The Room” et son violoncelle qui diffuse une terrible mélancolie). Se réclamant davantage de Low que de Fugazi, Hélice Island lorgne il est vrai sur les terres du slowcore. Mais ce sont d’autres pensées furtives qui nous traversent : “The Queen Of The River”, armé d’une trompette désabusée, se situe non loin des belles ballades folk lo-fi d’un Lou Barlow. Et c’est plutôt à Arab Strap qu’on pensera avec ce texte déclamé sans la moindre émotion apparente mais empli de vague à l’âme, ce rythme lancinant, et ce violoncelle, toujours lui, qui vient nous saper le moral  (“Wrong”). Sur le final, la tension monte d’un cran, les cordes sont malmenées et gémissent. Nos esgourdes égoïstes ne trouvent, elles, rien à redire. Si ce n’est en réclamer davantage car comme avec tout bon EP, on n’est pas rassasié. En plus d’être le roi du calembour douteux, Hélice Island fait donc preuve d’une belle maitrise et d’une certaine sagesse. Certains appellent ça la maturité. Plutôt que d’employer des gros mots, on parlera simplement de talent. Jonathan Lopez https://heliceisland.bandcamp.com/album/h-lice-island LIRE LA CHRONIQUE DE SONS OF FRIDA – TORTUGA LIRE L’INTERVIEW DE SONS OF...

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Interview – Mick Harvey

Interview – Mick Harvey

Multi-instrumentiste, collaborateur et producteur de premier choix (PJ Harvey, Anita Lane), Mick Harvey est un homme aux multiples talents. Celui qui a été l’un des compagnons de route les plus fidèles et fameux de Nick Cave au sein des Bad Seeds, de Birthday Party et même des Boys Next Door, a amorcé depuis longtemps un virage solo, entre songwriting habité, bandes originales de films australiens et adaptations savoureuses de l’œuvre de Gainsbourg. A l’occasion d’une mini tournée consacrée à ses chansons revisitées de “L’homme à tête de chou”, l’intéressé a répondu à quelques-unes de nos questions. “L’allemand est presque perçu comme l’opposé du français en termes de sensualité dans les sons et les possibilités érotiques. (Chanter “Je t’aime… moi non plus” en allemand) était donc un choix pervers, mais aussi un choix avec lequel je voulais me démarquer d’idées préconçues.” © Lyndelle Jayne Spruyt Pour votre dernière sortie en date, l’album concept The Fall And Rise Of Edgar Bourchier And The Horrors Of War, vous avez travaillé avec l’écrivain Christopher Richard Barker, pouvez-vous nous en dire plus sur la naissance de ce projet ?Chris m’a contacté il y a environ deux ans avec l’idée d’adapter en chansons certains des poèmes de guerre de son personnage de fiction Edgar Bourchier, issu d’un roman qu’il a écrit (ndlr : The Melancholy Haunting Of Nicholas Parkes). J’ai réfléchi pendant un moment à ce qu’il m’avait envoyé, puis un jour, j’ai attrapé une guitare, transformé deux de ces poèmes en chansons et en ai fait une démo. Chris était très content du résultat et je dois avouer que le processus m’a énormément plu. Cela me rappelait la manière dont j’ai souvent fonctionné au cours de ma carrière musicale, à savoir travailler avec des paroliers pour les aider à adapter leurs mots au format chanson. Au début, je lui ai simplement envoyé les démos et je les ai laissés là sans trop vouloir m’impliquer, mais avec le temps, j’ai essayé avec quelques autres poèmes et j’ai continué d’apprécier la mise en œuvre. Le projet a commencé alors à prendre forme comme une vraie collaboration. De plus, je porte depuis longtemps un intérêt constant à la Première Guerre mondiale. La poésie de Bourchier a créé un lien immédiat avec moi et il m’a été facile de développer un point de vue et des sentiments à ce sujet. Pour interpréter ces chansons, vous avez fait appel à plusieurs proches collaborateurs comme J.P. Shilo, Alain Johannes, Simon Breed ou encore Jade Imagine, comment s’est opéré cet alléchant « casting » ? Les chanteurs du projet ont tous été choisis parce que je sentais que leur style vocal conviendrait à la chanson sur laquelle je les pressentais. Je connais énormément de chanteurs,...

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Steve Gunn – The Unseen In Between

Steve Gunn – The Unseen In Between

(Matador, 18 janvier 2019) C’est l’un des noms de la folk qui sonnent familiers mais demeurent assez méconnus. Dans l’ombre d’un Kevin Morby (avec qui il a tourné) ou d’un Kurt Vile (pour qui il a joué au sein des Violators), Steve Gunn n’est jusqu’alors pas parvenu à écrire son propre patronyme en haut de l’affiche. La donne pourrait bien changer avec The Unseen In Between, son 4e album, dégainé avec maturité et maîtrise. Dans la lignée de grands folkeux d’antan (Neil Young, Nick Drake) et des indie folkeux récents les plus en vogue (voir plus haut), Steve Gunn ne réinvente rien mais place ses pions très habilement et nous emporte sans difficulté dans son univers. Pas d’effet de manche mais une voix chaleureuse, un jeu de guitare fin et subtil, des mélodies raffinées (l’envoûtante “New Moon” teintée de psychédélisme en ouverture, la très poppy “Vagabond” ou la superbe “Stonehurst Cowboy” en hommage à son père décédé). Un disque qui sonne à la fois simple avec ses airs familiers, et sophistiqué. On entend les doigts glisser élégamment sur le manche de la gratte comme si on était dans la même pièce et, question arrangements, Gunn a sorti l’artillerie lourde (renfort de cordes sur “Luciano”, piano sur “Paranoid”, solos électriques sur “New Familiar” ou “Lightning Field”). Comme s’il nous promettait une soirée tranquille au coin du feu et qu’il se mettait à tirer des feux d’artifice sous nos yeux ébahis (discrets les feux d’artifice, pas question d’effrayer le voisinage). Pas d’ennui à déplorer donc mais un disque à s’écouter au chaud en regardant la neige tomber. Et un nouveau nom à cocher. Le haut de l’affiche, c’est pour bientôt Steve. Jonathan...

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