Thom Yorke – Anima

Thom Yorke – Anima

(XL Recordings, 27 juin 2019) “Vous avez aimé Suspiria ? Vous adorerez Anima !” Ok, vous n’êtes pas venus ici pour vous contenter d’un argument commercial digne d’un vendeur Darty, mais cette assertion sans équivoque n’a rien d’infondée. Permettons-nous même d’élargir le constat : si vous êtes sensibles aux derniers travaux de Thom Yorke (en solo ou avec son petit groupe confidentiel), cet album a largement de quoi vous séduire. En revanche, si vous vous ennuyez ferme depuis que le monsieur a emprunté une voie plus expérimentale, vous pouvez déguerpir d’emblée… mais sachez que vous avez tort ! Parce que ce disque, derrière ses atours austères, ses beats minimalistes et répétitifs, se révèle très vite envoûtant et finalement peu avare en mélodies (sur ce point-là, il offre davantage que le controversé The King Of Limbs de Radiohead et semble plus consistant que Suspiria qui souffrait de moments de creux inhérents au format B.O.). Dès « Traffic », nous voilà plongés dans le cerveau tourmenté de Thom Yorke (une fois de plus épaulé de son inséparable acolyte, Nigel Godrich). On avance à tâtons, les sonorités synthétiques s’entrechoquent, les voix démultipliées se perdent au milieu d’un maelstrom électronique. Thom Yorke bidouille, s’évade, s’engouffre dans de longues rêveries extatiques (« Last I Heard… (He Was Circling The Drain) », « Not The News » dont la menace grandit au fil des minutes). Exigeant, ce disque l’est sans nul doute, mais si de nombreuses écoutes attentives s’avèrent nécessaires pour en cerner les subtilités, certaines chansons se démarquent sans tarder. A commencer par « Twist » qui, en s’appuyant sur des rythmiques technoïdes, semble nous attirer vers le dancefloor avant que la voix presque immaculée de Yorke ne nous guide vers un émerveillement halluciné. La fascinante « Dawn Chorus » et ses synthés qui s’étirent au ralenti, s’apparente quant à elle à une lente errance emplie de mélancolie. On s’imagine au milieu de la nuit, marcher sur une route déserte, éclairée de faibles néons, aux côtés du leader de Radiohead. On se situe donc bien loin de l’épidermique et sautillante « Traffic » en ouverture qui, comme son nom l’indique, nous plongeait davantage dans un état d’agitation et de confrontation permanente. Dans un registre introspectif assez proche, « The Axe » tutoie les 7 minutes et flirte avec le sublime. Thom s’y révèle poignant lorsqu’il nous susurre « I thought we had a deal ». D’abord troublant, voire carrément anxiogène, Anima finit par captiver. Remarquablement équilibré, l’album a la bonne idée de ne pas nous réserver qu’une série de morceaux contemplatifs (qui à la longue auraient eu raison de notre attention). Pour nous éviter de fermer l’œil ou de sombrer dans des idées noires, la basse nous prend parfois par la main et vient titiller nos sens (« I Am A...

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The Chemical Brothers – No Geography

The Chemical Brothers – No Geography

(Virgin EMI, 12 avril 2019) Il y a quelques années de cela, je m’étais retrouvé dans l’embarras à devoir dire du mal du dernier album des Chemical Brothers, un groupe que j’adore et qui me suis depuis de nombreuses années. Mais il faut bien le dire, mon avis n’a pas bougé d’un iota, il n’était pas fameux ce Born In The Echoes. Et c’était d’autant plus frustrant qu’il faisait suite à l’énorme Further qui, avec le recul, se situe parmi les meilleurs disques du duo britannique. Le doute était donc permis à propos de No Geography, mais les premiers singles étaient de nature à rassurer… voire à s’enflammer à l’écoute de la colossale “Mah” qui tabasse comme il faut, avec les samples qui vont bien (et qui font peur !). Dans la plus pure tradition des frères chimiques. Tout n’est pas de cet acabit mais les moins agressifs “Got To Keep On” et “Free Yourself” font assurément le boulot et susciteront bien des déhanchements avec toujours cette science des montées parfaitement maîtrisée. Comme à l’accoutumée, No Geography a été conçu comme un DJ set et, cela ne surprendra personne, il est très orienté dancefloor. Le morceau-titre et ses (big) beats fracassants, synthés épiques et sample vocal bien marquant (“I take you home“) fleure bon la fin de soirée arrosée, les yeux dans le vague et l’envie de prolonger jusqu’au petit matin (sentiment similaire sur “Catch Me I’m Falling” qui clôt habilement l’album). “The Universe Sent Me” commence assez sagement porté par la douce voix de la norvégienne Aurora avant que les BPM ne s’affolent. Les changements de rythmes sont incessants et le tout s’achève dans un bon gros délire psychédélique. N’est pas “The Private Psychedelic Reel” qui veut, mais ce morceau fera sans nul doute son petit effet en live et s’impose comme une pièce maîtresse du disque. En dépit de quelques titres plus anecdotiques (“Bango” très Fatboy Slim, “Gravity Drops” guère exaltante) et certaines voix qui ternissent des morceaux de bonne facture (“We’ve Got To Try” agace rapidement), No Geography nous propose là un parfait condensé du savoir-faire des deux DJ. L’année 2019 restera tristement marquée par la disparition de Keith Flint de Prodigy, mais on retiendra également que d’autres éminents représentants du big beat nous ont prouvé qu’ils avaient encore de beaux restes. Jonathan...

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Mark Lanegan frappe à la porte cet automne

Mark Lanegan frappe à la porte cet automne

© Travis Keller Après un Gargoyle mi-figue mi-raisin en 2017 et une nouvelle collaboration (plutôt réussie) avec Duke Garwood l’an passé, Mark Lanegan reviendra le 18 octobre avec Somebody’s Knocking chez Heavenly Recordings. Un disque qu’il annonce plus politique “la haine, le racisme, toute cette peur omniprésente… Ceux qui continuent de perpétuer l’ignorance dans le seul but d’arriver à leurs fins devraient aller en prison plutôt que les “délinquants” toxicomanes. Je ne peux pas dire clairement à quel point cela influence mon écriture mais ce qui est très présent dans mon esprit finit toujours par se retrouver dans une chanson.” Des chansons dans lesquelles on devrait retrouver également ses récentes influences électro et 80s (évoquées lors de notre interview il y a deux ans) “depuis tout petit, je me suis intéressé à la musique électronique mais ces éléments ont été de plus en plus présents dans ma musique ces derniers temps car mes goûts évoluent. J’écoute principalement ce genre de musique aujourd’hui, j’ai toujours été un grand fan de New Order et Depeche Mode et je souhaitais faire une chanson dans ce genre depuis longtemps. Un morceau accrocheur, un peu dance old school.” Une description qui colle assez bien à “Stitch It Up”, le premier clip dévoilé, long de 7 minutes (le morceau commence à 2 minutes), où Mark Lanegan embarque aux côtés de Jimmy The Cab Driver de MTV. La tracklist : 1/ Disbelief Suspension 2/ Letter Never Sent 3/ Night Flight To Kabul 4/ Dark Disco Jag 5/ Gazing From The Shore 6/ Stitch It Up 7/ Playing Nero 8/ Penthouse High 9/ Paper Hat 10/ Name and Number 11/ War Horse 12/ Radio Silence 13/ She Loved You 14/ Two Bells Ringing At Once La pochette : Le Mark Lanegan Band se produira à la Sirène de La Rochelle le 3 novembre, à l’Hydrophone de Lorient le 4, au 106 de Rouen le 5, à l’Aeronef de Lille le 6 et au Trianon de Paris le 8 décembre. LIRE LA CHRONIQUE DE BUBBLEGUM LIRE LA CHRONIQUE DE BLUES FUNERAL LIRE LA CHRONIQUE DE PHANTOM RADIO LIRE LA CHRONIQUE DE GARGOYLE LIRE L’INTERVIEW DE MARK...

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Camilla Sparksss – Brutal

Camilla Sparksss – Brutal

(On The Camper, 5 avril 2019) Peter Kernel n’est pas ce qu’on pourrait appeler un groupe prévisible. Vraiment pas. Malgré des comparaisons insistantes (et encombrantes) avec Sonic Youth (surtout au début de leur carrière), le groupe excelle dans la remise en question et l’effet de surprise permanent grâce aux personnalités bien marquées de ses deux têtes pensantes : Barbara Lehnoff et Aris Bassetti. Beaucoup se contenteraient donc de cela mais visiblement cela ne suffit pas à Barbara. Barbara se doit de satisfaire sa créativité bouillonnante. Pour cela, elle enfile parfois son costume de Camilla Sparksss et s’éclate. Brutal est le deuxième album de Camilla/Barbara (même si Aris y a grandement contribué). Brutal il l’est, indéniablement. Mais sans oublier d’être subtil, heureusement. L’intro (“Forget”) est contemplative et intrigante, perturbée par d’étranges sons électro venus brouiller les pistes. Les interrogations affluent, on est encore au round d’observation. Et puis, nous voilà largués en plein Orient, et sacrément désorientés (“Are You OK?”). L’Orient ou l’Afrique d’ailleurs ? Les darboukas sèment le trouble. Peu importe, nous voilà au milieu d’une foule en liesse, dansant et oubliant le reste. C’est aussi ça qui lui plait à Camilla, nous laisser errer le regard perdu, ne sachant bien si ce sont nos neurones qui sont sollicités (la rêveuse “Messing With You”, l’étrange “She’s A Dream” qui évoque parfois une BO de film noir) ou nos jambes qui doivent s’agiter (aucun doute sur la très dancefloor “So What”, sa basse intenable et sa punchline “I died once, i can die twice“). Dès lors qu’on cesse de se poser des questions, qu’on se laisse aller sans calcul à cette musique finalement bien plus primitive qu’elle peut en avoir l’air, l’écoute devient jubilatoire et addictive (le single “Womanized”, sacrément captivant). Si on se sent un peu moins concernés par la deuxième partie du disque, à mesure que l’aspect noisy de Camilla Sparksss reprend le dessus sur les mélodies (la rude “Walt Deathney” qui ne nous ménage guère), cet amoncellement de morceaux bigarrés parvient à faire étonnamment sens. Le charisme vocal de Barbara s’occupe du reste et nos tripes sont bien remuées sur la puissante “Sorry”, conclusion de l’album où les derniers mots sont scandés avec une intensité qui va crescendo… Rideau. Une fin brutale. Et un peu triste aussi car vite arrivée alors qu’on s’amusait bien. Camilla, Barbara, Aris, Peter… Revenez quand vous voulez ! Jonathan Lopez LIRE LA CHRONIQUE DE PETER KERNEL – THRILL...

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The Young Gods @ La maroquinerie (Paris), 22/03/19

The Young Gods @ La maroquinerie (Paris), 22/03/19

Quand on n’a jamais vu les Young Gods sur scène, que l’on revisite à rebours leur imposante discographie pour rattraper le temps perdu et demeure sidéré par la variété de leur palette, on se demande bien à quoi s’attendre lors de leur passage à la Maroquinerie. Pourtant, au fond, il ne fallait pas chercher bien loin. Leur science du son les précède ? Le son fut prodigieux. Puissant, subtil, précis, terrassant, envoûtant. Prodigieux. Leur dernier album est un bijou downtempo, beaucoup plus axé sur les ambiances que sur la violence sourde des débuts ? Les morceaux interprétés (l’intégralité du disque a été joué) furent d’une folle intensité, emprisonnant tout l’auditoire dans un voyage hors du temps. Un voyage dont personne n’oubliera le fabuleux enchaînement “Tear Up The Red Sky”- “All My Skin Standing”, aux atmosphères dub, tribales puis aux fulgurances indus, comme si Trent Reznor était sorti de la pénombre d’un coup d’un seul. Ce n’était pas lui mais bien Franz Treichler, l’un de ses maitres qui, habité tout du long tel un chaman en transe, sera même parvenu à se sortir du terrible traquenard de la déstructurée au possible “Moon Above”, qui ressemblait presque à une chanson ce soir-là, même avant que son harmonica ne retentisse et fasse frissonner les premiers rangs. Après nous avoir fait décoller très haut et négocié brillamment quelques secousses, après avoir transfiguré avec une classe folle le classique et furieux “Envoyé” en un récital tribal électro hardcore de 10 minutes, les Young Gods se sont chargés de répondre à l’une des dernières questions qui trottaient initialement dans notre esprit : toujours jeunes et fringants quand il s’agit de revenir sur leurs années folles ? Notre insolense fut balayée, terrassée par une fureur divine. La Maroquinerie s’est alors muée en fournaise irrespirable. Chacun, cheveux grisonnants ou non (oui, en grande majorité), s’entrechoquant joyeusement, savourant des retrouvailles avec quelques monuments d’antan (“Kissing The Sun”, “Gasoline Man”, “Skinflowers”). Initialement peuplée d’admirateurs extatiques, la salle n’était plus qu’une fosse aux lions à qui on aurait jeté du bœuf Kobe. Jeff Gilbert, journaliste de The Rocket, a dit un jour à propos de Nirvana “comment font trois mecs pour sonner comme s’ils étaient neuf ?“. La question se pose ici, et on aimerait ajouter comment une seule guitare, un sampler et une batterie produisent un tel raffut ? Comment Bernard Trontin fait-il pour accoupler à merveille ses parties de batterie aux machines domptées par Cesare Pizzi, au point qu’on ne sache plus tout à fait qui joue quoi (mais on n’en a sacrément rien à foutre tant on prend notre pied) ? On a donc eu les réponses aux questions qu’on se posait avant la soirée, mais de...

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