Pornography de The Cure a 35 ans. Chronique

Pornography de The Cure a 35 ans. Chronique

La batterie étouffée de Tolhurst, le riff lancinant de Smith qui tournoie comme un piège qui se referme. Vous voilà pris. « It doesn’t matter if we all die » (« ce n’est pas grave si on meurt tous »), nous annonce Robert Smith. Au moins c’est clair. « One Hundred Years » ne dure malheureusement « que » 6’30 mais il plante idéalement le décor. On va bien se marrer. Après le post punk brumeux mais fougueux des débuts, The Cure s’est aventuré dans les ténèbres depuis Seventeen Seconds et Faith. Et il n’a jamais eu les pieds engoncés si profondément dans ce lugubre marécage. Sur Pornography, l’aller est sans retour. Une fois la galette posée sur la platine, le mal est fait. « A Short Term Effect » semble ralentir au fur et à mesure que le morceau avance. Pour s’éteindre doucement. Comme une petite mort. Smith y occupe d’ailleurs une place quasi fantomatique, renforcée par des échos omniprésents. « The Hanging Garden », sans se dépêtrer de cette menace qui plane au-dessus de sa tête, mène une toute autre cadence. Direction le purgatoire, au petit trot. Puis vient la splendide mélancolie de « Siamese Twins ». C’est beau comme une journée sous des trombes d’eau. Les suites de notes délicates que Smith égrène sont autant de caresses réconfortantes. « Is it always like this? » semble-t-il se lamenter. Always as beautiful and sad, you mean Robert ? Sur ce disque, il semblerait bien que oui. On est en plein dans l’imagerie romantique chère à Smith… A des années lumières d’une quelconque pornographie, excepté cette absence totale de pudeur, de filtre quand il s’agit de livrer les émotions les plus glauques. La basse de Gallup auparavant si prompte à dicter la cadence, suit une batterie sentencieuse qui se fait passer pour une boite à rythmes. De temps à autre quand l’atmosphère se fait trop étouffante, une guitare aérienne fait office de lueur, vient nous rappeler qu’il ne faut pas s’en faire, que ce n’est que de la musique. Que cette musique est belle ! C’est derrière les sentiments enfouis les plus sombres, que la lueur est la plus éclatante (la colossale « A Strange Day », « The Figurehead »). Ce type de sons, vous le connaissez bien, il a été copié 4372 fois depuis. Mais qui peut égaler le son des Cure à leur sommet ? « Cold » et ses synthés mortuaires recouvre l’auditeur sous un linceul, et le laisse ruminer indéfiniment ses peurs, ses doutes et espoirs déchus. Mais ce merveilleux supplice ne prendra fin qu’avec le morceau éponyme, glaçant, où se mêlent dissonances bruitistes quasi indus, et autres cris habités. Plongée encore plus extrême dans le malsain pour mieux ponctuer un disque fondamental. Un des plus noirs qui soient. Après avoir touché les abimes (et la...

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Ex Fulgur – Noires Sont Les Galaxies

Ex Fulgur – Noires Sont Les Galaxies

De drôles de loustics ces Ex Fulgur. Ils sont 3, ils sont de Rennes, ils produisent ensemble une musique qui d’abord remue autant qu’elle fait réfléchir, et qui finalement fait réfléchir à la raison pour laquelle on se remue sans discontinuer. Odilon Violet écrit des textes un rien barrés, Saïtam triture ses machines et Mistress Bomb H maltraite ses guitares. Les trois secouent le tout et nous dégueulent le résultat à la tronche. Un résultat brut, à la fois crado et distingué. A la fois poétique et hystérique. De la frontwave qu’ils appellent ça, merci parce qu’on était un peu emmerdé pour définir le bestiau. Pour perpétuer la tradition récente de l’indé français à pondre des noms de morceaux (quand ce n’est pas de groupes) à la con, Ex Fulgur n’a pas fait les choses à moitié. Jugez plutôt : « Un Truc Dans Le Genre », « Tu N’es Pas Un Chapeau Mon Amour » ou encore « Tentative De Restitution De Tous Ceux Qui Sont Morts Avant 2133 » (qui énumère sans relâche des dates et des morts glauques et/ou improbables sur fond de guitare rouillée et d’un beat martial obsédant). Le titre de l’album, Noires Sont Les Galaxies, fait lui référence à une série française flippante des années 80 dans laquelle deux races extraterrestres se tiraient la bourre pour envahir la Terre en prenant possession de corps humains. Quand ça tournait mal, des plantes sortaient du corps des personnes infectées faisant éclater le tout. Ravissant n’est-il pas ? Ça vous donne une idée de la bonne humeur dont transpire la frontwave d’Ex Fulgur. Malgré tout, entre deux parties de roulettes russes (l’azymutée « Embrase-moi »), rien n’interdit de se trémousser. Comme sur ce (fameux) « Tu N’es Pas Un Chapeau Mon Amour » non dénué d’un certain groove et riche en révélations fracassantes (« un chapeau n’est pas un jésuite, un crachat n’est pas une huitre, une huitre n’est pas une falaise » et ainsi de suite pendant les 3 bonnes minutes qui concluent le titre). On pourrait penser qu’on nous prend bien pour des cons mais c’est tout le contraire. Ou alors c’est tellement bien fait qu’on n’y voit que du feu et on en redemande avec un sourire niais. Entre temps on s’était fait gentiment rentrer dans le chou (« Notre Chimie Du Pétrole »), on avait suivi aveuglément les synthés classieux de « No Way To Get Out » et quand on nous a dit « Nous Sommes Des Dieux », on n’était pas loin de le croire. Un dernier avertissement pour les frileux : amateurs de cold wave, prenez garde aux phases bruitistes, amateurs de noise, ne craignez pas les ambiances habitées et les synthés glaçants. Amateurs des deux styles, frottez-vous les mains et partez danser dans les ténèbres. JL...

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Interview – Frustration

Interview – Frustration

Frustration vient tout juste de sortir son troisième album, Empires Of Shame. Et toujours le même constat : une certaine constance dans l’excellence. Frustration a donc été très sollicité avant sa double release party à la maroquinerie de Paris. Qu’à cela ne tienne, à défaut de trouver un créneau avant, l’interview s’est donc déroulée après ces deux dates. Une interview avec Fabrice, le chanteur, qui me rejoint dans un bar du 18e à sa sortie du ciné. Pas spécialement pressé, Fabrice se montre très généreux sur tous les sujets, avec une personnalité très affirmée, à mille lieux de l’échange conventionnel et des réponses toutes faites…   « Ça m’embêterait que les gens pensent qu’on soit ouvertement nazis mais si ça peut faire chier les cons, ça m’amuserait qu’un instant ils le pensent »   Tu sors du ciné, tu peux me dire deux mots sur ce que tu viens de voir ? Je suis allé voir au centre Pompidou une séance unique d’un truc qui se nomme « Post Punk », qui est le vrai sens de post punk, c’est sur le mouvement anglais qui… commence en 72. Tout le début de la musique industrielle en Angleterre en 72, avec un film qui s’appelle In The Shadow Of The Sun de Derek Jarman et parle du mouvement industriel cinématographique, performance et musical entre 72 et 84 avec 23 Skidoo, Throbbing Gristle, Psychic TV, Test Dept, tous ces groupes-là… En extrapolant sur les Etats-Unis, The Residents, des choses comme ça. Mais c’est pas la musique dont je suis le plus spécialiste…   C’est ce que j’allais te demander. Tu n’es pas forcément familier avec cet univers ? C’était plus par curiosité ? Si, si. Je suis un peu curieux de tout. Y a certains groupes que je maitrise pas mal là-dedans. C’est pas ma musique préférée parce que j’ai quand même besoin de rythme. Dans Frustration on aime bien danser. On a des projets un peu « zou-zouille », de dance. Là c’est quand même très très dur, déstructuré, même pas déstructuré style free jazz. Là on est plus dans les nappes de son, c’est toujours très intéressant. Tout ce qui est mouvement subversif m’intéresse énormément. J’ai des côtés hyper réactionnaires dans la vie, genre dans Empires Of Shame où je dis que les gens ont des devoirs aussi…   Ce qui t’empêche pas d’avoir l’air plutôt engagé dans tes textes… Vos pochettes, où on sent qu’il y a un message… Oui, mais c’est pas le but premier de Frustration. Moi je me définis pour ma part, en tant qu’épicurien. J’aime bien les plaisirs de la vie, qui se comptent sur les doigts d’une main. Mais j’aime bien quand ces choses-là n’embêtent pas les autres ou quoique ce soit,...

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Frustration – Empires Of Shame

Frustration – Empires Of Shame

Le voilà le Frustration, troisième du nom. Un troisième album en… 14 ans ! Ça fait pas bezef. Alors évidemment, à l’heure de débouler entre nos mains impatientes, le petit Empires Of Shame est un peu comme le pauvre gars sur la pochette, attendu au tournant par des juges impartiaux et sans pitié. Et pour sa défense… il choisit l’attaque ! Frontale l’attaque. Un plaidoyer riche en riffs infernaux et en palabres rageuses d’entrée de jeu (« Dreams Laws Rights And Duties », « Excess »). Voilà qui est convaincant ! Mais le bougre est roublard. Sachant pertinemment que s’il joue la carte de l’agressivité non stop, il va droit dans le mur, il choisit d’alterner entre véhémence et apitoiement (« Just Wanna Hide », « Empires Of Shame »). Et lorsqu’il déclenche contre toute attente « Arrows Of Arrogance », le petit Empires Of Shame voit la larme perler à l’oeil du jury. Il sait qu’il a fait le plus dur, que la partie est presque gagnée. Il va désormais pouvoir se permettre davantage d’excentricités. Comme de partir dans une allocution explosive, que d’aucuns jugeraient suicidaire, avec une imitation schizophrénique d’Alan Vega à la clé (« Mother Earth In Rags »). Le jury, impressionné alors par la personnalité du prévenu, se dit qu’il n’a pas grand chose à lui reprocher. Et le coup de grâce est porté lorsque le petit Empires Of Shame sort de sa manche sa botte secrète : il appelle alors des témoins à la barre, des amis de toujours… Peter Murphy et Ian Curtis (que tout le monde croyait mort) ! Vague de froid dans l’auditoire, plus personne n’ose la ramener et préfère s’incliner (« Cause You Ran Away »). Le petit relâchement sur la fin n’y changera rien, le plus dur est fait : Empires Of Shame s’en sort haut la main face au jugement sans pitié qui l’attendait… Vivement qu’on puisse juger son successeur !...

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J.C. Satàn + Jessica93 @ Le Hangar (Ivry, 94), 07/10/16

J.C. Satàn + Jessica93 @ Le Hangar (Ivry, 94), 07/10/16

Il y a 10 jours se tenait la 10e édition de La Jimi, « le rendez-vous annuel des indés et de l’autoproduction » (non, ce ne sont pas les initiales, nous non plus on ne sait pas pourquoi ça s’appelle la Jimi). Au programme du côté d’Ivry, concerts, showcase, salon avec débats, distros de labels indés, fanzines… Bref, un chouette rendez-vous de passionnés ! Le vendredi soir, une belle affiche avec d’éminents représentants de la scène rock alternative française. Début des hostilités à 19 heures tapantes avec Jessica93. Fraichement entouré de deux nouveaux comparses, lui qui jusqu’ici avait toujours officié seul au sein de ce projet, Geoffroy/Jessica arbore une superbe casquette Chicago Bulls qu’il possède sans doute depuis son 15e anniversaire. Il a beau avoir de nouveaux copains, il n’a rien perdu de son goût prononcé pour la mode. A sa droite, le bassiste n’a rien à lui envier avec un t-shirt Puma collection 92 rentré dans un treillis militaire. Imparable. Le dernier de la bande est tout au fond à gauche, on ne le distingue pas bien. M’enfin on n’est pas venus là pour un défilé de mode. Beaucoup de nouveaux morceaux lors de ce concert de 45 minutes (ça passe vite) et Who Cares fait visiblement déjà partie de l’histoire ancienne (tristesse). Mais la formation a beau avoir évolué, le son est toujours le même et il rentre toujours dans le crâne à coups de marteau piqueur. Notre ami bassiste se régale avec de bonnes vieilles lignes de basse implacables. Geoffroy envoie un petit sms avant de lancer le riff d’« Asylum », les autres suivent et nous voilà bien. Parés pour l’asile. Soyons honnêtes, il y avait quelque chose de résolument kiffant (parlons djeuns un peu) à le voir auparavant tout faire tout seul avec son looper et sa boîte à rythmes (qui elle est toujours là), jongler entre basse et guitare. Ça avait son charme. On craignait un peu la déception mais l’alchimie existe bel et bien entre les trois lascars et les morceaux sont toujours aussi dérangés et prenants. Les regards restent malgré tout majoritairement braqués sur Geoffroy et sa présence magnétique surtout quand il nous envoie des vapeurs shoegaze avec son chant pris dans une brume nommée reverb ou quand il claque du solo ténébreux et répète son terriblement enivrant/envoûtant/perturbant « you’re all gonna dance with me » (l’infernale « Surmatants »). Un dernier petit raffut sur le dernier morceau inconnu, qui nous fait espérer, non sans une certaine impatience, l’arrivée prochaine du nouvel album. Pas grand chose à raconter sur Cheveu dont la prestation m’avait laissé un douloureux souvenir à Rock En Seine en 2014 et dont les albums ne m’ont jamais convaincu. Certains titres ne sont pas aussi déplaisants qu’on...

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